La Route de Glace
Lire le chapitre 4: The Debt and the Duel
La neige tombait sur une colonne d’ombres. Marchetti avançait dix pas derrière le capitaine Aubert, le menton dans le col de sa capote, les yeux plissés contre le vent qui soufflait du nord. Depuis deux jours, ils longeaient une route que plus personne n’entretenait — une piste de terre gelée où les ornières étaient devenues des pièges de glace. La colonne s’étirait derrière lui, une centaine d’hommes à peine, des survivants d’on ne savait quelles unités, tous ramassés par Aubert dans le chaos de la retraite.
Le cavalier surgit de nulle part.
Marchetti ne vit pas le mouvement, il l’entendit — le grincement d’une selle mal graissée, le souffle court d’un cheval épuisé. Il pivota, le mousquet braqué sur la forme blanche qui fonçait sur Aubert à travers les bouleaux dénudés.
« À terre ! » hurla-t-il. Il fit feu.
La balle siffla. Le cavalier ne tomba pas. Il brandit un sabre de dragon, un fourreau de la Garde, et son visage disparaissait sous une barbe de plusieurs jours, sale et croûteuse. Son cheval hennit, dérapa sur la glace, se cabra. Aubert avait plongé dans un fossé. Le sabre décrivit une parabole rouge sous le jour gris.
Marchetti jeta son mousquet vide et tira son sabre de sous-sergent — une lame lourde, sans éclat, qu’il tenait de son premier régiment. Le cavalier tourna son cheval vers lui. Il vit enfin les yeux de l’autre, des yeux fiévreux et blancs, des yeux qui ne comptaient plus les morts. Un traînard, sans doute, ou un déserteur devenu voleur de grand chemin.
« Vous êtes Français ? » lança Marchetti, un dernier appel à raison.
Le cavalier cracha. « Ouais. Comme toi. Et je n’ai rien à perdre, grenadier. »
Il chargea.
Marchetti n’esquiva pas. C’eût été un réflexe de soldat, mais il n’avait plus le temps des réflexes : il avait la place d’un choix. Il planta ses bottes dans la neige et attendit la dernière seconde. Le sabre s’abattit. Il le dévia de son propre tranchant, un claquement qui remonta son bras jusqu’à l’épaule, et, du même mouvement, il traversa le flanc du cheval avec sa lame.
La bête poussa un cri déchirant et s’effondra. Le cavalier fut éjecté — il roula dans Néré, se redressa, le sabre encore en main, halluciné, haineux.
Tout le poids de la misère, toute la faim, tout le désespoir de cette armée ruinée couraient dans les veines de cet homme. Marchetti aurait pu le tuer. C’était ce qu’on attendait de lui. C’était même ce que sa main, son bras, son entraînement lui commandaient de faire.
Au lieu de cela, il recula d’un pas.
« Lâche ton sabre, dit-il. Nous n’avons pas de grain pour ton cheval, pas de feu pour toi. Mais on peut partager ce qu’on a. »
Le cavalier cligna des yeux, nauséeux, vidé par sa propre attaque. Autour d’eux, des soldats de la colonne s’étaient approchés en demi-cercle, les armes levées. Le traînard regarda les visages — des hommes de toutes les armes, de tous les grades, tous pareillement dévorés par cette terre sans fin. Lentement, il baissa son sabre. Il le laissa tomber dans la neige.
C’est alors que Rivet, qui s’approchait dans le dos de la scène, fit demi-tour à toute vitesse, venant derrière les rangs, pâle, essoufflé, criant.
« Un patrouille de Cosaques ! À l’est, pas plus de deux cents. Ils courent parallèles, comme s’ils cherchaient quelqu’un. »
Les mots gelaient dans le silence. La colonne s’arrêta net.
Aubert se releva du fossé, la neige collée aux épaulettes, le visage pâle. Marchetti fit deux pas vers lui et parla à voix basse, assez bas pour que les autres ne puissent pas entendre.
« Capitaine. Nous avons parlé de comptes. Je vous dois rien. Je viens de vous sortir de ce traînard de malheur. Vous me devez, à présent. »
Aubert le dévisagea. Ses yeux, gris-verts, ne cillérent pas.
