La Route de Glace
Lire le chapitre 27: The Prisoner's Revelation
La neige tombait sans fin, une poudre fine qui s'insinuait dans les cols et gelait les cils. Le cheval de Marchetti trébucha sur une congère, et il dut s'agripper à l'encolure pour ne pas basculer. Sa cuisse gauche, là où la balle russe avait trouvé la chair, pulsait une chaleur humide et malsaine contre le cuir de sa culotte. Chaque foulée du cheval envoyait une décharge dans son flanc, et il sentait le sang suinter, traverser le drap, déjà gelé en croûte aux bords de l'étoffe.
— On ne peut pas continuer comme ça, Marchetti, souffla Gerhard, qui chevauchait à son flanc. Tu laisses une traînée qu'un aveugle suivrait.
Marchetti ne répondit pas. Il regardait l'horizon, cette étendue blanche et vide qui semblait ne jamais finir. À sa droite, Katia avançait la tête baissée, son fichu de laine remonté jusqu'aux yeux. Les quatre autres soldats suivaient en file, épuisés, les épaules tombantes.
C'est Lefebvre qui le vit le premier. Il arrêta son cheval, la main en visière malgré le ciel blanc.
— Là-bas. Des colonnes.
Ils s'immobilisèrent tous. Marchetti plissa les yeux. À un kilomètre, peut-être moins, un groupe d'une cinquantaine d'hommes avançait en files disciplinées, encadrés par des cavaliers. Leurs uniformes étaient sombres, déchirés, mais ils n'étaient pas russes. C'étaient des soldats français.
Prisonniers.
— Les Cosaques les escortent vers l'est, dit Katia d'une voix neutre. Vers les camps de Riazan. Ceux qui survivent y arriveront au printemps.
— Mon frère, souffla soudain Lefebvre.
Marchetti tourna la tête. Lefebvre avait les yeux écarquillés, toute couleur disparue de son visage tanné. Il fouillait la colonne du regard, se penchant sur le cou de sa monture comme s'il pouvait traverser la distance.
— Jean-Baptiste est dans le rang. Là, je le vois. Le grand, au bout de la file, celui qui traîne la jambe.
Gerhard jeta un coup d'œil à Marchetti. La colonne ennemie ne les avait pas encore vus, abrités qu'ils étaient par un pli du terrain. Ils pouvaient encore passer au large, contourner le groupe par la crête ouest et éviter toute confrontation.
— Lefebvre, dit Marchetti doucement. On ne peut pas.
— Il est vivant, sergent. Mon frère est vivant. Il marche entre deux Cosaques.
Le pli entre les sourcils de Marchetti se creusa. Il calculait. Cinquante prisonniers, six cavaliers cosaque en escorte. Un guetteur en tête sur un petit hongre bai. Pas d'artillerie. Pas de piquets avancés.
— On les prend par le flanc sud, dit-il. Gerhard, tu m'accompagnes. Katia, les autres, vous restez ici avec les chevaux. Lefebvre, tu viens avec moi.
Le visage de Lefebvre s'éclaira d'une lueur sauvage.
— Merci, sergent.
Gerhard grogna mais dégaina déjà son sabre.
Ils contournèrent par le sud, le vent les couvrant, les chevaux au pas sur la neige tassée pour éviter le crissement sourd. Quand ils furent à une centaine de mètres, Marchetti leva la main. Les Cosaques bavardaient, têtes baissées contre le froid, sans s'inquiéter d'une colonne de morts-vivants qu'ils avaient harnachés ensemble la veille.
— Toi et moi, on tombe sur les deux de tête, chuchota Marchetti à Gerhard. Lefebvre, tu longes la file et tu sors ton frère. Regarde-moi avant.
Ils n'eurent pas besoin de compter plus loin. Marchetti lança son cheval le premier, la douleur dans sa cuisse se fondant dans l'adrénaline. Le premier Cosaque leva les yeux, surpris, et mourut d'un coup de sabre dans la gorge avant d'avoir pu tirer son fusil. Gerhard faucha le second au moment où celui-ci cherchait à dégainer.
Lefebvre dévala la pente dans une gerbe de neige, passant au milieu des prisonniers qui s'écartaient en hurlant de surprise. Il plongea vers le grand soldat boiteux, une silhouette hâve, barbue, qui vacilla quand il l'agrippa.
— Jean-Baptiste. C'est moi. Monte.
Le prisonnier resta figé un instant, les yeux fous dans la barbe hirsute. Puis quelque chose se brisa dans sa figure, et il se laissa hisser sur le cheval, ou presque — il était trop faible pour se lever seul. Lefebvre l'arracha littéralement du sol, le jetant en travers de la selle, et repartit au galop pendant que Gerhard achevait un troisième Cosaque qui avait eu le temps de lever son fusil.
