La Route de Glace
Lire le chapitre 26: The Escape
La neige craquait sous les bottes. Marchetti comptait les pas entre la tente de Volkov et le piquet de chevaux. Trente-sept. Le feu du camp jetait des ombres dansantes sur les troncs de bouleaux, et chaque silhouette cosaque semblait le regarder passer.
« Tu marches trop vite pour un homme blessé, » souffla Gerhard derrière lui.
Marchetti ne ralentit pas. Le froid mordait sa plaie comme un étau de fer, et le sang s'était figé en croûte sombre sur son manteau. Mais ce n'était pas la douleur qui pressait ses pas. C'était la façon dont Volkov avait glissé ce document dans sa poche, sans le lire devant eux, sans poser une seule question de plus.
« Il connaît le contenu, murmura Marchetti sans tourner la tête. Un homme qui sait ce qu'il tient ne dort pas tranquille. »
Derrière lui, Lefebvre boitait en silence, sa jambe enveloppée de chiffons trempés. Von Riedl marchait en retrait, les yeux fixés sur la rivière gelée, comme s'il pouvait encore voir la traînée de sang qu'ils avaient laissée sur la glace.
Deux gardes montaient la garde près de l'enclos, adossés à un traîneau retourné, la pipe au bec. Marchetti ralentit, fit signe à Gerhard. Le grand Allemand hocha la tête et s'éloigna dans l'ombre, contournant le cercle de lumière où l'un des Cosaques commençait à fredonner une mélopée triste.
Marchetti s'accroupit près de Lefebvre, feignant de resserrer les bandages de sa jambe.
« Tu peux monter ? »
Lefebvre cracha dans la neige. « Je monterai même si le cheval doit me porter sur le dos. »
« Et la fille ? » demanda von Riedl à voix basse.
Marchetti jeta un coup d'œil vers la tente de Volkov. Katia avait disparu à l'intérieur peu après leur arrivée, sans un regard en arrière. Elle savait des choses, c'était certain. Mais elle appartenait à ce monde-ci, au camp de son père. Et tout ce qu'elle savait devait rester entre ces arbres.
« Elle reste, » dit-il.
Von Riedl plissa les yeux mais ne répondit pas.
Un hennissement étouffé déchira la nuit. Marchetti se redressa et vit Gerhard ouvrir la barrière de bois, une main sur le mors d'un hongre bai, l'autre déjà sur la selle. Le garde le plus proche tourna la tête, mais von Riedl était déjà derrière lui, un couteau plat contre sa gorge, le forçant à reculer dans l'ombre entre deux tentes.
Marchetti compta les bêtes. Six chevaux attachés à un long piquet de fer. Derrière eux, un traîneau léger, chargé de fourrures et de sacs de blé. Le dernier cheval, un alezan nerveux aux naseaux fumants, tirait sur sa longe en roulant des yeux blancs.
« Les selles, » ordonna Marchetti à voix basse.
Il attrapa la première qu'il trouva, une selle cosaque rembourrée de feutre, et la jeta sur le dos de l'alezan. Sa blessure au côté hurla à chaque mouvement, et il dut mordre l'intérieur de sa joue pour ne pas crier. Le sang recommença à couler, tiède contre sa peau glacée.
Lefebvre avançait déjà, traînant sa jambe, saisissant la crinière d'un hongre gris comme s'il allait le tuer de ses mains. Von Riedl rejoignit le groupe après un dernier regard vers le garde inconscient, et enfourcha une jument noire avec une aisance qui trahissait des années de cavalerie.
Gerhard tendit les rênes de l'alezan à Marchetti. « Tu ressembles moins à un messager qu'à un homme qu'on va pendre. »
« Je me sens comme un homme qu'on va pendre. »
Le cri les frappa comme un coup de fouet. Pas un cri d'homme. Un cri de femme, perçant la nuit, venant de la tente principale. Marchetti vit Volkov sortir en courant, barbe hirsute, pistolet au poing, et derrière lui la silhouette de Katia, les cheveux défaits, hurlant quelque chose en russe.
Elle ne les trahissait pas. Elle criait pour les prévenir.
« Monte ! » cria Gerhard en frappant la croupe du cheval de Lefebvre.
Marchetti enfourcha l'alezan d'un élan qui faillit lui arracher le côté, et pressa les flancs de l'animal. Le camp explosa dans un chaos de torches et de jurons cosaque. Des balles sifflèrent au-dessus de leurs têtes, tranchant des branches de bouleau dans une pluie de copeaux givrés.
Ils foncèrent à travers la lisière d'arbres, les chevaux glissant sur les aiguilles de pin gelées, les sabots martelant la neige comme un tambour frénétique. Derrière eux, des ordres hurlés, des coups de feu, et le martèlement des poursuivants qui se lançaient sur leurs traces.
