La Route de Glace
Lire le chapitre 32: The Confrontation
Le tunnel débouchait sur une abside effondrée. La neige tombait à travers les arches brisées de l'église, couvrant les dalles d'un linceul blanc. Marchetti s'arrêta, le souffle court, sa main pressée contre sa blessure qui pulsait sous le pansement gelé. L'air sentait l'encens figé et la poudre.
— Je sais que vous êtes là, Rapp.
Sa voix rebondit contre les voûtes crevassées. Les statues des saints le regardaient de leurs yeux aveugles, leurs visages mangés par le givre. Quelque part dans l'ombre, un bruit métallique — léger, délibéré.
— Vous êtes bon, Marchetti. Meilleur que je ne l'aurais cru.
Rapp émergea de derrière l'autel, son pistolet levé mais non pointé. La lumière grise du matin naissant striait son visage de barres pâles. Il souriait — ce sourire de commandant qui avait mené des milliers d'hommes à la mort sans jamais salir ses gants.
— Mais vous êtes aussi un imbécile. Vous le savez, n'est-ce pas ?
Marchetti avança d'un pas. Le canon du fusil de Rapp ne bougea pas, mais son œil suivit le mouvement.
— Parlez.
— Vous croyez avoir compris. Un général corrompu, une poignée d'officiers véreux, quelques portraits dans la poche d'un espion. C'est si petit, si mesquin. Vous vous imaginez que vous tenez le fil d'une conspiration.
Rapp secoua la tête, presque avec pitié.
— Ce fil court jusqu'à Paris. Jusqu'au Palais des Tuileries. Jusqu'à des hommes qui ont servi Napoléon avant Austerlitz et qui savent ce qu'il est devenu : une machine à broyer la France pour nourrir sa propre gloire.
— Vous parlez de trahison comme d'un patriotisme.
— Je parle de survie, Marchetti. L'Empire meurt dans la neige de Russie. Chaque homme que vous avez vu geler sur la route est une preuve. Napoléon emporte la France dans sa chute. Nous — moi, mes associés — nous préparons l'après. Les monarchies européennes sont prêtes à traiter. Il faut des hommes de main pour garder l'ordre quand l'Empereur tombera.
Rapp baissa son pistolet d'un cran. Sa voix se fit douce, presque paternelle.
— Vous êtes un soldat, Marchetti. Un bon soldat. Mais la guerre finit. Que ferez-vous quand elle sera finie ? Vous retournerez dans votre imprimerie ? À vos caractères de plomb, vos encres, vos paperasses ?
Marchetti sentit le sang battre dans sa blessure. Comment Rapp savait-il pour l'imprimerie ? Les portraits. Les fichiers. Ils savaient tout. Ils savaient même son nom.
— Je connais votre dossier, reprit Rapp. Fils d'immigrés italiens. Apprenti imprimeur à Lyon avant de vous engager. Vous avez laissé une dette à un marchand de papier — il y a dix ans. Elle court toujours, avec les intérêts. Votre mère vit dans une chambre rue Mercière, elle cousait des gants pour les ateliers de la Croix-Rousse, elle est malade maintenant, elle n'a plus beaucoup de temps.
Marchetti serra la crosse de son fusil. Sa main tremblait — de froid, de fièvre, de colère.
— J'ai de l'or, Marchetti. De l'or anglais, mais l'or — il n'a pas de nationalité. De quoi payer votre dette dix fois, vingt fois. De quoi envoyer votre mère dans une maison de repos à Nice, avec des domestiques et un jardin d'orangers. De quoi vous acheter une presse à vous, un atelier, une vie.
Rapp sortit de sa capote une bourse de cuir et la lança. Elle atterrit aux pieds de Marchetti avec un bruit sourd. Le cuir était usé, l'or brillait à travers l'ouverture.
— Ceci n'est qu'un acompte. La moitié est déjà en route vers votre famille. L'autre moitié vous attend — avec quelques milliers de francs supplémentaires — si vous acceptez ceci.
