La Route de Glace
Lire le chapitre 29: The Brother's Sacrifice
Les portes de Vilna se dressaient dans la brume grise de l'aube, leurs pierres noircies par des décennies de fumée et de guerre. Des patrouilles françaises arpentaient les remparts, leurs silhouettes découpées contre un ciel couleur de plomb. Marchetti, adossé au mur d'une grange effondrée, observait le ballet des sentinelles qui examinaient chaque visage à la lueur des torches.
À côté de lui, Katia tirait plus étroitement son châle autour de ses épaules. Son regard allait des portes aux traits tirés de Marchetti, à la tache sombre qui s'élargissait sur son manteau.
« Tu ne passeras pas ce contrôle, murmura-t-elle. Pas dans cet état.
— Je passerai, répondit-il entre ses dents serrées. Ou je ne passerai pas. Mais le document arrivera. »
Ses doigts trouvèrent le pli dans sa poche intérieure, la copie du rapport tracé de sa propre main. Un autre poids, plus lourd encore, pesait dans sa poitrine : la conscience que chaque battement de cœur le rapprochait de l'évanouissement.
Il scruta la rive opposée du fossé. Lefebvre devait approcher par le nord avec son frère, tandis que Gerhard et Nollan chercheraient une faille plus à l'est. Trois groupes, trois chemins. Un seul but.
Un remous soudain agita la file des réfugiés qui attendaient devant la poterne nord. Des cris, des jurons, puis un corps qui bascule par-dessus le parapet. Un homme en haillons bleus, les mains liées, qu'on traînait vers le poste de garde.
« Déserteur ! » hurla une voix.
Marchetti retint son souffle. La silhouette traînée dans la boue leva la tête un instant, et il reconnut les traits de Jean-Baptiste Lefebvre.
Le frère aîné de son ami. Le prisonnier affaibli, presque mourant. Ce même homme que son cadet portait sur son dos une heure plus tôt.
Jean-Baptiste titubait entre deux soldats, ses vêtements déchirés révélant des plaies à peine cicatrisées. Il criait, tournant la tête vers la foule massée devant les portes.
« Je suis Français ! Un fantassin du 24e de ligne ! Laissez-moi retourner à l'Empereur, je connais les chemins de traverse ! »
La manœuvre était grossière, mais si efficace qu'elle en était poignante. Le brouhaha attirait l'attention de toutes les sentinelles. Les gardes qui vérifiaient les visages contre les portraits interrompirent leur besogne pour regarder le spectacle.
Dans la cohue, un cortège de réfugiés se fraya un passage vers la poterne. Marchetti vit Lefebvre, plié sous un ballot de tissus, qui marchait tête baissée parmi eux. Ses épaules tremblaient.
Le cœur de Marchetti se serra.
« Il sait, souffla Katia. Que fait-il ?
— Il paie. »
Jean-Baptiste s'était arrêté devant l'officier de garde, un capitaine maigre aux yeux porcins. Il parlait fort, trop fort, avec des gestes désordonnés qui le faisaient ressembler à un homme brisé par la campagne de Russie.
« On m'a fait prisonnier chez les cosaques ! cria-t-il. J'ai marché pendant trois jours sans nourriture ! Je vous en supplie, laissez-moi rentrer. Je connais des choses. Des choses sur des officiers. Des conspirateurs. »
Le mot tomba comme une pierre dans l'eau calme. L'officier se figea, puis ses yeux se plissèrent. Il fit signe à un sergent, qui courut vers un bâtiment proche.
Marchetti comprit trop tard.
« Ils vont l'interroger, murmura-t-il. Il ne sait rien. Il n'a rien à dire. »
À quelques mètres de là, Lefebvre avait atteint le seuil de la poterne. Ses pieds nus faisaient de petits bruits humides sur les pavés. Personne ne le regardait plus. Tous les yeux étaient fixés sur le déserteur qui continuait à crier des mensonges pour attirer l'attention.
Un officier en manteau vert émergea du bâtiment. Vergennes. Marchetti reconnut la cicatrice sur sa joue, le pli cruel de sa bouche. Il tenait à la main un rouleau de papier.
« Amenez-le-moi, ordonna-t-il.
— Mais, mon colonel, protesta Jean-Baptiste en reculant, je vous ai dit ce que je savais. Je n'ai rien d'autre à offrir. Laissez-moi juste passer, je vous en supplie. Je suis épuisé, je veux juste un lit et du pain. »
Vergennes déroula un portrait. Il le leva à la hauteur de Jean-Baptiste, comparant le visage du prisonnier au dessin.
« Tu ressembles à quelqu'un que je cherche, dit-il d'une voix douce, presque affectueuse. Un homme qui voyage avec un groupe de déserteurs. Des soldats français qui ont trahi l'Empereur. »
Jean-Baptiste blêmit.
« Je ne suis pas—, commença-t-il. Je ne connais pas ces hommes. Je viens du camp cosaque. Je me suis échappé. »
Il fit un pas de plus, un geste désespéré vers les portes ouvertes devant lui. Les deux soldats qui le tenaient resserrèrent leur étreinte.
« Cette ressemblance est frappante, poursuivit Vergennes. Et ton empressement à atteindre Vilna avant l'aube... c'est curieux. Sais-tu ce qui se passe à Vilna, à l'aube ? »
Jean-Baptiste secouait la tête, ses yeux cherchant désespérément la silhouette de son frère dans la foule. Mais Lefebvre avait disparu, passé la poterne, fondu parmi les réfugiés qui se dispersaient dans la ville.
« Non, murmura Jean-Baptiste. Je ne sais rien. Je ne suis personne. »
Vergennes soupira et rangea le portrait. D'une voix lasse, comme s'il congédiait un domestique importun, il dit :
« Pendez-le. Nous verrons si son frère viendra le réclamer. »
Marchetti ferma les yeux. Il entendit le cri étouffé, le bruit sourd des bottes sur les pavés, puis le silence. Quand il rouvrit les yeux, la poterne était libre. La foule s'était dispersée ou détournée, personne ne voulant voir un pendu à cette heure froide.
Katia tira sa manche.
« Maintenant, dit-elle. C'est maintenant ou jamais. »
Il la suivit dans l'ombre de la grange, contournant le mur effondré vers une brèche que le regard des sentinelles ne couvrait pas. Un dernier passage, étroit comme un vœu. Marchetti s'y glissa, les pierres râpant le cuir de son manteau, la douleur de sa blessure irradiant jusque dans sa mâchoire.
De l'autre côté, il se redressa dans une ruelle sombre, humide, qui sentait le poisson pourri et les latrines.
Vilna. Enfin.
Il pensa à Jean-Baptiste, à son sacrifice, et il posa une main sur la copie du document que des hommes étaient morts pour protéger. Derrière lui, au-dessus de la poterne, une silhouette se balançait doucement dans le vent du matin, offrant au ciel gris le dernier geste d'un homme qui n'avait eu qu'un seul frère, et qu'un seul amour.
Marchetti s'engagea dans la ruelle, la rage au ventre, le document contre le cœur, et une dette qui ne se rembourserait qu'avec le sang d'un traître.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.