La Route de Glace
Lire le chapitre 22: The Debt Called In
La neige avait cessé, mais le froid s'était resserré comme un poing autour de la colonne. Marchetti comptait les pas, non par discipline, mais parce que chaque foulée lui arrachait un éclair de douleur dans le flanc. La plaie, mal cousue par Lefebvre dans la grange, suintait à travers les bandages. Il serrait les mâchoires pour ne pas laisser échapper le moindre son.
Aubert marchait devant, son fusil en bandoulière, le pardessus bleu maculé de terre et de sang séché. Depuis le village, il n'avait pas prononcé trois phrases. Von Riedl chevauchait en tête avec ses deux cavaliers, le visage tourné vers l'ouest comme s'il pouvait voir Vilna de loin.
Ils longeaient une crête dénudée quand Aubert s'arrêta brusquement. Il vacilla, posa une main sur un bouleau mort, et Marchetti vit ses épaules s'affaisser.
— Aubert.
L'autre ne répondit pas. Quand il se retourna, son visage était gris, cireux, et ses yeux avaient cette fixité que Marchetti connaissait trop bien pour l'avoir vue sur d'autres champs de bataille. La blessure de la baïonnette, reçue pendant l'escarmouche au nord, s'était rouverte pendant la fuite de la grange. Du sang imprégnait sa capote à la taille, une tache sombre qui s'étendait.
— Assieds-toi, ordonna Marchetti en le prenant par le coude.
— Non. Si je m'assieds, je ne me relève pas.
Von Riedl fit tourner son cheval et s'approcha. Il jeta un regard au sang, puis à la route.
— Nous sommes à deux lieues de la grand-route de Vilna. Pas plus.
— Il ne tiendra pas deux lieues, dit Marchetti.
— Alors il mourra ici. Ce n'est pas mon problème. Mon ordre concerne le vivant, pas le mourant.
Aubert cracha sur la neige. Un filet rouge suivit.
— Allez-vous-en, von Riedl. Laissez-moi une minute avec mon sergent.
Le Prussien hésita, puis haussa les épaules et fit reculer sa monture. Ses deux cavaliers l'imitèrent, dépassant la crête pour surveiller l'horizon.
Marchetti s'accroupit devant Aubert, sortit sa gourde et la tendit. L'autre but une gorgée, toussa, et rendit la gourde.
— Tu as quelque chose à me dire, finit par dire Marchetti.
Aubert sourit, un rictus qui découvrit des dents tachées.
— Toujours le même. Tu sais déjà quand un homme veut mourir en parlant.
— Dis-moi ce que contient le message de von Riedl.
— Je ne sais pas.
— Tu mens.
Aubert ferma les yeux. Sa respiration était courte, sifflante.
— Je ne mens pas. Je sais ce que von Riedl a dit. Je ne sais pas si c'est vrai. Il m'a donné le disque pour une raison. Le général prussien attend quelqu'un à Vilna. Quelqu'un qui doit livrer un message à un nom précis.
— Quel nom ?
Aubert ouvrit les yeux. Ils étaient fiévreux, trop brillants.
— Regarde dans mes poches.
Marchetti tâtonna contre la capote gelée. Ses doigts trouvèrent un papier plié, épais, scellé d'un cachet de cire rouge. Il hésita.
— Ouvre-le, dit Aubert. Je n'ai plus le temps de faire des mystères.
Marchetti cassa le sceau et déplia le papier. L'écriture était serrée, en allemand, une langue qu'il connaissait mal. Quelques mots ressortaient : *Kaiser*, *Attentat*, *Preussen*. Il ne comprenait pas tout, mais assez.
— C'est une date, dit-il. Et un lieu. Et le nom d'un homme.
— Quel nom ?
— Je ne le déchiffre pas. Trop mal écrit.
Aubert tendit la main, mais ses doigts tremblaient trop pour tenir le papier.
— L'ordre de von Riedl, murmura-t-il. Il devait me livrer ce document à Vilna. Pas au général prussien — à un contact de Bréval. Bréval a monté toute cette mission pour faire passer ce message hors de Russie.
Marchetti relut le papier, lentement. Le mot *Kaiser* revenait, suivi d'un autre qu'il ne connaissait pas. Mais un nom propre, griffonné en marge, lui fit serrer le papier.
— Ce nom, dit-il. Est-ce que c'est... Fouché ?
Aubert eut un rire cassé, qui se termina en quinte de toux.
