La Route de Glace
Lire le chapitre 8: The Hunger
Ils marchaient depuis six heures sans avoir rien mangé. Le vent avait tourné au nord-ouest, et avec lui était venu ce froid sec qui semblait aspirer la vie par les pores. Marchetti sentait son estomac se nouer comme un poing fermé, une douleur familière qui n'était plus tout à fait de la faim mais quelque chose de plus sourd, de plus insistant.
La fille marchait devant, à côté de Gerhard. Elle avançait d'un pas régulier que Marchetti trouvait suspect — trop assuré pour quelqu'un qui prétendait fuir sans but. Ses yeux balayaient les congères comme si elle y lisait des chemins invisibles.
— Elle connaît ce terrain, murmura Aubert à son côté. Trop bien.
Marchetti ne répondit pas. Il regardait Jean-Baptiste, qui titubait quelques mètres derrière. Le garçon avait mauvaise mine, les lèvres craquelées, le regard fiévreux. La marche forcée sans nourriture ni repos commençait à le rattraper.
Ils trouvèrent le cadavre en début d'après-midi, près d'un bouquet de bouleaux morts. Un soldat français — un fantassin du 2e régiment d'après les restes de son uniforme. Il était affaissé contre un tronc, les yeux ouverts, la bouche figée dans un rictus qui pouvait passer pour un sourire. Son sac à dos était encore là, posé à ses pieds comme s'il avait voulu le laisser pour le suivant.
Marchetti détourna le regard. Il avait vu trop de morts pour s'y attarder.
— On devrait le brûler, dit Gerhard.
— Tu ferais fondre la neige avec quoi ? Répliqua Aubert. Le vent ? Le bois gelé ?
— Alors on le laisse aux corbeaux.
— Il n'y a pas de corbeaux ici.
Ils poursuivirent leur route. Marchetti avait fait trois pas quand un bruit léger, presque inaudible, le fit se retourner. Jean-Baptiste était accroupi près du cadavre, la main plongée dans le sac du mort.
— Qu'est-ce que tu fais ?
La voix de Marchetti claqua comme un coup de fouet dans l'air gelé. Jean-Baptiste sursauta, tira la main — quelque chose de sombre entre les doigts.
— Je cherchais des cartouches, dit-il. Ou des allumettes.
— Dans un sac qui n'a pas été touché depuis que son propriétaire est mort du froid ? Mensonges.
Jean-Baptiste releva le menton, un éclat de défi dans les yeux malgré son épuisement. Il ouvrit la main. Un morceau de pain noir, dur comme de la pierre, maculé de sang séché.
— Il y avait ça aussi, dit-il. Dans sa poche. Il n'en aura plus besoin.
— Pose-le.
— Il faut manger.
— Je t'ai dit de le poser.
Le ton de Marchetti n'admettait pas de réplique. Jean-Baptiste serra le pain dans son poing, les jointures blanchies. Autour d'eux, les autres s'étaient arrêtés. Gerhard s'appuyait sur la fille, qui regardait la scène sans expression particulière. Lefebvre s'était approché, le visage fermé.
— C'est du pain, sergent, dit Lefebvre. Il peut nous sauver la vie, à plusieurs.
— C'est du pain volé à un mort.
— Le mort n'en a plus l'usage.
— Et toi, tu en as l'usage ? Tu as faim, Lefebvre ? Tu as tellement faim que tu es prêt à fouiller les cadavres pour manger ?
Lefebvre ne répondit pas. Il baissa les yeux. Marchetti s'approcha de Jean-Baptiste, qui n'avait pas bougé, le poing toujours serré.
— Je vais te dire une chose, petit. Je connais la faim. La vraie, celle qui tord les entrailles jusqu'à ce que tu manges tes propres pensées. J'ai survécu à Moguilev, à Polotsk, à la route de l'ouest. Je suis encore vivant parce que je sais une chose.
Il se pencha, tout proche du visage du garçon.
— On ne vole pas les morts. Parce que le jour où tu commences, tu ne t'arrêtes plus. Tu deviens celui qui regarde les autres et qui se demande où ils vont mourir, et ce qu'ils laisseront derrière eux. Et ce jour-là, tu n'es plus un soldat. Tu es un charognard.
Jean-Baptiste soutint son regard un long moment. Puis, lentement, il ouvrit la main. Le pain tomba dans la neige avec un bruit mat.
Marchetti le ramassa. Il lui sembla plus lourd qu'il ne devrait être — ou peut-être était-ce la faim qui lui donnait cette impression. Il partagea le morceau en sept parts égales, des poussières à peine visibles, et les distribua sans un mot. La fille accepta sa portion sans remercier, l'examina un instant, puis la porta à sa bouche avec des gestes précis de personne qui sait mesurer ce qu'on lui donne.
Ils reprirent la marche. Jean-Baptiste resta quelques mètres en arrière, le visage fermé. Marchetti ne se retourna pas. Il avait l'impression d'avoir gagné une bataille dont il ne savait même plus le nom.
La nuit tomba plus vite qu'il ne l'aurait cru. Le froid devint mordant, presque insupportable. Ils s'arrêtèrent dans un creux entre deux collines qu'elle appelait un abri, mais qui n'était qu'un creux de plus dans cette terre sans fin. Pas de bois pour le feu. La neige, partout, comme un linceul.