Il sortit un papier froissé de sa poche intérieure. Marchetti le reconnut au premier coup d'œil — le rapport de la déroute, le document qui accusait Napoléon de la perte de la Grande Armée. Le papier que tout le monde voulait : Vergennes, Rapp, les Prussiens. Le papier qui pouvait détruire un empereur.
— Reprenez votre place dans la Grande Armée. Livrez ce rapport aux Prussiens si vous devez — ils nous importent peu. Mais vous ne m'avez jamais vu. Vous n'avez jamais entendu le nom de Rapp. Vous avez attrapé Vergennes, c'est assez pour votre honneur. Laissez le reste.
Marchetti regarda la bourse à ses pieds. L'or luisait dans la neige. Il pensa à sa mère — aux hivers froids de Lyon, aux doigts usés, aux tisanes qu'elle ne pouvait pas s'offrir. Il pensa à Jean-Baptiste Lefebvre, pendu à la porte de Vilna, les yeux encore ouverts comme s'il cherchait encore son frère.
— Vous avez envoyé des dépêches à Paris, dit Marchetti. Vous avez dit que nous étions des traîtres.
— Un mensonge facile à défaire, quand je serai mort. Ou quand je serai utile ailleurs. Qu'est-ce qu'une dépêche, contre la parole d'un général vivant qui clamera votre innocence ?
— Vous me prenez pour un homme qui raisonne.
Rapp haussa les épaules.
— Je vous prends pour un survivant. J'ai vu vos états de service — vous avez traversé Eylau, Friedland, la Moskova. Un homme qui survit à cela n'est pas un martyr. C'est un pragmatique.
Marchetti se pencha lentement — sa blessure le fit grimacer — et ramassa la bourse. Elle était lourde. Il la soupesa.
— Combien ?
— Assez.
— Pour acheter la vie de Jean-Baptiste ? Pour le faire redescendre de cette corde ?
Le silence de Rapp fut une réponse.
Marchetti jeta la bourse à travers l'église. Elle frappa un pilier, s'ouvrit, répandit une pluie d'or sur les dalles. Les pièces roulèrent dans la neige avec un tintement de calme dédain.
— Jean-Baptiste est mort parce que vous avez fait de nous des cibles. Parce que vous avez joué avec nos vies comme des pions. Je suis un survivant, Rapp — c'est pour cela que je sais que la seule chose qui survit vraiment, c'est ce qu'on laisse derrière soi.
Il leva son fusil.
Rapp rit — un rire franc, presque admiratif — et leva son pistolet à son tour.
— Vous êtes un sot, Marchetti. Un sot avec un cœur de bourgeois.
— Le roi est mort, dit Marchetti, citant une vieille formule de son atelier de Lyon. Vive le roi.
Le coup de feu de Rapp partit le premier. La balle siffla à l'oreille de Marchetti et se logea dans la statue de la Vierge derrière lui. La réponse de Marchetti fut plus précise.
Rapp tomba en arrière, le visage étonné, comme si la mort elle-même l'avait déçu. Son corps heurta l'autel, glissa, s'immobilisa dans la neige qui rougissait.
Le silence revint. Seuls les flocons tombaient, paisibles, recouvrant la scène.
Marchetti s'approcha du corps. Il chercha le papier — le rapport — dans la poche du général. Ses doigts engourdis le trouvèrent. Il le replia soigneusement, le glissa dans sa propre capote.
Puis il se pencha sur le visage de Rapp, encore chaud malgré le froid, et dit à voix basse :
— Vous aviez raison. La guerre finit. Mais il y a des choses qu'on emporte avec soi.
Il se redressa, ramassa la bourse d'or par distraction — il la donnerait aux veuves de Vilna ou la laisserait à une église, peu importait — et marcha vers la lumière du matin, laissant le général mort aux pieds des saints.
L'or brillait sous la neige, patient, attendant qu'on l'oublie.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.