La Route de Glace
Lire le chapitre 31: The Chase through the Streets
La neige s’engouffrait par la fenêtre brisée, et déjà les pas de Rapp s’estompaient dans le blizzard. Marchetti sauta par l’ouverture sans réfléchir, atterrissant dans une congère qui lui mordit la jambe blessée. La douleur remonta jusqu’à sa hanche, blanche et fulgurante. Il serra les dents et courut.
« Katia ! Quelles rues ? »
Elle le rejoignit, sa silhouette fine déjà couverte de givre. Elle ne ralentit pas.
« La rue qui descend vers l’église Sainte-Anne, puis le quartier des entrepôts. S’il veut sortir de Vilna, il passera par les ponts de l’est. »
Lefebvre apparut derrière eux, les poumons en feu, le mousquet à la main. Jean-René suivait, plus lent, traînant la bandoulière qu’il avait récupérée dans la maison de Rapp. Leurs souffles formaient des nuages qui se dissipaient aussitôt dans le vent.
« Il a pris une ruelle étroite, dit Lefebvre en indiquant une ouverture sombre entre deux maisons de bois. Je l’ai vu bifurquer. »
Marchetti s’élança, la neige crissant sous ses bottes. La ruelle n’était qu’un couloir de glace, les murs des deux côtés semblant se refermer sur eux. Un coup de feu claqua devant, et une balle siffla à quelques pouces de sa tête. Il plongea derrière un tas de tonneaux gelés.
« Trois hommes, cria Jean-René, qui s’était jeté contre un mur. Rapp et deux gardes. Ils tirent depuis une encoignure, à environ cinquante pas. »
Lefebvre s’accroupit, épaula, mais son coup ne partit pas. Le chien du mousquet avait gelé.
« Merde ! »
Katia rampa jusqu’à Marchetti. « Ils couvrent une porte. Derrière, il y a une place, puis la maison du directeur des vivres. C’est une impasse s’ils ne connaissent pas le passage des tanneurs. »
Marchetti la regarda. « Le passage des tanneurs ? »
« Il existe, mais il est à moitié effondré. On peut y grimper. Par les toits. »
Un autre coup de feu. La balle ricochet sur un tonneau, envoyant des éclats de bois gelé dans l’air.
« Lefebvre, couvre-nous ! » cria Marchetti. « Jean-René, avec moi. On passe par les toits. »
Lefebvre jeta son mousquet inutile et tira son pistolet à double canon. « Dis-moi juste que tu sais où tu vas. »
« C’est elle qui sait. »
Katia s’engagea la première, se hissant par une gouttière tordue qui semblait tenir autant par le gel que par la rouille. Marchetti la suivit, sa blessure criant à chaque mouvement, mais il ne laissa rien paraître. Jean-René grimpait derrière lui, plus prudent, lesté par les cartouches qu’il ne voulait pas perdre.
La neige tombait si fort qu’on ne voyait pas à dix pas. Ils avançaient sur les toits en pente, les tuiles recouvertes d’une couche qui rendait chaque pas dangereux. Katia semblait pourtant connaître chaque creux, chaque poutre, comme si Vilna était sa maison. Peut-être l’était-elle, d’une certaine manière.
Elle s’arrêta, tendit la main.
« Là. »
Marchetti baissa les yeux. La place en contrebas était plongée dans l’obscurité, mais deux lanternes couraient vers une grande bâtisse à l’enseigne sombre. Rapp, entouré de ses deux gardes, fonçait vers une écurie dont la porte s’ouvrit au moment où il arrivait. Un homme en sortit, tenant trois chevaux sellés.
« Il avait prévu sa fuite, murmura Jean-René. Il va nous échapper. »
Marchetti jeta un regard en arrière. Lefebvre sortait de la ruelle, courant dans la neige, son pistolet levé. Mais il était trop loin.
« Il faut descendre, dit Marchetti. Tout de suite. »
Katia secoua la tête. « Il y a un porche, là-bas, au-dessus de l’écurie. Vous pouvez tirer de là si vous arrivez avant qu’il ne monte. »
Marchetti évalua la distance. Quarante pas de toit, puis une poutre au-dessus d’un vide de deux étages.
Il s’élança. Sa blessure lui arracha un cri qu’il ravala au fond de sa gorge. Les ardoises glissaient sous ses semelles, et il sentit le vide l’appeler un instant, puis sa main attrapa la poutre. Il se laissa glisser, atterrit sur un appentis, puis sauta sur le porche de l’écurie. Derrière lui, Jean-René l’avait suivi avec une agilité surprenante pour un homme de son poids.
