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La Route de Glace

Lire le chapitre 3: The Missing Brother

Les flammes de Moscou n'étaient plus qu'une lueur sale sur l'horizon quand la colonne s'arrêta pour la première fois. Marchetti n'avait pas besoin de regarder le ciel pour savoir que le froid les talonnait comme une meute. Il sentait le gel s'infiltrer entre les coutures de sa capote, mordre la peau sous son col. Autour de lui, les hommes s'effondraient dans la neige comme des sacs de grain, épuisés par une journée de marche que rien n'avait rythmée sinon le bruit de leurs propres souffrances.

Il s'accroupit près du feu qu'on avait réussi à allumer — un petit miracle de bois sec volé à une isba abandonnée — et tendit les mains vers les flammes. Ses doigts engourdis picotaient, et chaque pulsation lui rappelait qu'il était encore vivant. Pour combien de temps, c'était une autre affaire.

— Marchetti.

La voix venait de sa gauche. Le caporal Lefebvre s'approcha, sa silhouette mince dessinée par la lumière dansante. Il tenait quelque chose entre ses mains — une lettre, froissée, aux bords noircis par la suie. Marchetti se leva lentement.

— Qu'est-ce que c'est, Lefebvre ?

— Mon frère, dit Lefebvre d'une voix qui tremblait malgré lui. Il était à Borodino. On me l'a pris.

Le caporal s'assit sur un tronc renversé, le visage contracté par le froid ou par autre chose. Marchetti prit la lettre sans la lire — il savait ce qu'elle contiendrait. Des mots pauvres, écrits par un homme qui ne savait peut-être pas qu'ils seraient ses derniers. Il la rendit à Lefebvre.

— Prisonnier ? demanda-t-il.

— On dit que les Cosaques les échangent parfois. S'ils ont survécu à la marche. Le commandant m'a dit — enfin, un officier qui avait vu mon frère après Shevardino — qu'il avait été pris avec un groupe d'artilleurs. Blessé au bras.

— Où le garde-t-on ? demanda Marchetti. Tu l'as appris par ce commandant ?

— Il y a une série de villages entre Viazma et Smolensk. L'officier m'a dit qu'on les poussait vers Minsk. Mais avec le général russe qui nous coupe la route…

— Tu veux le retrouver, dit simple Marchetti.

Lefebvre leva les yeux. Dans la pénombre, son jeune visage — il n'avait pas vingt-cinq ans, peut-être moins — paraissait vieux, ravagé par des nuits sans sommeil.

— Toute ma vie, j'ai suivi mon frère. À la conscription, il s'est engagé à ma place pour que je reste à la ferme, et j'ai vendu la ferme pour le suivre. S'il est mort, je le saurai. Mais si je ne le cherche pas…

— Il ne faut pas partir seul, dit Marchetti. Tu connais la route ?

— Pas assez bien.

— Alors tu ne partiras pas maintenant.

La main de Lefebvre se serra sur la lettre. Marchetti s'accroupit devant lui, baissant la voix pour que les autres ne puissent les entendre.

— J'ai laissé des hommes derrière moi à Moscou, Lefebvre. Des hommes que je pouvais sauver. Je ne veux pas porter ça en plus. Mais si tu pars seul dans cette neige, tu mourras avant d'avoir fait dix verstes, et ton frère ne saura jamais que tu as essayé.

— Qu'est-ce que tu me proposes, alors ?

— On y arrivera. On traverse déjà ces villages. Et si ton frère est entre les mains des Cosaques, c'est qu'il est quelque part sur cette route. Patiente. Tiens-toi prêt. Et quand l'occasion se présentera, tu auras des bras pour t'appuyer.

Un bruit à l'écart attira leur attention. Un homme avançait dans la neige, trébuchant, encapuché de haillons qui n'avaient plus rien d'une tenue militaire. Il s'effondra à quelques pas du feu, face contre terre.

Marchetti fut sur lui en trois enjambées. Il retourna le corps. Un garçon. Dix-sept ans à peine, le visage pâle comme de la cire, et des yeux bleus qui roulaient dans leurs orbites, terrifiés.

— Je suis désolé, gémit-il dans un souffle. Je suis désolé, je n'ai pas pu… je n'ai pas pu rester dans les rangs.

