La Route de Glace
Lire le chapitre 23: The Cipher's Key
La neige tombait plus dense à mesure qu’ils s’enfonçaient dans la plaine, et le vent avait tourné, portant avec lui une odeur de sapin et de fumée lointaine. Marchetti marchait en tête, le poignet serré sur le paquet de dépêches que von Riedl lui avait confié, quand le sceau bleu attira son regard pour la troisième fois depuis le matin.
Il s’arrêta net.
— Gerhard, apporte le bidon d’eau. Et le couteau de cuisine.
Le caporal le regarda, la barbe givrée comme un masque. — On ne s’arrête pas ici, sergent. Les loyalistes…
— Ils ne nous trouveront pas dans ce creux, dit Marchetti en désignant une déclivité naturelle bordée de bouleaux morts. Et si ce que je crois est vrai, ce document vaut plus que notre peau. Beaucoup plus.
Von Riedl, à cheval, tira sur les rênes. Ses deux cavaliers s’étaient arrêtés derrière lui, les mains sur les fontes.
— Marchetti, dit l’officier prussien, je vous ai confié ce pli par gratitude et par nécessité. Pas pour que vous le déchiquetiez dans un fossé.
— Le pli est intègre. C’est le sceau que je veux ouvrir. Il sortit sa gourde, la vida d’un geste brusque dans la neige, puis s’accroupit près du paquet. Gerhard lui tendit le couteau sans poser de question. Leurs regards se croisèrent une seconde — le vieux soldat avait compris qu’on ne demande pas pourquoi, quand le sergent fait ce geste-là.
Marchetti glissa la lame sous le sceau. La cire se fendit avec un craquement sec, et il étala sur ses genoux la lettre épaisse, pliée en trois, couverte d’une écriture allemande serrée et régulière.
— Vous savez lire cette langue, sergent ? demanda von Riedl en descendant de cheval.
— J’ai passé trois ans avec un imprimeur dont la boutique sentait l’encre de Francfort. Je connais les mots. Ce que je cherche, c’est l’encre.
Il approcha le papier de son visage. Sous la lumière grise du ciel, il distingua ce qu’il avait espéré : certaines lettres paraissaient légèrement plus brillantes, comme si une seconde couche avait été appliquée par-dessus le texte visible, plus fine, presque translucide.
— Le vinaigre, dit-il à Gerhard. Vous l’avez ? Le caporal fouilla dans son sac et en sortit une petite fiole en grès, intacte. Marchetti la déboucha, versa quelques gouttes sur le texte, puis exposa la page au froid. Le liquide gela presque aussitôt, soulevant une couche de glace fine.
— Il faut du cuivre, marmonna-t-il. Ou du bronze. Un gobelet, un bout de boucle.
Son propre ceinturon portait une plaque de laiton. Il la défit, la fit chauffer dans la paume — ses doigts étaient trop engourdis pour sentir la douleur, mais la vanne de chaleur circula tout de même, et il appuya le métal tiède contre la glace.
La glace fondit, se teinta d’un bleu laiteux, et sous l’écriture allemande, une autre écriture apparut : française, fine, rageuse, rédigée à l’encre secrète du tribunal. Marchetti lut la première ligne et cessa de respirer.
À l’Empereur, il n’y aura plus d’aigle après la chute. Nos carabiniers tireront de la foule à Vilna, dans la nuit du quinze au seize. Les Prussiens ont les uniformes et les armes ; ils croiront venger leurs morts. Le Français, en revanche, portera ce soir-là la cocarde blanche. Il sera abattu par un mousquet prussien, et l’alliance volera en éclats. Vous connaissez les noms. Vous savez le lieu. Bréval.
Marchetti cessa de lire. Le papier tremblait entre ses doigts, pas de froid — de colère.
— Qu’y a-t-il ? dit von Riedl en se rapprochant, les yeux plissés. Vous lisez trop vite. Ce que vous ne dites pas m’inquiète davantage que ce que vous allez dire.
Marchetti replia la lettre, lentement, la glissa dans sa tunique.
— C’est une liste de munitions et de positions de retraite. Rien qui concerne notre route.
Il avait répondu trop vite. Il le comprit au silence de Gerhard, qui ne bougeait pas. Le caporal connaissait chacune de ses postures de mensonge.
Von Riedl s’avança, et tout à coup sa main droite tomba sur l’épaule de Marchetti, serrant fort.
— J’ai passé douze ans dans l’état-major de Blücher, dit-il à voix basse. J’ai vu ce qu’on veut bien me montrer, et j’ai déchiffré ce qu’on voulait cacher. Si vous me cachez ce document, vous ne me cachez pas votre visage quand vous le lisez. Vous venez de voir votre propre tombe, ou celle de quelqu’un que vous aimiez.
Il tendit la main.
— Ce que vous lisez là vous condamne. Tout seul, sans témoin ni allié, vous serez pendu avant d’avoir atteint Vilna. Avec moi, vous avez peut-être une chance d’arriver vivant.
Marchetti regarda la main étendue.
Au-dehors, au-delà de la déclivité, une colonne sombre avançait dans la plaine : les loyalistes français, qui cherchaient toujours, qui allaient les trouver. Gerhard arma son mousquet dans un grincement de bois et de fer.
— Sergent ? demanda-t-il.
Marchetti sortit la lettre. Il la déplia, lentement, et la présenta à von Riedl sans dire un mot.
L’officier prussien la lut, puis leva les yeux vers lui. Ce qu’il vit brilla dans son regard une seconde — quelque chose d’indéchiffrable, entre haine et respect.
— Dieu nous garde de ceux qui écrivent avec de l’encre de tribunal, dit-il. Leur encre tue plus loin que leur poudre. Il rangea la lettre dans son étui, puis jeta un coup d’œil vers la colonne française. Ils vont nous couper la route. Il sortit sa montre : nous ne passerons pas Vilna si nous attendons la nuit.
Marchetti se releva. Sa jambe le lançait, et il vit le sang sur une trace nouvelle dans la neige — un filet rouge, net et destructeur.
— À cheval, dit-il. Nous fonçons vers Vilna. Mais nous ne passerons pas par la porte. Nous passerons par le fleuve.
Gerhard pouffa. — Par le fleuve ? Il est gelé, votre Nérissa.
— Exactement, dit Marchetti. Les loyalistes surveillent la route, les fossés, les bois. Personne ne surveille la glace.
Von Riedl hésita. — Vous révélerez à mon général la nature de ce document…
— Je vous révélerai son contenu, dit Marchetti d’une voix dure.
Il fit deux pas vers les chevaux. Sa blessure le tira, mais il se força à marcher droit. Ven maintenant — le complot était réel. Ils voulaient tuer l’Empereur. Vouloir la mort de Napoléon pouvait le faire brûler comme traître à Lyon, ou le faire acclamer comme sauveur à Paris. Il ne savait pas dans quel rôle il préférait les recevoir. Le seul choix qu’il lui restait est que le flacon de phosphore reste clos — une chose de moins qu’on puisse saisir, pour l’instant.
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