La Route de Glace
Lire le chapitre 34: The Long Road Home
La neige avait cessé pendant la nuit. Pour la première fois depuis des semaines, le ciel du matin se dévoilait sans nuages, d'un bleu si pâle qu'il semblait avoir été lavé par le froid. Marchetti s'éveilla avant les autres, comme toujours, et resta un long moment assis sur son sac, à regarder la plaine blanchie qui s'étendait vers l'ouest.
La mer, quelque part là-bas. Memel. La Prusse. Puis la France, si loin encore que le mot lui-même sonnait comme une promesse fragile.
Il sortit le portefeuille de Rapp de sa poche intérieure. Le cuir était souple, usé par des années de service. Il contenait la lettre de trahison qu'il avait remise au général prussien — non, ce qu'il en restait. Ce qui l'intéressait à présent, c'était le compartiment arrière. Il le fit coulisser et en tira un médaillon d'argent terni.
Il l'ouvrit d'un pouce.
Une femme y souriait, jeune, brune, les yeux clairs. Le portrait était habilement peint, l'œuvre d'un miniaturiste de talent. Au dos, gravée d'une main fine : *Delphine, 1807*.
Il referma le médaillon et le glissa dans sa poche de chemise, contre son cœur. Le geste lui arracha une grimace — sentimental, et pourtant il le fit.
— Tu comptes garder ça ? demanda Gerhard derrière lui.
Le Prussien était réveillé, adossé au tronc d'un bouleau mort, son manteau remonté jusqu'aux oreilles. Il n'avait pas ouvert les yeux, mais il semblait tout voir.
— Je compte le rendre, répondit Marchetti.
— Sa femme ?
— Sa veuve, sans doute. Il l'a mentionnée avant de mourir.
Gerhard ouvrit un œil.
— Les hommes morts disent beaucoup de choses. La plupart fausses.
— Celle-ci était vraie. Il avait peur pour elle.
— Et alors ?
Marchetti regarda la plaine. Les autres dormaient encore sous la bâche tendue entre les arbres — Alice, emmitouflée dans deux couvertures, respirait doucement ; Jean-René ronflait, couché en travers comme toujours ; Lefebvre reposait à l'écart, la main posée sur son fusil, même dans le sommeil.
Il devait encore s'habituer à l'absence de l'autre Jean-Baptiste. De son frère d'armes. Du petit caporal bavard qui avait tout donné pour les laisser passer.
— Parce que si j'étais à sa place, dit-il enfin, j'aimerais que quelqu'un sache où regarder.
Gerhard hocha lentement la tête. Il ne dit rien d'autre, mais il n'avait pas besoin de parler.
Ils marchèrent ce jour-là jusqu'à la tombée de la nuit, et le lendemain encore, et les jours suivants. La route longeait des rivières gelées, traversait des villages épargnés où les habitants ne leur jetaient pas de pierres — les uniformes prussiens de Gerhard et les pistolets du général les protégeaient mieux que leurs visages français ne le leur auraient permis seuls.
Quelquefois, ils croisaient des convois russes qui les regardaient passer sans les arrêter. Les passeports signés du général Hesling ouvraient des portes que même l'empereur n'aurait pu forcer dans ces contrées.
Le onzième jour, la mer apparut à l'ouest — une ligne sombre et mouvante à la limite de l'horizon, libre de neige puisque l'eau ne gelait pas aussi vite que la terre.
Alice poussa un cri. Elle avait grandi, Marchetti s'en rendait compte bizarrement — son visage s'était affiné, ses épaules s'étaient élargies, et la peur des premiers mois avait cédé la place à une curiosité prudente.
— C'est quoi ? demanda-t-elle.
— La mer Baltique, dit Gerhard. Au-delà, la Prusse orientale. Et davantage encore.
— Et puis la France ?
Marchetti soutint son regard. Il songea à sa mère à Lyon, à l'atelier d'imprimerie du vieux Davignon, à la lourde presse qu'il actionnait enfant, à l'encre qui tachait ses doigts comme le sang tache les mains d'un soldat.
— La France, oui. Mais pas tout de suite.
Il avait pris une décision cette nuit-là, alors que les autres dormaient. Une décision qui n'appartenait qu'à lui.
Le soir, ils s'arrêtèrent dans un village de pêcheurs abandonné par ses habitants. Les maisons étaient vides mais intactes — le propriétaire avait laissé du bois, quelques fagots, un coffre de linge grossier. Jean-René alluma un feu dans la cheminée principale et bientôt le poisson qu'Alice avait réussi à acheter contre un bout de savon embauma la pièce.
Lefebvre s'assit près de Marchetti, une assiette d'étain à la main.
— Tu n'as pas approché la mer aujourd'hui, dit-il. Tu es resté en arrière.
Marchetti remua son poisson sans le porter à sa bouche.
— Je réfléchissais.
— À quoi ?
— À ce qu'on fait maintenant. Le général Hesling nous a donné des passeports pour Memel. Après Memel, il n'a rien promis.
— Nous rentrons par Hambourg, dit Lefebvre avec aplomb. Des cargos y mouillent chaque semaine. Des morutiers. Des navires danois. Nous trouverons une cabine.
— Et la fille ?
Lefebvre regarda Alice qui riait de quelque chose que Gerhard venait de mimer. Elle s'était détendue, entourée de ces hommes qui l'avaient tirée des ténèbres.
— Elle vient avec nous, dit-il. Pas question de l'abandonner.
— Le général a signé son passeport. Elle est libre de ses choix comme nous.
Lefebvre posa son poisson.
— Tu penses à autre chose. Dis-le.
