La Route de Glace
Lire le chapitre 21: The Siege of the Barn
Le grenier sentait le foin humide et la poussière. Marchetti s’était laissé glisser contre le mur de planches, la main pressée sur son flanc, et il comptait les secondes entre chaque craquement de la neige sous les bottes dehors. Ils étaient six dans la grange—lui, Chabert, Aubert, Lefebvre, et deux Prussiens que l’officier, von Riedl, avait postés aux fenêtres basses.
— Ils sont une quarantaine, murmura von Riedl en quittant la lucarne. Des traînards de la Grande Armée, pas des cosaques. Ils cherchent des chevaux et du pain, pas un combat.
— Ils ont vu nos traces, dit Chabert. Et la fumée. On a été stupides de faire du feu.
Marchetti ne répondit pas. Il avait froid dans les os, mais ce n’était pas le froid qui lui faisait serrer les dents. La plaie sous son manteau battait comme un cœur mauvais, et il sentait la fièvre monter lentement, une chaleur fausse qui lui collait la chemise à la peau.
Lefebvre s’agenouilla près de lui, les yeux plissés.
— Vous êtes pâle, sergent.
— Je suis français, grogna Marchetti. Les pâles, c’est les Prussiens.
Von Riedl, qui avait compris le français avec l’aisance d’un homme habitué aux insultes, ne releva pas. Il ôta son gant et désigna le mur nord.
— Mon sergent, si nous sortons par-derrière, nous tombons sur leur piquet. Si nous restons, ils finiront par donner l’assaut. La question est de savoir s’ils veulent vraiment nous prendre ou seulement nous faire fuir.
Aubert, qui s’était tenu à l’écart, la mâchoire serrée, intervint d’une voix basse :
— Ils veulent nos chevaux. Les leurs sont crevés. Qu’on leur donne deux bêtes et ils nous laisseront passer.
— Et vous le croyez ? fit Marchetti.
— Je crois que je préfère marcher que mourir dans une grange de Russes.
La fusillade éclata sans prévenir, une volée de coups de feu qui fit voler les planches en éclats. Lefebvre cria et tomba à la renverse, la main plaquée sur sa cuisse gauche ; le sang s’épancha entre ses doigts avant même qu’il ait fini de s’effondrer.
Marchetti se jeta à plat ventre. La douleur dans son flanc lui coupa le souffle—un éclair aveuglant, chaud et sale—et il dut mordre l’intérieur de sa joue pour ne pas vomir. Autour de lui, les Prussiens répondaient par les meurtrières, leurs mousquets toussant dans l’air froid. Aubert rampa vers Lefebvre et déchira la jambe du pantalon pour examiner la blessure, jurant entre ses dents.
— La balle est restée dedans, dit-il. Il faut la retirer.
— Pas ici, souffla Marchetti en se redressant sur un coude. Pas le temps.
Il aperçut par la fente du mur la ligne bleue des manteaux français, qui avançaient au pas de charge derrière une barricade de neige. L’un d’eux, un sous-officier portant un drapeau roulé en bandoulière, hurlait des ordres que Marchetti reconnut comme on reconnaît la voix d’un frère perdu : l’accent faubourien de Paris, couvert de vin et de colère.
— Ils ne veulent pas de notre pain, dit-il. Ils veulent savoir qui nous sommes. Et s’ils découvrent qu’on a un déserteur en travers de la route…
Il ne finit pas la phrase. Il sortit le flacon de phosphore que Bogdanov lui avait donné, l’agitant devant les yeux de von Riedl.
— Ceci suffira à brûler la grange et la moitié de leur piquet avec. Mais si on l’utilise, il y aura des survivants, et ces survivants raconteront qu’une poignée de soldats français et prussiens ont traversé leur ligne. Vous voulez que votre général apprenne qu’on a fait un carnage, ou qu’on a glissé entre leurs doigts ?
