La Route de Glace
Lire le chapitre 33: The General's Reward
La neige s'était arrêtée de tomber, mais le vent continuait de mordre la pierre de l'église en ruine. Marchetti s'accroupit près du corps de Rapp, tira le document de sa redingote, puis le glissa contre sa poitrine, sous sa pelisse. Le papier était sec, préservé par l'encre et la cire. Il n'osa pas le lire ici. Certaines vérités pesaient moins lourd quand on les découvrait ailleurs, à la lumière d'une chandelle, avec un verre de vin pour les avaler.
Il ramassa la bourse de Rapp, la soupesa. De l'or. De quoi vivre des mois à Paris, ou payer la dette de sa mère. Il la glissa dans sa ceinture sans décision arrêtée.
Le tunnel l'attendait, noir et froid. Il s'y engagea avec le corps de Rapp roulé dans une bâche volée à la sacristie. Le pas était lourd, mais régulier. Quand il émergea par la trappe des écuries, le gris de l'aube commençait à manger les ombres de Vilna.
Lefebvre l'attendait, adossé au mur, son fusil sous le bras. Il se redressa en voyant le paquet.
— C'est fait ?
— C'est fait.
Lefebvre jeta un regard au corps enveloppé, puis à Marchetti. Pas de triomphe dans ses yeux. Juste une fatigue ancienne qui semblait creusée dans l'os.
— Vergennes est où ?
— Dans la cave. Jean-René le garde, il râle comme un putois depuis minuit.
— Il saura bientôt qu'il est seul.
Ils descendirent ensemble chercher le prisonnier. Vergennes, les mains liées derrière le dos, les regarda entrer. Il vit le paquet que portait Lefebvre, la forme reconnaissable, et son visage se vida.
— Vous l'avez tué.
— Il a choisi, dit Marchetti.
Vergennes ne dit plus rien pendant qu'ils le faisaient sortir par la porte arrière, à travers des ruelles où le gel avait figé les flaques en miroirs brisés. Ils marchèrent au nord, loin des portes principales, loin des patrouilles de conspirateurs qui cherchaient encore des visages qu'on ne leur montrerait plus.
La maison du général prussien se trouvait à la lisière de la ville, une bâtisse de pierre aux volets clos, protégée par deux sentinelles qui les arrêtèrent à trente pas.
— Je m'appelle Marchetti. Sergent, Grande Armée. Dites à votre général que je viens avec ce qu'il attend.
Le soldat disparut à l'intérieur. Le silence s'étira. Vergennes, immobile entre Lefebvre et Jean-René, semblait compter les secondes. Puis la porte s'ouvrit.
Le général prussien était un homme sec, au nez mince, avec des yeux couleur de glace. Il parla français avec un accent tranchant comme une lame.
— Le sergent Marchetti. Vos exploits sont connus. Vous avez survécu à la route, à Vilna, et à la mort de Gabriel Rapp.
— Comment savez-vous pour Rapp ?
— Le passage souterrain aboutit chez un de mes agents. Il a trouvé le corps avant que la neige ne le cache. Entrez. Il fait un froid de chien.
Dans le bureau, un feu brûlait trop haut. Marchetti posa le document sur la table. Le Prussien le prit sans se presser, le déplia, le lut deux fois. Ses yeux ne trahissaient rien, mais quand il le replia, ses doigts tremblaient imperceptiblement.
— Vous savez ce que c'est ?
— Une liste de noms. Des complices, à Paris.
— Et le nom du vôtre n'y figure pas. Ni ceux de vos hommes. Rapp avait prévu de vous effacer après votre utilité. Il semble que l'Empereur n'apprendra jamais rien sur vous.
Le général sortit de son bureau des papiers fraîchement scellés, quatre passeports, un par homme, d'une écriture fine et précise.
— Vous êtes morts pour la France, dit-il. Ici, ces documents vous rendent à la vie. Ils vous autorisent à traverser les lignes jusqu'à la Baltique, où un navire vous attendra à Memel. Après cela, vous redevenez ce que vous serez.
Marchetti prit les papiers. Du papier épais, du bon travail. Il pensa à Rapp, aux noms dans ce document, au réseau qui s'étendait jusqu'aux Tuileries. Il ne dit rien. Certaines décisions se prenaient plus tard, quand on avait retrouvé le chaud.
— Vergennes, dit Jean-René. Qu'est-ce qu'on en fait ?
Le Prussien considéra le prisonnier avec un mépris poli.
— Cet homme est un traître à plusieurs couronnes. Il n'intéresse ni la France, ni la Prusse, ni la Russie. Mais il sait des choses. Mes hommes l'emmèneront à Königsberg pour une conversation approfondie. Ne vous inquiétez pas pour lui.
On les laissa repartir avec des vivres, du vin, et un cheval pour porter leur sac. Vergennes fut emmené par deux soldats en manteau gris, sans qu'il prononce un mot. Ils avaient atteint la limite du village quand Lefebvre, marchant en tête, s'arrêta.