— Pas Fouché. Plus près de l'Empereur. Quelqu'un de son cabinet.
— Ce message est un plan pour assassiner l'Empereur.
Aubert ne répondit pas. Il fixait le ciel entre les branches nues, les lèvres déjà bleuies.
— Ce que j'ai vu dans le disque de Lyon, articula-t-il difficilement. Les noms. Des généraux, des ministres. Ils préparent quelque chose. Pas une révolte. Pas une bataille. Un coup.
— Et tu voulais livrer ça aux Prussiens ?
— Je voulais livrer ça à Bréval. Il était mon contact. Je pensais qu'il travaillait pour l'Empereur, qu'il cherchait des traîtres dans l'armée. Mais quand j'ai vu le disque, la liste... J'ai compris qu'il était au centre de tout. Il ne voulait pas dénoncer les conspirateurs. Il les dirigeait.
Marchetti relut le papier. L'encre était bleue, distinctive. Il l'avait déjà vue quelque part. Dans l'atelier de son père adoptif, à Lyon. L'encre des tribunaux secrets, celle qu'on n'utilisait que pour les condamnations à mort.
La toux reprit, plus profonde. Le sang coula de la bouche d'Aubert.
— Il y a une chose que tu dois savoir, dit-il, la voix à peine un souffle.
— Parle.
— Le message que tu tiens. Il ne contient pas le plan complet. Le plan est sur la plaque de Lyon. Le message n'est qu'une confirmation — il désigne le moment et le lieu où le coup doit frapper.
— Quel lieu ?
— C'est écrit. Déchiffre-le. Tu sauras lire l'allemand mieux que moi, tu as été apprenti chez un imprimeur. Tu connais les encres et les caractères.
Aubert ferma les yeux. Sa poitrine se souleva une fois, deux fois, puis plus rien.
Marchetti resta accroupi un long moment, le papier dans une main, le poignet d'Aubert dans l'autre. Le pouls s'était tu.
Il replia lentement la lettre et la glissa dans sa propre poche de capote, contre la plaque de métal que lui avait donnée von Riedl. La blessure à son flanc battait plus fort. Il regarda ses doigts : ils étaient tachés de sang, et pas seulement celui d'Aubert. Le sien suintait à travers les bandages, dessinant une tache humide sur la toile de son pantalon.
Il se releva, clopinant à peine, et fit signe à von Riedl.
— Il est mort.
Le Prussien regarda le corps, puis Marchetti.
— Et le message ?
— Je ne l'ai pas trouvé.
Von Riedl descendit de cheval, fouilla la capote d'Aubert, retourna ses poches. Rien. Il se redressa, le visage fermé.
— Vous mentez, sergent.
— Peut-être.
— Le général attend ce message. Si vous ne le livrez pas, il vous pendra.
— Alors je le livrerai moi-même.
Von Riedl le dévisagea longuement, puis remonta en selle.
— À Vilna, alors. Et pour l'amour de Dieu, cachez votre jambe. Vous laissez du sang dans la neige comme un cerf blessé. Les chasseurs ne sont pas loin.
Marchetti abaissa son regard. La trace rouge s'étendait derrière lui sur une vingtaine de pas, bien visible contre la blancheur.
Il laissa tomber la lourde capote d'Aubert, l'étala dans la neige, puis marcha plusieurs fois dessus pour étaler la trace. Quand il releva les yeux, les deux cavaliers prussiens l'observaient. Le plus jeune avait mis la main sur sa carabine.
Marchetti rattrapa le groupe, la douleur au flanc plus vive à chaque pas, le papier scellé pesant contre sa poitrine comme une seconde blessure. Il pensa à l'encre bleue, aux caractères allemands, et au seul homme qui aurait pu les déchiffrer sans faute : un imprimeur de Lyon, mort depuis dix ans, qui aurait reconnu ce tracé. Il l'avait appris dans l'atelier. Cette encre ne se lisait qu'avec du vinaigre et une lame de cuivre.
La trace de sang derrière lui s'allongeait déjà à nouveau, plus pâle que la sienne, presque invisible contre la neige de l'après-midi. Von Riedl ne remarqua rien. Mais les cavaliers, eux, avaient compris ce que cachait la capote. Ils allaient se poser des questions.
Et Marchetti, le papier contre le cœur, savait qu'il n'atteindrait jamais Vilna avec ce secret intact.
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