Il fallut quelques minutes pour le réchauffer assez pour qu'il puisse parler. Le déserteur, ou plutôt le traînard, s'appelait Jean-Baptiste. Soldat de deuxième classe affecté à une demi-brigade qui n'existait plus, il n'avait pas déserté — il avait perdu son unité dans un tumulte de neige et de panique, quand un régiment entier s'était fait disperser par une charge de cavalerie russe. Il marchait seul depuis ce matin, les pieds gelés, la gorge desséchée par les vents.

— La Grande Armée, murmura-t-il avec sarcasme en se réchauffant les mains près des flammes. On m'a dit que Napoléon allait faire de nous des héros. Je voulais juste… je voulais voir Paris.

Quelqu'un rit — une bribe de rire sans joie. Marchetti regarda le gamin qui collait à son manteau comme un chiot. Il avait vu des conscrits comme lui. Ils mouraient vite, en général. Février était le mois des grandes batailles, et ils arrivaient en septembre avec des uniformes trop propres et des yeux trop neufs pour ce qu'on allait leur montrer.

Mais il ne pouvait pas le renvoyer. Il leva les yeux vers la colonne. Quelque part à l'avant, le capitaine Aubert avait dû remarquer l'attardement.

— Très bien, dit Marchetti. Tu marches avec nous. Mais tu écoutes, tu ne parles, et si quelqu'un te demande qui t'a recueilli, tu oublies mon nom. Compris ?

Jean-Baptiste hocha la tête avec ferveur.

Lefebvre, qui n'avait rien perdu de la scène, s'approcha de Marchetti le moment où les autres se dispersaient.

— Tu as un talent pour ramasser les âmes damnées, dit-il, mi-amère, mi-amusé.

— Il y a de la place dans l'enfer pour tout le monde, répondit Marchetti. Maintenant aide-moi à le lever.

Ils placèrent le conscrit parmi les traînards qui marchaient en queue de colonne — ceux qu'on ne regardait pas, ceux que le capitaine verrait à peine. Et tandis que la colonne reprenait sa route, Marchetti se retrouva près du capitaine Aubert, qui chevauchait un petit cheval grognon, le capuchon de sa pelisse relevé sur les oreilles.

— Un nouveau, dit Aubert sans le regarder. Vous ne me l'aviez pas annoncé.

— Un conscrit perdu, capitaine. Il ne fera pas de vague.

Aubert inclina la tête. Loin devant, la neige commençait à tomber d'une manière plus dense, plus brutale. Le capitaine fit face à Marchetti, et dans la pénombre cendrée, son regard brilla avec une intensité qui n'avait rien de l'épuisement.

— La route qui nous attend n'est pas seulement celle du froid, sergent. Les hommes qui me poursuivent ne sont pas que des Cosaques. Je vous l'ai dit — il y a des traîtres parmi nous. Et ils ne viennent pas par les routes. Ils viennent par les villages que nous traversons, déguisés en mendiants ou en paysans.

Marchetti sentit le froid descendre dans sa colonne vertébrale — mais pas à cause de la température.

— Le gamin, dit Aubert, en baissant la voix. Il dit qu'il vient de l'aile gauche du dispositif ? Qu'il a perdu son régiment dans une charge ?

— Oui, capitaine.

— Personne ne chargeait sur cette partie du front ce jour-là. La cavalerie russe n'a jamais été déployée à cet endroit. Marchetti, ce garçon n'a peut-être pas menti sur son nom, mais il a menti sur sa route. Et pour le savoir, il faut avoir été à Borodino — ou connaître ceux qui y étaient.

Aubert fit avancer son cheval d'un pas, et se retourna un instant.

— Gardez-le près de vous. Et ne baissez pas la garde. S'il ouvre la bouche pour autre chose qu'un mensonge, vous me le dites.

La colonne reprit son lent chemin, et Marchetti regarda la silhouette du jeune conscrit se fondre parmi les fantômes qui marchaient devant lui. Il pensa à la lettre de Lefebvre, à ce frère perdu quelque part entre deux neiges, et se demanda, comme il l'avait fait tant de fois sur tant de routes, ce que la vérité coûtait à ceux qui la cherchaient.

Jean-Baptiste ralentit, et Marchetti le vit jeter un regard derrière lui. Une fois. Deux fois. Puis il baissa la tête et marcha plus vite, vers l'avant, rapprochant son épaule de la colonne — là où les officiers chevauchaient.

Marchetti pressa le pas, sans perdre la silhouette du conscrit.