La Route de Glace
Lire le chapitre 30: The Betrayer's Face
La brume du matin s’accrochait aux toits de Vilna comme un linceul. Marchetti avançait en boitant légèrement, chaque pas lui arrachant une grimace qu'il dissimulait sous son col relevé. Katia marchait à son côté, son bras glissé sous le sien comme s'ils étaient des amoureux cherchant un abri. Personne ne les regardait deux fois.
Ils traversèrent une place où des soldats français faisaient brûler des meubles dans un grand feu. L'un d'eux leva la tête, les yeux plissés sous son bonnet de fourrure. Marchetti sentit le regard s'attarder une seconde de trop.
« Ne ralentis pas, murmura-t-il en penchant la tête vers Katia. Continue de parler. Souris. »
Katia éclata de rire, un rire clair qui sonnait faux à ses propres oreilles, et se blottit contre lui. Le soldat détourna le regard et retourna au feu.
Ils atteignirent la rue étroite qui menait au couvent des Augustins.
La chapelle abandonnée se dressait au fond d'une impasse, sa façade noircie par les intempéries. Les fenêtres hautes étaient dépourvues de vitres, et la neige s'était accumulée en congères contre la porte de chêne. Marchetti jeta un coup d'œil derrière lui avant d'entrer.
L'intérieur sentait le moisi et l'encens froid. La lumière grise filtrait par les ouvertures, tombant sur les bancs brisés et les statues mutilées. Il aida Katia à descendre dans la crypte par un escalier en colimaçon.
Ils étaient seuls.
« Ils ne sont pas encore là, constata Katia. »
Marchetti hocha la tête, s'adossant à un pilier de pierre. Il sortit de sa poche le dessin que Katia lui avait montré dans la steppe – le portrait du colonel Vergennes, avec ses yeux rapprochés et sa moustache trop fine. Il le regarda longuement.
« Tu es sûr de l'avoir vu à Moscou ? demanda Katia.
— Je l'ai vu entrer dans le palais la nuit où l'incendie a commencé. Il accompagnait un homme plus âgé, en manteau gris.
— Volkov m'a dit la même chose. Que Vergennes servait d'intermédiaire. Que le vrai cerveau n'avait jamais mis les pieds en Russie. »
Des pas résonnèrent au-dessus. Marchetti tira son pistolet, Katia dégaina son poignard.
C'est la voix de Lefebvre qui les rassura : « C'est nous, ne tirez pas. »
Il descendit l'escalier, suivi de Guérin et de Rousseau. Lefebvre portait encore son manteau de civil, mais ses mains étaient tachées de noir – il avait dû ramper dans une cheminée. Il était pâle, les traits tendus par la douleur de la perte de son frère.
Ils s'étreignirent en silence.
« Il nous a fallu trois heures, dit Rousseau. Le troisième groupe est passé par les égouts. Ils ne devraient pas tarder. »
Marchetti leur montra le dessin de Vergennes. Lefebvre le regarda à peine.
« J'ai vu mieux que ça en entrant. Ce salaud est partout dans la ville. Il a fait placarder ton visage sur toutes les portes de Vilna, Marchetti. Le tien, celui de Rousseau, celui de ma pauvre gueule aussi. Pour moi, la prime est doublée. Une faveur personnelle, semble-t-il. »
« Alors il faut agir ce soir, dit Marchetti. Jean-Baptiste m'a dit qu'il partait à l'aube. »
Une ombre glissa en haut de l'escalier. Guérin leva son arme, mais c'était le gros Brouillard qui apparut, suivi de Petit. Ils étaient couverts de suie et de neige fondue, mais vivants.
« Eh bien, nous voilà tous, souffla Rousseau. Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? »
Lefebvre s'accroupit, traçant dans la poussière du sol un plan grossier de Vilna.
« Mon frère m'a parlé du rendez-vous de Vergennes. Il a une chambre à l'hôtel particulier des comtes Oginski, derrière la cathédrale. Il doit y retrouver son contact parisien avant de partir rejoindre Volkov. »
« Son contact parisien ? » demanda Marchetti.
Lefebvre leva les yeux vers lui.
