La Route de Glace
Lire le chapitre 24: Aftermath: The Moral Divide
La glace craqua sous le pied de Marchetti comme un avertissement. Le fleuve gelé s'étendait devant eux, blanc et infini, et derrière eux, la rive qu'ils venaient de quitter semblait déjà reculer dans un brouillard de fatigue et de sang.
Ils marchaient depuis une heure sur la glace quand von Riedl s'arrêta. Le Prussien se retourna, son souffle formant un nuage autour de sa tête, et désigna la berge lointaine d'un geste sec.
"C'est ici que nous devons parler. Avant que nous atteignions les arbres là-bas."
Le soleil déclinant jetait des ombres bleues sur la glace. Les deux cavaliers prussiens s'étaient arrêtés à distance respectable, tenant les chevaux par la bride. Lefebvre, sa jambe bandée sommairement, s'était affaissé sur un affleurement de glace et regardait ses camarades avec des yeux fiévreux.
"Parler de quoi?" demanda Gerhard. Le canonnier marchait quelques pas derrière eux, son fusil en bandoulière, son regard allant de l'un à l'autre comme un homme qui a appris à ne plus se fier à personne.
Von Riedl tira le document de sa veste. Le sceau bleu scintilla brièvement dans la lumière grise. "Nous savons tous ce que contient ce papier. La question est: qu'allons-nous en faire?"
"Nous savons ce qu'il contient?" répéta Gerhard, s'approchant. Son visage était rouge du froid et de la colère contenue. "Nous savons qu'il nomme des généraux français qui veulent tuer Napoléon. Nous savons que cet officier mort — Aubert — était mêlé à tout cela. Mais nous ne savons pas qui d'autre est impliqué, ni jusqu'où cela remonte."
"Jusqu'au sommet," dit Marchetti.
Il parlait calmement, mais sa main pressait contre son flanc, là où la plaie s'était rouverte. Le sang avait traversé trois couches de tissu et commençait à perler sur la neige à chacun de ses pas.
"Bogdanov n'était qu'un exécuteur. Le prêtre aussi, probablement. Et la plaque que von Riedl a confiée à Aubert — elle liste des noms que je n'ai pas encore déchiffrés tous. Mais le message principal est clair: l'assassinat doit avoir lieu à Vilna, lors des négociations. Les Prussiens doivent porter le blâme."
"Donc vous voulez le remettre au général prussien à Vilna," dit Gerhard. "Pourquoi? Pour les aider à blâmer les Prussiens?"
"Non." Marchetti secoua la tête lentement. "Pour que les Prussiens sachent que quelqu'un essaie de les piéger. Pour qu'ils comprennent la portée de la conspiration."
Gerhard éclata d'un rire amer. "Et vous pensez que cela les fera aider les Français? Nous avons déserté la Grande Armée — enfin, vous avez déserté, j'ai été traîné dans votre fuite comme un soldat que l'on vole à son canon. Maintenant vous voulez livrer un document secret de l'état-major français à un général ennemi?"
"C'est le seul moyen."
Le canonnier s'approcha, ses bottes crissant sur la glace. "Non. Le seul moyen est de retourner sur nos pas. Nous avons encore le temps de rejoindre la colonne française si nous traversons en amont. Je connais le colonel de la garde arrière — il était à la bataille de Maloyaroslavets, il comprendra que nous n'avons pas déserté, que nous avons été entraînés malgré nous."
"Le colonel de la garde arrière nous fusillera," dit Lefebvre faiblement. Le grand chasseur avait parlé à peine une dizaine de mots depuis sa blessure. "Il a des ordres. Nous aussi, nous avons vu les ordres: tout déserteur, tout homme trouvé avec des documents trahissant la France, sera exécuté séance tenante."
"Et puis," ajouta Marchetti, "si nous retournons maintenant, nous arrivons dans un camp qui marche vers la destruction. Vous l'avez vu, Gerhard. Vous avez vu les colonnes de fuyards sur la route. La Grande Armée n'est plus une armée — elle est une traînée de morts."
"Alors nous remettons le document aux Prussiens," dit Gerhard, raillé. "Très bien. Et puis? Vous comptez rester au chaud chez l'ennemi? Devenir un déserteur officiel?"
Marchetti ne répondit pas tout de suite. Il regarda la glace à ses pieds, comme s'il pouvait y lire quelque chose d'invisible. Le silence autour d'eux n'était troublé que par le vent qui effleurait la surface gelée, soulevant de fines poudreries qui dansaient brièvement avant de retomber.
"Cela fait des semaines que je me demande pourquoi je suis encore vivant," dit-il enfin. "Depuis Moscou, depuis la Bérézina, depuis les cent morts que j'ai vues en essayer — je me demande pourquoi mes poumons continuent de respirer quand tant d'autres ont cessé. Et je crois que je commence à comprendre."
Il releva la tête. Ses yeux, dans l'ombre bleuâtre de la fin d'après-midi, semblaient plus sombres que d'ordinaire.
"Ce n'est pas pour sauver Napoléon. Ce n'est pas pour sauver la France. C'est pour que quelqu'un, quelque part, sache la vérité. Quand les Prussiens verront ce document, quand leurs généraux comprendront qu'un Français a traversé un fleuve gelé, blessé, poursuivi, pour leur apporter la preuve que l'on voulait les faire porter le blâme d'un meurtre qu'ils n'ont pas commis, alors peut-être — peut-être — ils écouteront. Ils sauront que tous les Français ne sont pas des monstres."
"Un beau discours," dit Gerhard. Sa voix avait perdu son mordant. "Mais vous évitez la question."
