La Route de Glace
Lire le chapitre 5: The False Orders
La neige tombait sans colère, sans passion, comme si le ciel lui-même avait renoncé à tout sentiment. Marchetti marchait en tête de la colonne, le col de sa capote remonté jusqu'aux yeux, mesurant chaque respiration pour économiser la chaleur de son corps. Derrière lui, les hommes avançaient en silence, un troupeau d'ombres grises sur un ruban de blanc.
Gérard, l'éclaireur, surgit de nulle part comme il le faisait toujours — un spectre né de la tempête. Il s'arrêta devant Marchetti, la barbe givrée, les yeux plissés.
« Cavaliers devant. Une dizaine. Ils portent l'uniforme de la Garde.
— Des nôtres ?
— Des nôtres. » Gérard cracha dans la neige. « Et ils ont l'air pressés de nous trouver. »
Marchetti se retourna vers la colonne, cherchant Aubert. Le capitaine marchait au centre, son cheval amaigri tirant un traîneau chargé de sacs. Gerhard suivait à quelques pas, toujours à la même distance, comme si un fil invisible le liait au capitaine.
— Alerte le capitaine, dit Marchetti. Je vais voir ces cavaliers.
Il avançait déjà, la main sur son mousqueton, quand le détachement apparut à travers le rideau de neige. Ils étaient moins d'une dizaine, montés sur des chevaux épuisés, leurs uniformes vert et or couverts d'une fine pellicule de givre. L'homme en tête portait les épaulettes de colonel, une balafre lui barrant la joue droite, de la pommette jusqu'à la mâchoire.
« Vous êtes le sergent de ce détachement ? » Le colonel ne descendit pas de cheval. Sa voix portait l'autorité de quelqu'un habitué à être obéi.
— Oui, mon colonel. Sergent Marchetti, 3e régiment de ligne.
« Vous vous dirigez vers l'ouest. »
C'était une accusation, pas une question.
— Nous suivons les ordres, mon colonel.
« Quels ordres ? La Grande Armée se regroupe au nord-est. Smolensk est tenue par les forces de l'Empereur. Vous marchez dans la direction opposée. » Il se pencha en avant, les yeux plissés. « Désertion, sergent ? »
Marchetti sentit la main des hommes se resserrer sur leurs armes. Derrière lui, quelqu'un jura à voix basse.
« Nous avons des ordres signés du quartier-général, mon colonel. »
Le colonel tendit la main. « Montrez. »
Marchetti ne bougea pas. Il savait qu'aucun papier ne l'autorisait — juste la parole d'Aubert et une mission qu'il ne comprenait pas encore.
« Mes documents sont avec le capitaine de notre colonne. »
— Faites-le venir.
Aubert arriva sans hâte, son pas aussi mesuré que sa voix. Gerhard marchait derrière lui, presque collé, sa silhouette longue et silencieuse. Jean-Baptiste traînait à quelques mètres, les yeux fixés sur le capitaine comme un chat surveille un oiseau.
Aubert s'arrêta devant le colonel, salua avec une précision de parade.
— Capitaine Aubert, 24e régiment d'infanterie légère. Puis-je vous être utile, colonel ?
« Votre sergent refuse de me montrer vos ordres. J'exige de les voir. » Le colonel fit avancer son cheval d'un pas. « Il y a des rumeurs — des unités dispersées qui évitent la Grande Armée. L'Empereur n'aime pas les rumeurs. »
— Les ordres sont oraux, mon colonel. Et sensibles.
« Sensibles ? » Le colonel éclata d'un rire sans joie. « Le seul ordre qui compte est de Vivre. Vous et vos hommes avez l'air d'avoir compris autre chose. »
— Nous allons vers Viazma, mon colonel. Rallier les forces du maréchal Mortier, qui prépare une position défensive.
Le colonel plissa les yeux. « Mortier est à Smolensk, pas à Viazma. Vous me prenez pour un imbécile ? »
— Non, mon colonel. Mais les ordres que j'ai reçus avant de quitter Moscou mentionnaient Viazma. Il se peut qu'ils aient changé depuis.
« Ils ont changé, capitaine. Il y a trois heures, nous avons traversé un village réduit en cendres, deux cents charognes fraîches. Les Cosaques ont tué tout le monde — et quelques traînards qui s'étaient arrêtés pour dormir. Ce qui se passe à l'ouest n'est pas tenable. »
Il sortit une liasse de papier de sa tunique, la tint en l'air. « J'ai des ordres écrits du quartier-général de Smolensk. Vous vous ralliez à ma colonne, nous contournons la route principale et nous rejoignons le gros des forces à Orcha. Vous ne faites pas cavalier seul. C'est un ordre, capitaine. »
Aubert resta impassible. Marchetti connaissait ce regard maintenant, cette immobilité qui précédait une décision irrévocable.