Les trois autres cavaliers restants choisirent la fuite, disparaissant derrière un mamelon.
Marchetti ouvrit sa gourde, but une gorgée d'eau glacée, et recracha la moitié.
— Tout le monde. Retour aux chevaux. Vite.
Ils rejoignirent le groupe trois minutes plus tard, Lefebvre à l'arrière, son frère toujours en travers de la selle. Le soldat dégringola sur la neige avec un bruit sourd quand son frère le fit glisser, et resta là, épuisé, les mains dans la crotte gelée.
— Relève-toi, Jean-Baptiste. Allez.
Le prisonnier leva un visage émacié, creusé par des semaines de marche forcée. Ses yeux tombèrent sur Marchetti, puis sur Gerhard, sur Katia. Ils s'arrêtèrent sur les épaules de chacun, sur les galons du sergent.
— Vous cherchez Vilna, murmura-t-il dans un souffle rauque.
Le silence tomba.
Marchetti descendit de cheval, s'approcha du prisonnier, accroupi face à lui à hauteur.
— Pourquoi dis-tu ça ?
Jean-Baptiste Lefebvre rit — un petit rire humide, cassé, qui sentait la fièvre et le désespoir.
— Parce qu'à l'avant-dernière étape, j'ai vu des colonels français avec de vraies cartes et de vrais chevaux. Vergennes. Un certain Bréval. Ils campaient à Vilna avec un état-major entier, sous ordre de l'Empereur. Je les ai vus monter des contrôles aux portes de la ville. Ils ont fait afficher des portraits. Votre portrait, à vous, sergent. Et ceux de chacun des hommes de votre unité. Il y a une prime. Une très grosse prime.
Le cœur de Marchetti se serra. Il se releva lentement, le genou craquant, et regarda Gerhard. Le caporal avait les mâchoires serrées, le regard dur.
— Ils savent qu'on vient, dit Gerhard. Ils nous attendent.
Jean-Baptiste hocha la tête, s'appuyant sur son frère qui l'avait rejoint.
— Vilna est une souricière. Vous arriverez à l'ouest de la ville, et vous serez morts avant d'avoir trouvé le premier endroit où vous cacher. Mais il y a un vieux couvent des Augustins abandonné, à trois kilomètres au sud-est, derrière la colline aux bouleaux. Les sœurs sont parties depuis l'incendie. Les passages souterrains remontent jusqu'à la vieille porte de la ville, celle qui donne sur le marché aux chevaux.
Il respira péniblement, puis ajouta, les yeux plissés :
— Vergennes y a installé son quartier. Vous pourrez entrer sans qu'on vous voie. Mais si vous voulez le surprendre, vous n'aurez qu'une seule chance. Il part demain au lever du soleil, rejoindre Volkov à son campement. Il croit que Volkov est de son côté.
Marchetti encaissa l'information comme un coup de poing dans l'estomac. Volkov. Le général russe, ce prédateur aux yeux froids qui avait pris le document compromettant et les avait laissés fuir. Un homme qui avait dit vouloir « une cause plus grande ». Et si Vergennes le rejoignait demain au camp, le document qu'il portait n'arriverait jamais à Vilna entre les mains de qui que ce soit. Mais peut-être — oui, peut-être que la rencontre elle-même était leur chance.
Il fixa le prisonnier, puis son regard passa à Lefebvre, à Gerhard, à Katia.
— Demain au lever du soleil, dit-il lentement. Nous avons une nuit pour nous reposer et un dossier que Volkov croit tenir. S'il pense que Vergennes vient sceller leur pacte, il se méfiera peut-être. Mais si quelqu'un d'autre arrive avec ce dont Vergennes a besoin — une preuve qu'il n'a pas — alors l'assassin viendra à nous.
Il toucha la poche intérieure de sa veste, là où la copie à l'encre de noix qu'il avait dessinée avant de donner l'original à Volkov reposait encore, pliée à la hâte.
— Lève-toi, dit-il à Jean-Baptiste. Tu vas nous conduire à ce couvent.
Le prisonnier ouvrit la bouche pour répondre, mais ses yeux roulèrent dans ses orbites et il s'effondra en avant, inconscient dans les bras de son frère.
Lefebvre le souleva, les bras tremblants de fatigue, et le hissa sur son propre cheval en arrachant des sangles à sa selle. Personne ne dit rien. Marchetti remonta sur sa monture, la douleur à la cuisse irradiant jusqu'à la hanche, et poussa sa monture vers le sud-est.
La neige continuait de tomber. La traînée rouge derrière lui, ponctuée de gouttes sombres, s'étira désormais sur près de quatre kilomètres.
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