"Laquelle?"
"Que ferez-vous aux Prussiens?" Gerhard désigna von Riedl du menton. "Lui, il nous accompagne parce qu'il a été piégé par son propre général, parce que les loyalistes français voulaient le tuer, parce qu'il n'était pas au courant de ce qui se trame. Mais ses compatriotes à Vilna? Ceux qui liront le document? Ils auront deux options: vous croire, ou vous éliminer pour effacer les preuves."
"Je sais."
"Et vous y allez quand même?"
Marchetti regarda Lefebvre, qui l'observait en silence. Le chasseur avait les yeux brillants de fièvre mais son regard était lucide.
"Lefebvre a perdu un frère à Maloyaroslavets. Vous avez perdu votre canon. J'ai perdu — j'ai perdu l'idée que je me faisais de mon pays, de mon empereur, de l'armée que je servais depuis quinze ans." Il s'interrompit brièvement. "Ce document est la seule chose réelle qui reste de tout cela. La seule chose qui peut faire que notre fuite, notre souffrance, notre arrivée ici, ait un sens."
Gerhard croisa les bras. "Et si je refuse de vous suivre?"
"Alors nous vous laisserons à la rive. Vous trouverez votre chemin vers la colonne, ou vers la mort, ou vers autre chose. Mais nous, nous irons."
Le canonnier resta silencieux un long moment. Le vent soulevait ses cheveux blonds et glacés. Il regarda la rive derrière eux, invisible maintenant dans la brume qui montait, puis la forêt qui se dessinait à l'avant, les silhouettes sombres des arbres qui semblaient posées sur la glace comme des sentinelles.
"Et vous?" demanda-t-il à von Riedl. "Vous êtes d'accord avec lui?"
Le Prussien avait écouté sans intervenir. Il tenait toujours le document, mais son pouce caressait le sceau bleu comme un homme qui pèse la valeur des secrets.
"Depuis que j'ai compris la portée de ce papier, j'ai pensé à beaucoup de choses," dit-il lentement. "À mon père, qui était officier dans l'armée de Frédéric. À ce qu'il m'a dit un jour: que la guerre n'a jamais trahi personne, mais que les hommes trahissent toujours la guerre. Vous savez pourquoi je suis ici, parmi vous? Parce que mon général a été accusé de comploter avec les Français — une accusation fausse, mais suffisante pour le faire fusiller. Et les hommes qui l'ont accusé sont les mêmes qui auraient signé ce document, ou qui servent ceux qui l'ont signé."
Il rangea le papier dans sa veste. "Si ce document arrive à Vilna, il atteindra le général Blücher. C'est un homme dur, mais honnête. Il saura que la trahison vient des Français, pas des Prussiens. Il pourra peut-être empêcher une guerre plus grande."
Gerhard semblait lutter avec lui-même. Il baissa les yeux vers ses bottes, puis, dans un geste qui surprit tout le monde, il s'accroupit et ramassa une poignée de neige qu'il pressa entre ses doigts.
"Je vous déteste," dit-il sans regarder personne. "Je déteste cette armée, cette campagne, cette neige, ce fleuve, cet Empereur qui nous a menés ici pour en faire de la viande. Mais je comprends ce que vous voulez faire."
Il se releva. "Je vous suivrai. Pas par conviction. Parce que retourner en arrière, c'est mourir de toute façon, et si je dois mourir, autant que ce soit en marchant quelque part plutôt qu'à reculons."
Personne ne répondit. Marchetti hocha la tête puis commença à marcher vers la forêt. Il boitait à peine — la douleur avait trouvé son équilibre, ou peut-être ses jambes étaient-elles simplement devenues insensibles.
Ils marchèrent en silence pendant ce qui sembla une éternité. Le soleil couchant projetait leurs ombres en longues silhouettes tordues sur la glace. Lefebvre soutenu par Gerhard, von Riedl en tête, vérifiant la solidité de la glace avec sa lance de cavalier. Les deux autres cavaliers suivaient à distance, leurs chevaux ralentis par la surface glissante.
Le fleuve semblait s'élargir à l'infini. Parfois, Marchetti voyait des formes sombres sous la glace — des arbres engloutis, peut-être, ou les épaves d'un convoi perdu. Une fois, il crut voir un corps, face contre la glace, les bras étendus, comme une étoile de mer gelée. Il ne le regarda pas.
Quand ils atteignirent enfin la rive, la nuit tombait. Les arbres les accueillirent comme des murs protecteurs, brisant le vent qui les avait fouettés tout le long de la traversée.
Marchetti s'appuya contre un tronc et, pour la première fois depuis des heures, laissa sa main quitter son flanc. Le sang avait traversé le tissu — la tache sombre s'étendait maintenant jusqu'au bord de sa veste, formant une auréole autour de la plaie.
Gerhard le vit. "Vous saignez encore."
"Je sais."
"Cela laisse une trace sur la glace — ici, dans la neige, c'est plus dur à voir."
"Alors nous devons arriver à Vilna avant qu'il neige à nouveau."
Von Riedl approcha. Il regarda la tache de sang, puis la blessure, puis le visage de Marchetti. "Vous tiendrez combien de temps?"
"Jusqu'au général prussien."
Ce fut tout. Ils pénétrèrent sous les arbres, les ombres s'épaississant autour d'eux comme une porte qui se fermait. Le craquement de la glace avait cessé; maintenant, seul le bruit étouffé de leurs pas dans la neige les accompagnait.
Derrière eux, le fleuve s'élargissait dans le crépuscule, silencieux et aveugle, effaçant chaque trace qu'ils avaient laissée.
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