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La Route de Glace

Lire le chapitre 6: Frozen River Crossing

La neige tombait droite, sans vent, comme si le ciel lui-même se vidait. Marchetti la sentait s'accumuler sur ses épaules, sur le col de sa capote, sur les cils de ses hommes qui avançaient en silence devant lui. Le fleuve leur apparut d'un coup, large et gris, ses berges prises dans la glace mais son centre encore noir, fendu par des courants paresseux.

— La Bérézina, murmura Aubert à côté de lui. Mal nommée. Elle n'attend personne.

Marchetti grogna. Le nom lui faisait froid dans le dos, et pas seulement à cause du vent. La rumeur courait dans les bivouacs de Moscou déjà : les ponts de Borisov étaient brûlés ou tenus par les Russes, personne ne savait vraiment. Ce qu'il savait, lui, c'est que la glace ne tiendrait pas partout et que les chevaux le sentaient.

— Lefebvre, va sonder la rive en aval. Gerhard, avec moi sur cette berge. On cherche un passage étroit. Le reste…

Il jeta un œil à Jean-Baptiste, recroquevillé près du mulet de charge, ses doigts gercés disparaissant dans ses manches.

— Le reste, vous restez en ligne derrière moi. Pas de bruit, pas de feu. Le fleuve nous porte assez loin des routes.

Gerhard revint quelques minutes plus tard, son visage fermé comme une porte de grange. Il désigna un point un peu plus en amont.

— La glace est blanche et épaisse sur les bords, là-bas. Elle forme un promontoire. Le centre est pris aussi, par endroits. On passera entre les deux, en file indienne. Si la glace cède, elle cédera à l'avant.

— Et si elle cède ?

— On nage. Ou on prie.

Le passage était déjà plus étroit que le fleuve ne l'avait laissé croire, mais la glace craquait sous ses pieds. Marchetti marchait le premier, sa baïonnette dans une main, sa gourde vide dans l'autre pour servir de contrepoids. Chaque craquement le faisait s'arrêter, écouter, repartir. Il sentait le froid remonter de ses semelles, lui mordre les chevilles, lui courir le long des mollets comme des lames.

Derrière lui, le mulet refusait d'avancer. Lefebvre tirait sur la longe, jurait, tirait encore. Le bruit de ses jurons résonnait trop fort sur la glace.

Marchetti fit demi-tour, remonta la file.

— Donne-moi ça.

Il prit la longe, s'accroupit devant la bête, lui parla dans le dialecte de son enfance, celui des maîtres d'écurie de son père. Le mulet tendit les oreilles, souffla, et fit un pas. Puis un autre. Puis tout un corps de trois cents kilos de provisions et de poudre avança sur la glace.

La glace cassa.

Pas le craquement sec et net, mais un son sourd, qui monte des profondeurs et laisse un instant d'espoir avant la terreur. Marchetti sentit le sol basculer sous ses pieds, l'animal se cabrer dans un hennissement qui devint un glapissement d'eau. La poche noire s'ouvrit sous les sabots du mulet, l'eau jaillit, lourde, presque chaude dans l'air gelé, et l'animal descendit, les yeux révulsés, entraînant la charge tout au fond.

— La corde ! hurla Lefebvre. La charge, tirez sur la sangle !

Marchetti attrapa une tête de corde que Jean-Baptiste lui lança, la passa autour de son poignet, et planta talons et baïonnette dans la glace. Le poids tira, le bras lui sortit de l'épaule, l'eau lui monta jusqu'au genou avant que la traction du groupe ne s'établisse. Ils étaient cinq sur la corde, Aubert compris, visages violacés, veines du cou saillantes, et le mulet, un instant, remonta presque à la surface — puis la sangle céda et la bête replongea avec une mollesse terrible. L'eau se referma sur elle sans même un remous.

Le silence dura. La glace craqua encore, mais faiblement, prudente.

— C'était la farine et la poudre, dit Aubert dans son dos. Il ne reste que ce que chacun porte.

— Et le mulet, dit Marchetti. Et les gamelles, et la moitié de nos munitions. Est-ce qu'on passe ?

Gerhard, qui s'était écarté du groupe pendant la commotion, était déjà plus loin sur la glace. Il marchait vite, sûr, jusqu'à la berge opposée, où il s'arrêta et fit un signe bref. Le passage était possible.