« C'est là que ça devient intéressant. Jean-Baptiste a entendu le nom de ce contact. Il ne l'a jamais vu, mais il connaissait son rôle. C'est un homme de confiance de l'Empereur. Un homme qui serait au courant de tout ce qui se passe au Conseil privé. »
« Qui ? »
Lefebvre se releva.
« Le général Rapp. »
Le silence retomba dans la crypte. Marchetti sentit un froid qui n'avait rien à voir avec la température de la pierre.
Rapp. Jean Rapp. L'aide de camp préféré de Napoléon. Celui qui avait commandé la Garde à Eylau, qui avait sauvé la vie de l'Empereur à Austerlitz, qui l'avait servi avec une loyauté de chien depuis l'Égypte. Rapp, le confident, l'homme de toutes les missions secrètes.
« Tu es certain de ce nom ? demanda Marchetti d'une voix rauque.
— Certain. Jean-Baptiste l'a entendu prononcer au moins trois fois. »
Rousseau secoua la tête.
« Rapp. L'homme qui connaît chaque route de retraite, chaque plan de Napoléon, chaque force en présence. S'il est avec Vergennes et Volkov, alors c'est que la conspiration atteint le sommet même de l'état-major. »
Marchetti replia le dessin de Vergennes et le glissa dans sa poche.
« Alors nous allons à l'hôtel Oginski. Et nous allons confronter Rapp. Il faut qu'il sache que nous avons ce document. »
« Y vas-tu pour le tuer ? » demanda Lefebvre.
Marchetti secoua la tête, lentement.
« Je veux voir son visage quand il comprendra que sa trahison est découverte. Avant de le livrer à la justice de l'Empereur. »
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L'hôtel Oginski était un bâtiment massif de pierre blanche, entouré d'un jardin gelé où les arbres dénudaient leurs branches noires vers un ciel laiteux. Des lanternes brûlaient aux fenêtres du premier étage. Marchetti compta les silhouettes qui se mouvaient derrière les rideaux : au moins cinq hommes dans la pièce principale.
La neige commençait à tomber, fine et régulière, étouffant les bruits de la ville.
Marchetti avait réparti ses hommes autour de l'hôtel. Brouillard et Petit couvraient l'arrière, Rousseau l'est, Guérin l'ouest. Lui, Lefebvre et Katia s'approchaient par la façade, utilisant les congères comme des parapets improvisés.
Ils atteignirent une porte de service. Le verrou céda d'un coup d'épaule de Lefebvre.
L'intérieur était chaud, presque étouffant après le froid extérieur. Des tapisseries bordeaux couvraient les murs. Une odeur de cire d'abeille et de vin chaud flottait dans le couloir.
Ils montèrent l'escalier de service jusqu'au premier étage. Marchetti retint sa respiration en atteignant la porte de la pièce principale. Il l'entrouvrit.
La pièce était éclairée par un grand chandelier. Vergennes se tenait près d'une table, une carte dépliée devant lui. Deux hommes en uniforme le flanquaient.
Et derrière eux, assis dans un fauteuil, un verre de vin à la main, un homme de petite taille portait l'uniforme de général. Ses favoris grisonnants accentuaient la dureté de sa mâchoire. Il parlait calmement, et les autres l'écoutaient avec déférence.
Rapp. Le général Jean Rapp.
Marchetti poussa la porte.
Les hommes se retournèrent. Vergennes porta la main à son épée, les deux soldats épaulèrent leurs fusils. Rapp, lui, ne bougea pas d'un pouce. Il posa son verre et regarda Marchetti avec une curiosité presque amusée.
« Le sergent Marchetti, dit-il doucement. Eh bien. Vous êtes en vie. Volkov disait que vous étiez mort.
— Vous connaissez mon nom, dit Marchetti en s'avançant, le document de sa main libre. Et vous connaissez probablement ceci aussi. »
Il tenait le fac-similé du plus-que-parfait message que Volkov avait récupéré. Il le jeta sur la table.
Rapp ne regarda pas le papier.