« Vous le marquez, sergent ? »
« Je tiens mes comptes comme je tiens mon sabre. Sans rouille. »
Aubert hocha la tête. « Votre dette. Vous la voudrez quand ? »
« Bientôt. Et vous le saurez. »
Le capitaine n’ajouta rien. Il tendit le bras vers la colonne, ordonna la remontée sur un tertre, ordonna les piétons hors de la route, pour offrir une vue sur la plaine orientale. Marchetti rejoignit sa section en quelques enjambées. Jean-Baptiste le talonnait, les yeux brillants de fièvre, de peur, ou d’autre chose.
« Le lieutenant Gerhard… » murmura l’enragé, comme s’il répétait une phrase qu’on lui avait apprise.
Marchetti jeta un œil au nord-ouest. Gerhard, à cheval, était déjà parti monté en éclaireur, seul, contre le vent. Ce silhouette voûtée, cette façon de lever le menton vers le ciel blanc, ce dédain tranquille de la mort que les autres cherchaient à s’acheter à force de foi — il y avait quelque chose de faux, de trop propre, chez cet homme d’état-major qui ne transpirait jamais quand les autres puent la peur.
Mais il n’eut pas le temps de le jauger. Les premiers Cosaques apparaissaient à la lisière d’un bois mort, à deux cents toises. Marchetti compta les silhouettes. Huit. Une simple patrouille, pas une horde. Huit cavaliers engoncés dans leurs fourrures, portant leurs longues piques de bouleau fendues comme des réclames de fantômes.
La colonne se blotit au creux d’un vallonnement. Les soldats, éreintés, affamés, se plaquèrent dans la neige. Marchetti les fit orienter vers l’est, le mousquet prêt.
Gerhard, encore de l’autre côté, s’était arrêté. Il ne cherchait pas à passer inaperçu.
Il poussa son cavalier au trot vers la patrouille.
Marchetti retint son souffle. Rivet, à côté de lui, jurait à voix basse : « Il est fou. Il va nous faire tirer dessus. »
Mais Gerhard n’était pas fou. Il se portait vers les Cosaques, raide sur sa bête, comme un officier qui exige une passe. Les cavaliers russes ralentirent, hésitèrent — c’était bizarre, dans ces contrées vidées, de voir un uniforme français approcher sans arme dégainée. Le lieutenant portait quelque chose à la main. Une lettre. Un pli blanc.
La patrouille s’arrêta à cinquante toises de lui. Le chef, un barbe grise, tendit le bras comme pour le sommer d’attendre.
Gerhard n’attendit pas. Il fit décrire un demi-tour à son cheval et revint vers la colonne au galop par un chemin parallèle, entraînant les huit Cosaques dans une course derrière lui, hors du champ de tir de la plupart, les faisant obliquer vers un ravin gelé où il demeurait seul, invisible.
Marchetti ne comprit pas ce qui se passa précisément ensuite. Des coups de feu. Cinq. précis, espacés — des coups de selle, des coups de précision. Quand la colonne arriva au bord du ravin, ils virent Gerhard debout parmi les chevaux morts et les Cosaques enroulés dans le rouge de leurs manteaux sur la neige. Il tenait son pistolet fumant au-dessus de la scène, impassible.
Il tourna la tête vers Aubert, qui arriva au trot.
« Ils voulaient savoir où nous allions, dit Gerhard. Je leur ai dit. » Il rengaina son arme. Une des Cosaques, celui qui était tombé le premier, portait un manteau d’officier, et Gerhard se pencha pour lui retirer une pochette de cuir de la taille. Il l’ouvrit, sonda, puis en tira une lettre froissée, scellée de cire noire, qu’il tendit à Aubert.
Le capitaine la prit entre deux doigts. Il lut le nom de l’expéditeur sans ouvrir le pli : le visage lui vida.
« D’où vient ce nom… » murmura-t-il, surtout pour lui-même.
Marchetti s’approcha. « Les traîtres que vous redoutez. »
Aubert releva les yeux. Une brèche dans son assurance, un caillou de glace au fond.
« Ils ne sont pas seulement derrière nous, sergent. Ils sont maintenant devant nous. Entre nous et la frontière. » Il referma le poing sur la lettre. « Cette lettre confirme que quelqu’un à Smolensk nous attend déjà avec une commission. Et que l’homme qui la porte connaît notre colonne aussi bien que vous et moi. »
Au-dessus, la nuit tombait comme un couperet.