Il regarda vers Gerhard. Le lieutenant n'avait pas bougé. Les yeux du colonel s'étaient posés sur lui, brefs, puis sur Lefebvre et les autres. Jean-Baptiste s'était approché, son fusil en bandoulière, le visage neutre.
« Vous attendrez ici, dit le colonel. Je vous envoie une escorte d'ici une heure. »
— Ce n'est pas nécessaire, mon colonel. Nous vous suivrons.
Le colonel acquiesça, fit claquer les rênes, et le détachement disparut dans la neige, avalé par la tempête.
Le silence retomba. Marchetti compta jusqu'à cinq.
Aubert se tourna vers lui, la voix tombée à un murmure.
« Fais-les repartir. Tout de suite, vers l'ouest. On ne rejoint pas sa colonne.
— C'est un colonel de la Garde, dit Marchetti. Désobéir à des ordres écrits, c'est passer pour traître.
— Il n'y a rien à Smolensk pour nous. Ni pour eux. » Aubert sortit ses documents de sa tunique, les tint quelques instants. « Ces ordres-là te disent d'aller vers la mort ? »
— Ils disent de survivre.
« Et mortier est à Viazma ? demanda Marchetti.
— Mortier est mort, ou capturé, ou je m'en fous. » Aubert fourra ses papiers dans sa tunique. « Ce colonel n'était pas envoyé pour nous rallier, Marchetti.
— Qu'est-ce que tu veux dire ? »
Aubert mit un doigt sur ses lèvres. Il fit signe aux hommes de se regrouper, parla à voix basse, en phrases brèves, pour tous ceux qui l'entouraient.
« Le colonel parlait français. Ses cavaliers — » Il s'arrêta, tendit la main vers Gerhard qui s'était approché. Le lieutenant hocha la tête.
— Le cheval du colonel avait une marque de la cavalerie russe sous la selle, dit Gerhard, sa voix glaciale et posée. Une marque récente. Ils nous ont trouvés parce qu'ils voulaient nous trouver. Les papiers étaient faux.
Marchetti regarda dans la direction où le colonel avait disparu. La neige tombait toujours, mais la piste des chevaux était encore nette.
Il jura, se tourna vers le capitaine.
— Alors ces ordres…
— Viennent de ceux qui savent où nous allons. » Aubert remit ses propres papiers en place. « Le colonel était un leurre. Ils voulaient nous faire rebrousser chemin vers Smolensk, pour nous broyer. La véritable mission n'a pas changé. Nous continuons vers l'ouest, et nous ne nous arrêtons plus. »
Il se tut, puis ajouta, plus bas encore, presque pour lui-même :
« Et ça signifie que quelqu'un a parlé. Quelqu'un dans cette colonne, ou quelqu'un parmi ceux qui nous attendent. »
Marchetti ne regarda pas Jean-Baptiste. Pas encore. Mais le silence de l'adolescent pesa sur lui comme une deuxième journée de marche.
— On repart, sergent, dit Aubert. Avant qu'ils ne reviennent avec des renforts — si tant est qu'ils existent.
Il fit un pas, puis s'arrêta, se tourna vers Marchetti.
« Tu m'as demandé, il y a trois jours, pourquoi tu devais me suivre. Je vais te dire pourquoi maintenant. Ce que je porte dans ma tunique — si les traîtres atteignent Smolensk avant nous, si ce faux colonel rapporte ce qu'il a vu, si un seul parmi nous reste en arrière… » Il toucha sa poitrine, là où le pli du papier craquait sous le cuir. « Napoléon lui-même est perdu.
Marchetti empoigna son mousqueton. La neige crissait sous ses bottes.
À cet instant, Jean-Baptiste parla, pour la première fois de la journée.
— Sergent, dit le conscrit, le souffle blanc sortant en panaches irréguliers. Ce colonel... avant de partir, il a dit « Mortier est à Smolensk ». Mais tout le long de Borodino, les ordres que j'ai entendus disaient que Mortier était à Viazma pour réparer le pont.
Aubert se figea. Gerhard leva les yeux, ses sourcils pâles presque invisibles contre sa peau blanche.
— Tu es sûr de cela ? demanda lentement Aubert, sa voix prenant une teinte nouvelle, plus dure.
Marchetti regarda le jeune homme qui avait neigé dans leur colonne deux jours plus tôt, qui mentait sur Borodino, qui observait Gerhard sans cesse. Et au lieu de mentir maintenant, il avait choisi de parler.
Quelque chose était en train de changer. Et Marchetti n'était pas sûr que ce soit une bonne chose.
— Reprends la marche, sergent, dit Aubert. Et garde un œil sur lui.
Il parlait de Jean-Baptiste.
Comme si l'adolescent l'entendait.