« Bien sûr que je le connais. C'est moi qui l'ai dicté. »
Le souffle coupé dans la pièce semblait appartenir à un autre monde. Marchetti sentit sa blessure le lancer, un battement dur et profond contre sa cuisse.
« Vous. Le confident de l'Empereur. Vous qui sauvez sa vie à Austerlitz. Pourquoi ? »
Rapp se leva lentement, lissant les plis de son uniforme.
« Votre Empereur va nous faire tous tuer, Marchetti. Cette campagne est un massacre inutile. L'Europe entière ne peut pas rester éternellement agenouillée devant ses caprices. J'ai choisi mon camp, et il est plus grand que celui d'un seul homme. »
« Vous avez choisi de le trahir. »
Rapp sourit, un sourire mince et froid qui ne touchait pas ses yeux.
« J'ai choisi d'accélérer ce qui est déjà écrit. Maintenant, j'aimerais récupérer ce document, si vous le permettez. »
Il fit un pas vers la table au moment où Marchetti s'élançait.
Les deux soldats tirèrent.
Marchetti plongea derrière un canapé, sentant le bois d'ébène du meuble éclater au-dessus de sa tête. Une balle avait trouvé le dossier ; une autre fracassa un miroir dans un éclat de verre. Lutin, Lefebvre tira depuis le pas de la porte. Un des soldats s'effondra en criant dans une fontaine de sang.
Vergennes jeta la table lourde devant lui comme un bouclier, tirant son pistolet. Il tira au jugé dans la direction de Lefebvre.
Rapp, déjà près de la fenêtre, ouvrit la croisée d'un geste brusque. Le vent froid s'engouffra dans la pièce avec la neige.
« Vergennes ! Dans le jardin ! » cria-t-il en passant la jambe par-dessus l'appui.
Katia lança son poignard, mais il déchira le rideau alors que Rapp disparaissait. Aussitôt, le bruit d'un corps dans la neige parvint de l'extérieur. Ensuite des voix en russe, puis des coups de feu en direction de Brouillard et Petit.
Marchetti contourna le canapé, tenant son pistolet. Vergennes restait accroupi derrière la table renversée, les yeux brillants.
« Il est trop tard, Marchetti, souffla-t-il. Même si vous survivez, même si vous livrez cette lettre, Rapp a déjà fait expédier une dépêche à Paris. L'Empereur sera informé de votre trahison présumée dès son retour à Saint-Cloud. Vous êtes un homme mort qui respire. »
Marchetti visa.
« Une seule des choses que vous avez dites est vraie », dit-il.
Il tira. La balle frappa Vergennes à l'épaule, le renversant contre le mur derrière lui. Avant que l'officier ne puisse réagir, Marchetti était sur lui, le genou sur la poitrine blessée, le canon de son pistolet contre la tempe.
« Quoi ? souffla Vergennes entre ses dents.
— Le rendez-vous de Volkov. Il sait déjà tout. C'est moi qui lui ai parlé le premier. »
Dans le regard de Vergennes, quelque chose s'éteignit. La certitude, d'abord. Puis la peur.
Dehors, derrière l'hôtel, des chevaux hennissaient. Rapp s'échappait.
Marchetti arracha Vergennes du sol et le jeta vers Lefebvre.
« Garde-le. Nous n'avons plus le temps. Il faut rattraper Rapp avant qu'il atteigne la route de l'ouest. »
Katia était à la fenêtre, scrutant la nuit.
« Il file vers la cathédrale, à travers la place. S'il passe le pont, nous le perdons dans le dédale. »
Marchetti regarda ses hommes. Brouillard et Petit convergeaient vers l'hôtel depuis le jardin, couverts de neige.
« Allons-y, dit-il en ramassant Lefebvre. Maintenant. Par les rues. S'il atteint la route ouverte, tout ce que nous avons fait n'aura servi à rien. »
Il s'élança dans l'escalier, chaque pas lui arrachant une douleur blanche dans la jambe. Derrière lui, il entendait les bottes de ses frères d'armes marteler les marches de pierre.
Au-dehors, la neige s'était transformée en tempête. Et quelque part dans la ville, à cheval, le vrai cerveau de la conspiration filait vers la liberté.
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