Le paysage s'ouvrit devant eux. Une plaine blanche, infinie, scellée sous un ciel noir criblé d'étoiles. Le vent du nord fouettait leurs visages, gelant les larmes dans leurs yeux, et Marchetti serra les dents contre l'élancement brutale qui lui déchirait le flanc.
Il voulut tourner la tête pour évaluer la distance des poursuivants, mais Gerhard le devança.
« Ils n'ont pas sellé, » haleta-t-il, son cheval au grand galop à côté de celui de Marchetti. « Ils devront monter à cru. Ça nous donne dix minutes. Peut-être quinze. »
Dix minutes. Cela suffisait à peine pour mettre une colline entre eux et les balles cosaques.
Ils galopèrent vers le nord-est, vers une crête boisée dont Marchetti avait mémorisé la silhouette depuis le camp. L'alezan, nerveux et rapide, volait littéralement sur la neige, et Marchetti serrait les rênes en laissant le cheval choisir son chemin entre les congères.
Le martèlement des sabots derrière eux s'estompa. Les cris, aussi. Mais Marchetti ne ralentit pas. Il connaissait la ruse des Cosaques. Ils cesseraient de hurler, cesseraient de tirer, pour mieux les encercler.
Au sommet de la crête, il tira les rênes et se retourna. Le camp n'était plus qu'une braise lointaine dans la nuit. Aucune lumière en mouvement. Aucune trace de poursuite.
« Nous les avons semés, » dit von Riedl, la voix rauque.
Marchetti avait déjà mis pied à terre, titubant, une main pressée contre son flanc droit. Le sang imbibait son gant, dégoulinait entre ses doigts, gouttait sur la neige vierge.
« Pas pour longtemps, » répondit-il. « Ils connaissent ce territoire mieux que nous connaissons notre propre lit. Ils nous trouveront avant l'aube. »
Il se tourna vers von Riedl. La lune éclairait son visage buriné, ses yeux plissés vers l'horizon russe. Un silence tomba entre eux, lourd de tout ce que la perte du document signifiait.
« Volkov a le message, » dit von Riedl lentement, comme s'il testait chaque mot avant de le prononcer. « Sans lui, nous ne sommes plus que deux fuyards et deux blessés dans un pays qui nous veut morts. Et l'un de nous, » il regarda Marchetti droit dans les yeux, « saigne comme une fontaine à chaque pas. »
Marchetti ne détourna pas le regard. « Le document peut être récupéré, si nous savons où et quand. »
« Tu proposes de retourner au camp de Volkov ? »
« Non. Je propose de le retrouver sur la route. Ce général ne va pas rester assis dans sa tente avec un message qu'il ne peut pas déchiffrer sans aide. Il va se déplacer vers ceux qui peuvent le lui déchiffrer. »
Un craquement de branche fit tourner toutes leurs têtes. Marchetti dégaina son pistolet, cherchant une cible dans les ombres des bouleaux.
Une forme émergea de l'obscurité. Petite, emmitouflée, marchant avec détermination, traînant derrière elle un sac de selle trop lourd. Katia Volkov s'arrêta à dix pas, soufflante, les joues rougies par le vent.
Marchetti abaissa son arme. « Vous devriez être au camp, avec votre père. »
Elle releva le menton, les yeux brillants de colère ou de larmes qu'elle ne laissait pas couler. « Vous croyez que je suis montée dans sa tente pour dormir ? J'ai écouté à la porte du conseil. Il a envoyé un courrier à l'aube, vers le sud-ouest, à un homme qui doit vous attendre près de Vilna. »
Marchetti sentit son sang se glacer d'une manière que le froid n'avait pas réussi.
« Quel homme ? » demanda von Riedl, la voix dure.
Katia chercha dans la poche de son manteau et en sortit un morceau de papier froissé, qu'elle tendit à Marchetti. C'était une esquisse au fusain. Un visage. Des épaules. Le port d'un officier français, reconnaissable à la coupe de son col.
Marchetti regarda le dessin, puis leva les yeux vers von Riedl.
Il connaissait ce visage. Il l'avait vu aux côtés de Berthier, dans les cartes d'état-major, lors de la traversée du Niémen.
Le colonel Armand de Vergennes. Aide de camp du maréchal Ney.
Le nom ne sortit pas de sa gorge ; il s'y logea comme un clou. Vergennes était à Moscou à la mi-octobre. Il avait été porté disparu pendant l'incendie.
Si Volkov le rejoignait ici, entre le camp et Vilna, il ne servirait pas un général russe. Il servirait celui qui avait commandé l'assassinat de Napoléon depuis le début.
Marchetti plia le papier et le glissa dans sa tunique, près de la plaie qui continuait de battre contre sa poitrine.
« Il faut changer de route, » dit-il.
Mais il n'avait pas besoin de le dire. Gerhard avait déjà tiré les rênes de son cheval vers l'est, vers des terres dont personne sur la carte ne pouvait garantir l'existence.
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