Von Riedl le regarda un long moment. Le Prussien avait un visage étroit, des yeux clairs comme une eau de glaçons, et il savait exactement ce que Marchetti ne disait pas : il ne restait plus assez de chevaux pour tout le monde, et le plus lent finirait seul contre le mur.
— Nous allons les attirer vers l’étable, dit von Riedl. Elle est vide. Ils penseront que nous nous y replions. Pendant qu’ils la fouilleront, nous sortons par la porte de derrière à trois. L’officier malade et l’aide de camp passent ensemble ; je garde votre blessé avec moi.
Lefebvre leva la tête, livide.
— Je ne suis pas un sac de pommes de terre. Je peux courir.
Marchetti posa une main sur son épaule.
— Tu cours aussi vite que tu jures, Lefebvre, et c’est pour ça que tu vas prendre la boîte de Bréval et filer droit vers Vilna sans nous attendre. Pigé ?
Lefebvre ouvrit la bouche pour protester, mais Marchetti lui serra la nuque, fort, et ajouta :
— C’est un ordre.
Dans l’étable, ils firent du bruit : Chabert jeta une pierre dans le seau de fer, Aubert cria des ordres imaginaires à des hommes qui n’existaient pas. Les coups de feu se turent, puis une voix française tonna :
— Rendez-vous ! Nous sommes soldats de Sa Majesté, pas des brigands. Rendez-vous et personne ne mourra.
Marchetti compta jusqu’à vingt en silence, le dos collé au mur du grenier, la main sur le flacon de phosphore encore fermé. Le froid engourdissait ses doigts, et il savait que si le flacon contenait autre chose que de la poudre inerte, le gel pourrait tout aussi bien l’avoir rendu inutile. Mais il n’y avait que ce bluff entre eux et la grange brûlée.
— Maintenant, dit-il.
Von Riedl frappa contre la porte de l’étable. Il y eut un grattement dehors, une voix qui demanda l’identité, puis le Prussien ouvrit le battant et se jeta dans l’ombre en tirant son sabre. Derrière lui, Marchetti passa en courant, la main de Chabert accrochée à son bras pour le maintenir debout sans qu’il paraisse blessé. Aubert suivait, portant Lefebvre dont le sang gouttait dans la neige en forme de perles sombres.
La fusillade reprit, derrière eux, mais ils étaient déjà dans le bois de bouleaux effeuillés, la nuit grandissant comme une marée noire entre les troncs. Ils coururent jusqu’à ce que Lefebvre s’effondre, et ils durent le porter à tour de rôle jusqu’à une congère assez haute pour les masquer.
Quand ils s’arrêtèrent enfin, von Riedl s’accroupit près d’eux, les flancs battants, et il tira de sa gibecière un paquet rond enveloppé de cuir. Il le tendit à Aubert sans un mot.
Aubert le défit. Une feuille de métal, fine comme une hostie, gravée de lettres inversées, y apparut dans la pâleur ambiante : le nom de Bréval, une date, et une liste chiffrée de noms que Marchetti ne put lire.
— Je devais vous la remettre à Vilna, dit von Riedl. Mais je crois que vous en aurez besoin plus tôt que prévu. Votre sergent parlait d’une plaque d’impression enfermée à Lyon. Ceci est une épreuve. Frappée et effacée, mais le creux demeure, si vous connaissez l’encre qui la fera apparaître.
Le regard d’Aubert croisa celui de Marchetti, et pour la première fois, il ne lut pas de défi dans les yeux du déserteur, mais quelque chose qui ressemblait à de la crainte.
Et derrière eux, à moins de deux cents pas, la voix française hurlait encore :
— Cherchez dans la grange ! Et fouillez les chevaux ! Ils sont à pied, ils ne passeront pas la nuit !
Marchetti ferma la main sur le flacon de phosphore, sentit le métal froid contre sa paume fiévreuse, et regarda au loin l’ombre de Vilna qui ne paraissait pas se rapprocher d’un pouce.
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