— Elle est là.
Katia se tenait au coin d'une rue étroite, les mains croisées sur son ventre, un pan de sa jupe encore gelé. Elle avait les yeux cernés, mais droits.
— J'ai vu brûler la maison de Rapp, dit-elle. J'ai vu des hommes sortir le corps de quelqu'un. J'ai attendu.
— Tu as froid, dit Marchetti.
— Je l'ai toujours.
Il s'arrêta devant elle. Les autres patientèrent à distance, Jean-René avec une impatience rentrée, Lefebvre immobile comme un rocher.
— Nous avons des papiers pour trois, dit Marchetti. Ils nous mènent à Memel, puis par bateau. La France te serait un pays lointain, sans langue, sans famille.
— J'ai laissé ma famille avec le froid, dit Katia. Il reste quoi, à Vilna ? Des cendres, des murs, des souvenirs que personne ne veut. Je suis déjà partie.
Elle le regarda sans supplier. Simplement une constatation, un fait de bivouac : quand le feu manque, on partage ce qu'on a.
Marchetti sortit le quatrième passeport de sa poche. Ce n'était pas celui de Vergennes ; on ne lui avait pas donné. Mais le général avait ajouté, comme par prudence, un papier vierge signé, avec un sceau en blanc.
— Le nom, dit-il. Tu sais écrire le tien ?
— Les prêtres m'ont apprise.
Il lui tendit le papier et un crayon. Elle s'accroupit, posa le papier sur son genou, et écrivit lentement, avec une application qui fit presque sourire Lefebvre.
_Katia Alexeïeva._
Elle rendit le papier avec une fierté timide. Marchetti le rangea dans sa pelisse.
— Alors. Viens si tu veux. Mais où on va, il n'y a pas de retour.
— J'ai déjà marché plus loin que retour.
Ils quittèrent Vilna par un chemin de chèvres qui longeait la rivière à moitié prise, remontant vers le nord-ouest. Le ciel était d'un bleu dur, net, comme une lame lavée. Personne ne parlait beaucoup. Le silence avait sa place entre eux, rempli de ce qui avait été vu, entendu, fait.
Au bout d'une heure de marche, Jean-René se tourna vers Marchetti.
— On va vraiment les remettre, ces passeports ? Devant la première patrouille française, un seul regard sur nos gueules et c'est le mur d'exécution.
— Les patrouilles françaises ne rôdent plus par ici. Elles sont mortes ou en fuite. Et Rapp a fait envoyer des portraits de nous à ses hommes. Ses hommes sont morts. Le reste, c'est la guerre qui décide.
— Je n'aime pas dépendre de la guerre, dit Jean-René.
— Tu préfères dépendre de Rapp ?
Le silence reprit son droit. La neige craquait sous leurs bottes, régulière comme un pouls. Sur une crête, Marchetti s'arrêta une seconde. Derrière eux, Vilna flottait dans la brume grise, déjà une tache, déjà une rumeur. Devant, la plaine blanche s'étendait jusqu'à l'horizon sans monde.
Il toucha la bourse à sa ceinture. Il pensa à Lyon, à sa mère, aux murs de la petite maison où il avait appris le métier des lettres. De l'or pour elle, peut-être. Un silence, pour lui, certainement.
Il ne savait pas encore qu'il déciderait autrement.
Katia marchait à côté de Lefebvre ; celui-ci ne la regardait pas, mais il ralentissait le pas pour qu'elle suive. Il parlait peu, mais le peu qu'il disait, il le posait comme des pierres sur un chemin.
— Là, il y a un ruisseau sous la neige. Reste sur ma trace.
Le soir, ils firent halte dans une grange abandonnée, un toit à moitié effondré, un peu de paille sèche qui gardait une odeur de foin ancien. April était loin, mais le feu, lui, se ralluma entre quatre pierres. Marchetti sortit des vivres du sac. Ils mangèrent sans parler. Ce fut Katia qui rompit le silence, sa voix timide portant plus loin qu'elle ne croyait.
— La France. On dit que c'est un pays vert.
— Oui, dit Marchetti. Vert et humide, et trop chaud l'été.
— Je verrai, dit-elle simplement.
Le feu craqua. Lefebvre tira du manteau de Vergennes le petit portrait de son frère, le regarda longtemps, puis le remit sans rien dire. Jean-René dormait déjà, la bouche entrouverte, un bras jeté en travers des sacs.
Dehors, la neige recommençait à tomber, douce, épaisse, indifférente. Mais pour la première fois depuis Moscou, elle ne semblait pas une ennemie.
Marchetti s'enroula dans sa pelisse, tourna le visage vers la chaleur. Il ne savait pas comment finir ce chemin. Mais pour la première fois, il savait que quelqu'un l'attendrait au bout.
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