Le reste traversa en file indienne, la peur dans la nuque, les bruits du fleuve qu'on ne voyait plus. Marchetti passa le dernier sur l'autre rive, où Lefebvre l'aida à retirer ses bottes pleines d'eau. Pas de feu — c'était la règle — mais on frottait les pieds de Marchetti avec des chiffons secs tirés des gibernes. Le temps de se resserrer les sangles et de boire un fond de l'alcool de contrebande qu'Aubert sortit d'une poche cousue, la nuit se rapprochait.

C'est Jean-Baptiste qui l'entendit le premier.

— Il y a quelqu'un, dit-il tout bas. Dans les roseaux.

Tout le monde se baissa d'instinct. Marchetti suivit le regard du conscrit vers la rive, à une centaine de pas en aval, là où les roseaux avaient été brisés, couchés par le poids d'un passage récent. Et il l'entendit à son tour : une voix faible, presque animale. Un gémissement.

— C'est un piège, dit Gerhard sans même regarder. On s'éloigne.

— Une voix d'enfant, fit Lefebvre. Et elle parle français.

Il eut un regard vers Marchetti qui fit pencher la balance. Le caporal partit seul, à pas comptés, à travers les roseaux, et revint quelques minutes plus tard portant dans ses bras une fillette de onze ou douze ans, trempée, ses habits de paysanne devenus des loques glacées. Elle avait une plaie au front et ses lèvres étaient fendues par le froid. En voyant les uniformes français, elle se raidit un instant, puis dit, avec l'accent chantant des gens des berges :

— Vous êtes des Français. Vous êtes les mêmes que ceux qui ont brûlé ma maison ?

La question tomba dans le silence. Aubert s'accroupit devant elle.

— Est-ce que tu as froid ? demanda-t-il.

— J'ai froid, dit-elle. Et je sais où il y a du feu et de la soupe chaude, à une demi-heure d'ici, dans un village que les Russes ont laissé tranquille parce qu'il n'a plus personne. Mais on a vu des cosaques passer en suivant vos traces il y a une heure. Si vous restez au bord de l'eau, ils vous trouveront d'ici l'aube. Si vous me laissez vous guider, il y aura un toit pour cette nuit — et peut-être une vérité sur la route de Smolensk.

Elle dit cela en regardant non pas Aubert, mais très précisément Gerhard. Un instant trop long, une certitude mal placée qui n'avait rien d'une enfant perdue.

Marchetti l'observait, pendant qu'Aubert posait d'autres questions auxquelles elle répondait trop bien, racontait des détails sur les bivouacs russes, sur les régiments qui tenaient les routes vers l'ouest, noms, positions, distances — une fillette ne savait pas cela.

— Elle vous a entendus approcher, dit-il doucement à Aubert, assez bas pour que la glace et le vent le portent mal. Et elle sait autant de choses sur nous que Gerhard vous en a appris sur les cosaques. Elle est russe et elle parle trop bien français pour une bergère de la Bérézina.

Aubert ne dit rien. Ses yeux restaient posés sur la fillette, qui avait fini ses questions et attendait debout, dans ses haillons, avec une patience d'animal trapé à l'orée des bois.

— On a un choix, dit-il. La glace et l'eau froide, ou une enfant qui ment. Est-ce que je vous écoute, Marchetti ? Ou est-ce que j’écoute la faim et le froid ?

La nuit tombait. La fillette tendait la main vers la direction du village. Gerhard avait déjà posé sa main sur son mousquet, sans menacer, juste posée, prudente, calculeuse.

Et Marchetti comprit que quelque chose venait de décider pour eux tous, sans qu'ils aient dit un mot — et que le secret d'Aubert, ce pli cousu contre sa poitrine, avait peut-être pris sa première route vers une embuscade.

— Je marche derrière elle, dit-il. Mais je fais tomber la première tête si on entre dans un cercle.

Il soutint le regard froid d'Aubert, le regard bleu qui savait beaucoup trop de choses, et il ajouta :

— Et vous me devez toujours cette vie, capitaine. Elle vous servira peut-être avant Smolensk.

La fillette traduisit ce que Marchetti venait de dire, en riant, en russe — et Gerhard rit aussi, d'un rire sans joie qui gela dans l'air.

Ils suivirent l'enfant vers les bois.