En bas, Rapp jetait une bourse au garde de l’écurie et s’apprêtait à enfourcher un cheval gris.
Marchetti arma son pistolet, visa.
Le garde le vit. Il cria, et les deux autres se tournèrent. Marchetti tira. Le premier garde s’effondra, la tête en avant. Jean-René saisit son mousquet, épaula, et le second garde recula en levant les mains avant de tourner bride et de fuir dans la neige.
Rapp était déjà sur le cheval, ses yeux fous fixant le porche.
« Tu crois que ça s’arrête ici, Marchetti ? hurla-t-il. Paris est déjà prévenue ! Demain, les ordres d’arrestation portent ton nom et celui de tes hommes ! Tu seras fusillé par les nôtres ou par les Cosaques, peu importe qui te trouve en premier ! »
Marchetti sauta du porche, atterrit dans la neige, son pistolet vide à la main. Lefebvre arriva derrière lui, soufflant fort.
« Il nous faut des chevaux. »
Rapp talonna sa monture, qui s’élança dans la rue.
Marchetti se tourna vers l’écurie. Six chevaux étaient encore dans les boxes, sellés, leurs naseaux fumant dans l’air glacé. L’homme de l’écurie avait disparu.
« Prenons-en trois pour rattraper Rapp, et deux pour Vergennes », dit-il en attrapant la bride d’un bai brun.
Lefebvre le retint par le bras.
« Écoute. »
Marchetti s’immobilisa. Au loin, peut-être à deux rues, le bruit d’un galop qui ralentissait. Puis un ordre crié en russe, suivi d’un bruit de sabres dégainés.
Katia le rejoignit, le visage blême.
« Ce n’est pas Rapp qui revient. Des patrouilles russes. Il y en a au moins huit, peut-être dix, et ils viennent de l’ouest. »
Jean-René regarda les chevaux, puis la rue. « On ne peut pas les surpasser en courant dans cette neige. Et Rapp nous file entre les doigts. »
Marchetti sentit la plaie à sa jambe battre comme un tambour. Il ferma les yeux une seconde, entendit les voix de Rapp et de Vergennes, puis le souvenir de Jean-Baptiste se balançant à la porte de Vilna.
Il rouvrit les yeux.
« Laissez-les venir. On ne court plus. »
Lefebvre le toisa. « Tu veux te battre contre dix Cosaques dans une écurie ? »
« Non. » Marchetti se tourna vers l’écurie, puis vers la grande bâtisse de Rapp. Quelque chose dans le regard de l’homme, dans sa fuite trop rapide, ne collait pas. Un homme comme Rapp ne laissait pas ses chevaux de fuite derrière lui. Sauf si… il y en avait d’autres. Il s’approcha des boxes vides, passa la main sur une clenche encore tiède, puis souleva une trappe dans le fond de la stalle.
Le passage s’enfonçait sous le mur nord, assez large pour un homme à cheval.
« Rapp est un homme de l’ombre, dit-il. Il ne fuit pas vers la lumière. Il fuit sous la terre. »
Katia le regarda un instant, puis comprit. « Les égouts. Il y a un réseau qui rejoint la forêt par le nord, vers la route de Kovno. » Elle hésita. « Mais il entre aussi dans la crypte de l’église Sainte-Anne. »
Marchetti sourit, sans chaleur.
« Alors il n’ira pas à Kovno. Il ne prend jamais les routes qu’on attend. » Il se tourna vers ses hommes. « Lefebvre, prends deux chevaux et rejoins les autres derrière la cathédrale. Jean-René, reste avec Katia et garde Vergennes—je ne veux pas qu’il nous échappe pendant qu’on est occupés. Moi je le suis dans le noir. »
« Seul ? » demanda Lefebvre.
« Il connaît mon visage. Si je me trompe de route, ceux d’ici sauront que je cherche un traitre. »
Il descendit dans la trappe, l’obscurité l’engloutit aussitôt. L’air était froid et humide, chargé d’une odeur de terre et de glace. Au loin, il perçut le bruit des patrouilles qui approchaient de l’écurie.
Puis, sous terre, quelque chose claqua—un bruit métallique, précis, à vingt ou trente pas.
Pas un rat.
Marchetti arma son second pistolet et s’engagea dans le noir.
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