Marchetti tira le médaillon de sa poche et le posa sur la table entre eux.
— La femme de Rapp. Delphine. Il a dit qu'elle détenait des choses à Paris. Des lettres. Des preuves sur la conspiration.
Lefebvre poussa un soupir.
— On a donné la lettre principale au Prussien. Il a dit qu'il s'en occupait.
— Il a dit, oui. Mais il a aussi dit que Raffat avait envoyé des courriers précisant les noms de notre escouade. Encore plus tôt, Rapp a fait miroiter de l'argent pour ma mère à Lyon. Tant que l'affaire n'est pas enterrée, elle ne l'est pas.
— Tu veux Paris.
— Je veux Delphine Rapp. Elle détient des preuves sur un réseau de traîtres qui remonte jusqu'à l'empereur. Si je peux retrouver ces documents, les détruire ou les livrer à qui de droit, nos noms disparaissent de la liste pour de bon.
Lefebvre le fixa longuement. Ses yeux bleus usés ne trahissaient rien, mais Marchetti le connaissait assez pour lire la tension qui raidissait sa mâchoire.
— Et si tu meurs ? On aura traversé la Russie pour que tu te fasses pendre à une porte Saint-Denis.
Marchetti haussa les épaules.
— Je ne suis pas aussi facile à tuer.
— Tous les morts disent ça avant de mourir.
Le silence s'installa entre eux, lourd comme la neige d'autrefois. Le feu craquait, Alice chantonnait quelque chose dans sa langue, Jean-René racontait une histoire de son village devant un Gerhard impassible.
— Alors je te suis, dit Lefebvre.
— Non. Tu continues vers Hambourg. Tu passes la frontière avec Alice et le reste. Tu la mets en sécurité.
— Et Jean-René te suit ? demanda Lefebvre avec une ironie grinçante.
Marchetti sourit malgré lui.
— Jean-René me suit parce qu'il ne sait pas où il dort demain. La différence entre nous, c'est que j'ai appris à choisir mes batailles.
Lefebvre resta silencieux un long moment.
— Et elle ? demanda-t-il enfin, désignant du menton le médaillon sur la table.
Marchetti le saisit, le fit tourner dans ses doigts. Le portrait de Delphine dansait dans la lumière du feu, son sourire intact malgré les années et les guerres.
— Je vais le lui rendre. En personne. Et si elle connaît le nom de ceux qui ont commandité son mari, elle me dira qui chercher.
— Si elle est du même côté que Rapp ?
Marchetti sourit froidement.
— Alors je les trouverai tous.
Le soir passa comme passent les soirs où l'on sait que demain s'ouvrira une porte distincte. Il n'y avait pas de fusillades, pas de fuite éperdue, pas de morts entre eux. Ils mangèrent du poisson et du pain dur, burent une eau-de-vie locale que Gerhard avait payée un prix exorbitant, et racontèrent moins de souvenirs que d'avenirs.
Alice apprit à Jean-René à prononcer trois mots en prussien. Gerhard lui apprit à plumer et à cuire un oiseau sauvage, ce qu'il prétendait tenir de son père, garde-chasse. Lefebvre entonna une chanson du Nord, triste et lente, que personne ne connaissait mais que tout le monde reprit à mi-voix.
Marchetti ne chanta pas. Il regardait la mer invisible au-delà des dunes et réfléchissait aux détours qu'on impose aux destins.
Rapp avait cru acheter sa loyauté. Le général prussien avait cru pacifier sa route. L'empereur, quelque part au loin, croyait encore que sa Grande Armée reviendrait victorieuse.
Ils ne faisaient tous que des promesses que la route effaçait.
Il remit le médaillon en place contre sa poitrine et rejoignit le cercle autour du feu. Gerhard lui tendit une portion qu'il avait gardée au chaud. Il la prit, la mangea, et pour la première fois depuis Vilna, il dormit d'un sommeil sans rêves et sans armes à côté de lui.
Au matin, une barque de pêcheur trouvée derrière le village fut mise à l'eau.
Le bateau était pourri aux bordages, mais une rafistolée leur suffirait pour atteindre la langue de terre qui menait à Memel. Ils ramèrent à tour de rôle dans le vent glacé, et quand les enfants de pêcheurs de la côte prussienne leur firent signe depuis le rivage, Alice éclata en sanglots.
Marchetti ne savait pas si c'était de joie ou de soulagement.
Peut-être les deux, peut-être autre chose — quelque chose qui ne se racontait pas.
Il l'aida à descendre sur le sable, le médaillon battant contre sa poitrine, la route de Paris qui s'ouvrait déjà à l'est de sa pensée.
— Alors ? demanda Lefebvre à ses côtés, tandis qu'ils marchaient vers les premières maisons de la ville fortifiée.
Marchetti regarda devant lui : Alice et Jean-René en tête, Gerhard derrière, surveillant leurs arrières avec son éternelle vigilance.
— Alors, on rentre.
« Et si je peux, je trouverai Delphine Rapp. Et si je la trouve, je saurai où les racines du mal ont poussé. Et je les couperai. »
Il ne dit pas cela à voix haute. Il le pensa seulement, marchant vers Memel, vers l'inconnu, vers la vieille France qu'il ne reconnaîtrait plus.
Mais il y avait aussi autre chose : un médaillon chaud contre sa poitrine, une famille qui marchait devant lui, un chemin de terre et de mer qui se déroulait vers l'ouest.
Le long de la route, personne ne leur tira dessus. Et dans le cœur de Marchetti, la neige continuait de fondre.
Il n'y avait plus de guerre entre son passé et son avenir. Seulement la ligne infinie du chemin, et la résolution d'aller au bout.
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