La Route de Glace
Lire le chapitre 28: The Arrival at Vilna
Ils virent Vilna avant de la sentir. Perchés sur une crête de bouleaux morts, ils découvrirent la ville dans la lumière grise de l'aube, ses clochers émergeant d'une brume de fumée de cheminée. Une ville qui vivait encore, alors que tout autour d'elle n'était que mort blanche.
Marchetti s'accroupit dans la neige, la main pressée contre son flanc. La tache sombre sur son manteau s'était élargie durant la nuit, gelée en une plaque rigide qui craquait à chaque mouvement. Il compta les silhouettes qui arpentaient les remparts est. Six hommes en uniforme français, armes au poing, foulards remontés jusqu'aux yeux. Des patrouilles. Pas des sentinelles russes. Des sentinelles françaises.
« Ils nous cherchent », souffla Gerhard. Il s'était couché à plat ventre à côté de Marchetti, les jumelles volées à un officier cosaque collées à ses yeux. « Regarde. Ils ont des portraits. »
Les silhouettes s'étaient arrêtées à l'angle du bastion, l'une d'elles tenant une feuille de papier face à un groupe de civils qui tentaient d'entrer dans la ville. La famille s'écarta, une femme serrant un enfant contre elle, et la sentinelle fit un geste indiquant qu'ils pouvaient passer.
« Des portraits », répéta Marchetti. Les mots de Jean-Baptiste résonnaient encore dans son crâne fiévreux. Vergennes et Bréval ont des portraits. Des portraits de nous.
Katia rampa entre eux, son fusil en bandoulière. Elle observa la scène pendant un long moment, puis désigna un point plus au sud, là où les murs s'interrompaient en une masse sombre de maçonnerie effondrée.
« L'ancien couvent des Augustins », murmura-t-elle. « L'entrée tunnel dont votre prisonnier a parlé. C'est votre seule chance. »
Marchetti suivit son regard. Le bâtiment se dressait à moitié en ruine, son toit effondré en son centre comme une colonne vertébrale brisée. Des planches barricadaient les ouvertures du rez-de-chaussée, mais une section du mur nord avait cédé, laissant un passage étroit vers les caves.
« C'est trop exposé, dit Gerhard. Entre la patrouille qui longe le rempart et le champ ouvert, on sera vus avant d'atteindre la brèche.
— Alors on ne sera pas vus comme des soldats », dit Marchetti.
Il se tourna vers eux. Leurs uniformes étaient en lambeaux, leurs visages creusés par la faim et le froid. Des déserteurs, peut-être. Ou pire. Mais aussi, peut-être, des survivants de la grande retraite cherchant refuge. La ville était pleine de traînards depuis des semaines.
« On abandonne les armes longues, on roule dans la neige pour salir nos manteaux. On entre comme des réfugiés par la porte principale. Les sentinelles cherchent une unité intacte qui fonce vers Vilna, pas une poignée d'épaves.
— Ils vérifient les visages », objecta Katia.
Marchetti fouilla dans sa ceinture et en tira le croquis de Vergennes. Le papier était froissé, taché de sang. Il l'étudia dans la lumière pâle. Un homme au visage étroit, aux yeux rapprochés, la moustache fine d'un officier d'état-major. Une expression d'arrogance qui semblait naturelle, pas posée pour l'artiste.
« Vergennes ne nous cherche pas aux portes avec ses propres hommes. S'il est à l'intérieur avec Bréval, il laisse ce travail à des subordonnés. Ils ont des portraits, mais la ville grouille de soldats perdus. Combien de visages peuvent-ils réellement mémoriser ?
— Et si l'un d'eux a une bonne mémoire ? demanda Gerhard.
— Alors on priera pour qu'il soit myope », dit Marchetti, un sourire sans joie aux lèvres.
Il se releva, vacilla un instant avant de retrouver son équilibre. Le sang battait dans sa tête, et une chaleur sale montait de sa blessure. Il avait besoin de repos. De chaleur. De tout ce que Vilna pouvait offrir derrière ses murs hostiles.
« Jean-Baptiste ? »
Lefebvre avait hissé son frère sur une luge improvisée de branchages. Jean-Baptiste était inconscient, son souffle régulier mais désespérément lent, le visage marbré de rouge et de blanc où le gel avait mordu la peau.
« Il ne tiendra pas un autre jour dehors, dit Lefebvre. Sa voix était calme — trop calme, l'assurance fragile d'un homme qui avait décidé quelque chose d'irréversible. Je passerai le premier. S'ils arrêtent quelqu'un, ce sera moi.
— On passe ensemble ou on ne passe pas, le coupa Marchetti.
— Tu sais que ce n'est pas vrai. » Lefebvre s'accroupit devant son frère, effaçant de la neige sur la joue de Jean-Baptiste avec un geste doux. « Mon frère savait où se trouve ce tunnel. C'est lui qui nous guide encore. Il faut qu'il entre.
Marchetti regarda le groupe. Katia, postée en sentinelle, son profil dur contre le ciel. Gerhard, qui rechargeait son mousquet en regardant les patrouilles avec une haine patiente. Un garde, le petit Lefebvre, et le soldat Lamarque, qui n'avait pas dit un mot depuis deux jours mais qui avait porté le lieutenant blessé pendant que les autres dormaient. Son équipe. La seule famille qu'il avait en ce monde, et il les menait vers une gueule de pierre qu'il ne connaissait pas.
Peut-être était-ce exactement ça, la folie.
« On passe en trois groupes, dit-il enfin. Gerhard et Lamarque d'abord, habillés en paysans. Je les suis avec Katia par la porte sud, en s'éloignant des remparts. Lefebvre, tu entres par les portes principales avec ton frère, comme un homme qui cherche un chirurgien pour un mourant. On se retrouve au couvent des Augustins d'ici une heure — si on est encore capables de se retrouver.
— Si quelqu'un nous arrête », dit Gerhard, en échangeant un regard avec Marchetti, « on ne dit rien. Pas de noms. Pas de mission. Il y a trois visages à Vilna qui valent plus cher que nos vies. Vous le savez tous. »
Il n'eut pas besoin d'en dire plus. Ceux qui connaissaient le secret étaient déjà à l'intérieur. Ceux qui restaient dehors — les quatre qui se feraient fouiller, interroger, peut-être prendre — étaient des cartes jetables.
Marchetti vit Lefebvre s'accroupir une dernière fois devant son frère. Il dit quelque chose à voix basse, quelque chose que la distance avala mais que personne n'avait besoin d'entendre. Puis il releva la tête et commença à traîner la luge en direction des portes.
« Deux heures, cria Marchetti dans sa direction. Pas une de plus. »
Lefebvre leva une main sans se retourner.
Marchetti prit une profonde inspiration, et l'air glacé piqua ses poumons comme un poison. Il regarda Katia. Il regarda Gerhard. Puis il ôta son manteau militaire, le retourna pour en cacher les boutons, et le remit en laissant la doublure — sale, grise, anonyme — tournée vers l'extérieur.
Il était un réfugié de nulle part. Il avait faim. Il avait perdu son unité dans la retraite. Il cherchait sa femme dans cette ville étrangère.
C'était l'histoire. Il devait s'y tenir.
Ils descendirent vers Vilna, et personne ne mourut pendant ces premières cent mètres — ce qui, songea-t-il d'une manière presque distante, était sans doute le mieux qu'ils pouvaient espérer.
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