Ils se serrèrent les uns contre les autres pour partager la chaleur des corps. Marchetti se retrouva entre Lefebvre et Jean-Baptiste, le dos contre le tronc d'un bouleau mort. La faim lui vrillait le ventre comme un poignard rouillé.
— Il avait raison, dit Lefebvre dans l'obscurité.
— Qui ?
— Le petit. Le pain. C'était idiot de le laisser.
— Tu as mangé ta part.
— Une miette. Ça ne suffit pas pour un homme.
— Ça suffit pour faire passer la nuit.
Lefebvre rit, un rire sans joie qui était plus une expiration qu'autre chose. Il resta silencieux un long moment, puis dit :
— Mon frère, tu sais où ils l'emmènent ? Au nord, peut-être. Ou à l'est. Personne ne le sait. Il y a des jours où je me dis qu'il est aussi bien mort — que ça, ce n'est pas une vie que d'être prisonnier de ces gens-là.
Marchetti ne répondit pas. Qu'aurait-il pu dire ? Il contemplait la forme sombre de la fille, quelques mètres plus loin, assise en tailleur comme une statue. Gerhard s'était endormi contre elle, la tête sur son épaule — ou faisait-il semblant ? Marchetti n'en savait rien.
Elle chantait. Presque inaudible, une mélopée basse en russe ou dans une autre langue qu'il ne connaissait pas. Marchetti tendit l'oreille, mais ne sut pas saisir le sens des paroles.
— Qu'est-ce qu'elle dit ? demanda-t-il à Gerhard.
Pas de réponse. Gerhard dormait — ou en faisait semblant.
— J'ai faim, dit Jean-Baptiste dans l'obscurité.
Marchetti entendit la voix du garçon trembler, et lui, qui avait supporté sans broncher des semaines de retraite, qui avait vu ses hommes mourir autour de lui sans montrer une faiblesse, se surprit à ressentir un élan presque paternel.
— Repose-toi, dit-il. Demain, on trouvera du ravitaillement.
— Comment tu le sais ?
Marchetti ne savait rien. Il le savait aussi bien que le garçon. Mais il ne pouvait pas dire ça. Pas à lui. Pas maintenant.
— Je le sais parce que je suis sergent. C'est mon métier de savoir.
Jean-Baptiste ne répondit pas. Marchetti sentit le corps du garçon se détendre contre lui, vaincu par l'épuisement. Quelques minutes plus tard, sa respiration devint régulière. Les autres dormaient aussi — sauf la fille, pensa-t-il, sauf peut-être la fille.
Il tourna la tête vers elle.
Dans la pénombre, il vit ses yeux ouverts, fixés sur lui. Sans animosité, sans peur — juste une attention étrange, comme si elle le jaugeait à la lumière des étoiles. Elle n'avait pas bougé, pas changé de position.
— Tu ne dors pas ? dit-elle en français, sa voix douce déroutante dans ce creux de glace.
— Pas encore.
Elle hocha la tête, comme si cette réponse lui convenait. Puis, dans un geste qui le surprit, elle fouilla dans la poche intérieure de sa veste en peau de mouton et en tira quelque chose qu'elle lui tendit. Marchetti cligna des yeux.
C'était un morceau de viande séchée, sombre et fibreuse, à peine gros comme la moitié de son pouce.
— C'est tout ce que j'avais, dit-elle. Pour la route.
Marchetti ne prit pas la viande tout de suite. Il regarda la fille, ses yeux clairs dans son visage étroit et sale, sa main tendue dans l'obscurité. C'était un piège. Ça devait être un piège. Les gens ne donnent pas à manger aux inconnus sur une route de l'enfer sans avoir une raison.
— Pourquoi ?
Elle sourit — une lueur brève, presque invisible dans la nuit.
— Parce que tu m'as donné du pain. Il serait injuste que je ne te rende pas la pareille.
Marchetti prit la viande. Elle était dure, salée, avec un goût de fumée qu'il ne reconnut pas. Il la mâcha lentement, savourant chaque fibre, puis s'arrêta au milieu.
Il se tourna vers Jean-Baptiste, qui dormait contre lui. Le garçon avait ses allures mystérieuses, ses mensonges, ses zones d'ombre. Mais il n'avait que dix-sept ans.
Marchetti déchira le reste en deux. La moitié, il la garda pour lui. L'autre, il la glissa dans la main ouverte du garçon, refermant les doigts glacés autour.
Dans le noir, il sentit le regard de la fille posé sur lui.
— Tu prends soin d'eux, dit-elle. Tes soldats.
— C'est comme ça que je les ai gardés en vie jusqu'ici.
Elle ne dit rien pendant un long moment. Puis, dans un souffle qui semblait ne pas appartenir à ce monde :
— À Smolensk, ils ne mourront pas de faim.
Marchetti se figea. Son cœur se serra — non pas de peur, mais de cette tension particulière qui précédait la compréhension.
— Tu connais Smolensk ?
Elle ne répondit pas. Dans l'obscurité, il la vit fermer les yeux, enfin endormie — ou feignant de l'être. Autour, la nuit soufflait son vent glacial. Le corps de Jean-Baptiste contre lui, Marchetti garda la bouche close, le froid dans les os, les yeux grand ouverts à fixer la forme de la fille russe.
Au centre de sa paume, sous son gant, la moitié de viande séchée avait cessé d'être de la nourriture. C'était devenu une question.
Elle savait. Elle avait toujours su où ils allaient.