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La Saison des Courses

Lire le chapitre 10: Pressing Your Luck

L’aube était encore grise sur Berkeley Square lorsque Helena vit la voiture s’arrêter devant le numéro 14. Elle s’était présentée à sept heures précises, persuadée que la vieille comtesse, habituée aux matins des écuries, la recevrait avant le tumulte du jour. La porte s’ouvrit sur un majordome au visage de granit qui la fit entrer sans un mot, comme si elle eût été attendue depuis toujours.

Le salon où on la conduisit sentait la cire d’abeille et le papier jauni. Des portraits de chevaux couraient sur les murs — des pur-sang au galop, des étalons à la robe luisante, une jument grise dont les yeux semblaient la suivre. Helena s’approcha, hypnotisée. C’était la jument de la lettre de sa mère, elle en aurait mis sa main au feu. Même posture, même encolure fière.

— Vous la reconnaissez, dit une voix derrière elle.

Helena se retourna. La comtesse de Whitbury se tenait dans l’embrasure, vêtue d’une robe sombre, un châle de cachemire sur les épaules. Elle n’était pas grande, mais elle semblait occuper toute la pièce.

— La Belle Étoile, répondit Helena. Gagnante du Derby de 1798 par trois longueurs. Ma mère disait qu’elle avait le cœur d’un lion dans le corps d’une gazelle.

La comtesse inclina la tête, ni approbation ni désapprobation.

— Votre mère savait reconnaître un cheval. C’est une qualité qui ne se transmet pas toujours par le sang.

— Elle ne s’est pas transmise par le sang, madame. Elle s’est transmise par les leçons. Elle me faisait monter avant l’aube, quand le brouillard couvrait encore la piste de Whitbury. Elle disait que les chevaux parlent plus franchement à ceux qui se lèvent les premiers.

Un silence s’installa, chargé de ce que Helena espérait être de l’intérêt. La comtesse s’assit dans un fauteuil près de la fenêtre, les mains croisées sur un pommeau d’ébène.

— Vous avez osé me mentir, Lady Helena. Vous avez inventé un fiancé pour entrer dans mon salon. Et vous avez laissé un homme qui vous observe avec trop d’attention penser que vous étiez à lui.

Helena sentit son estomac se serrer.

— Monsieur Ashworth est un obstacle que j’ai créé pour me protéger. Je n’ai jamais prétendu qu’il existait pour tromper Votre Seigneurie.

— Vous avez prétendu qu’il existait pour tromper tout Londres. C’est la même chose, ma chère. Londres répète tout, et ce qu’elle répète devient la vérité.

Avant qu’Helena ne puisse répondre, le majordome reparut, murmurant quelque chose à l’oreille de la comtesse. Celle-ci leva un sourcil, puis un sourire mince — presque amusé — traversa son visage.

— Faites-le entrer. Il semble que Londres ne soit pas la seule à répéter, aujourd’hui.

Julian Ashworth entra dans le salon comme s’il y avait ses entrées depuis des années. Il portait un habit de matin bleu nuit, une cravate d’une blancheur immaculée, et il tenait à la main — de façon presque ostentatoire — la tabatière de sa mère. Helena serra les poings. Il avait donc décidé de jouer jusque dans l’intimité de cette audience.

— Lord Ashworth, dit la comtesse. Vous êtes en avance à un rendez-vous que je ne vous avais pas donné.

— Votre Seigneurie, je me suis permis de croire que vos matins étaient réservés aux intéressés. Et je suis très intéressé.

Il s’inclina avec une grâce que Helena trouva insupportable. La comtesse le regarda longuement.

— Lady Helena et moi parlions de chevaux. Je crains que votre présence ne soit pas nécessaire.

— Au contraire, madame. On ne peut pas parler de chevaux sans parler de sang. Et je n’ai pas besoin d’être propriétaire d’une écurie pour savoir que le sang des Ashworth de Whitbury est l’un des plus purs d’Angleterre.

Helena se tourna vers lui, les yeux étincelants.

— Les Ashworth de Whitbury ? Vous parlez de mon père comme si vous le connaissiez.

— Je connais son héritage, Lady Helena. Je me suis renseigné. C’est ce que font les hommes d’affaires avant d’investir.

La comtesse les observait tous deux, amusée comme une chatte devant deux souris.

— Lord Ashworth, vous êtes un investisseur, n’est-ce pas ? Vous investissez dans le risque.

— J’investis dans la certitude, madame. Et il y a peu de certitudes dans ce monde comme un cheval de Whitbury quand il est bien monté.

Il y eut un long silence. Helena sentait son cœur battre. Julian venait-il réellement de défendre son père ? Mais il continuait :

— J’ai vu courir l’étalon noir de Lord Ashworth aux Stakes de 1808. Il menait par trois longueurs quand le jockey l’a retenu — un excès de prudence qui a coûté la course. Mais le cheval lui-même était une merveille. On a dit que c’était le jockey qui avait perdu. Ce n’était pas vrai. C’est Lord Ashworth qui avait perdu en ne montant pas lui-même.

La comtesse se pencha en avant, ses doigts serrés sur le pommeau d’ébène.

— Vous étiez à ces Stakes, Lord Ashworth ? Vous deviez avoir quinze ans.

— J’avais quatorze, madame. Et je m’en souviens comme si c’était hier. Mon père m’avait emmené. Il m’a dit : « Regarde cet étalon, Julian. C’est le dernier des géants. » Et il avait raison. On n’a jamais vu de course comme celle-là depuis. On n’a jamais vu ce cheval courir après.

Helena le regarda, la gorge serrée. Il parlait de l’étalon noir — l’un des chevaux de son père, certes, mais elle savait que ce n’était pas le cheval qu’il regardait. Ce qu’il regardait, c’était quelque chose qu’il avait perdu. Elle reconnaissait ce regard. Elle l’avait vu dans les yeux de son père, quand il parlait de cavalière disparue.

La comtesse se leva. Elle traversa le salon jusqu’à une petite porte en chêne qu’elle ouvrit sans clé. Derrière, une pièce étroite, tapissée de registres et de plans de piste. Elle en sortit un cahier à la couverture usée et le posa sur le guéridon.

— Voici mon journal de course depuis 1785. Chaque cheval que j’ai vu courir de mes propres yeux est consigné ici, avec mes notes sur sa conformation, son tempérament, sa capacité à tenir la distance. J’ai prêté de l’argent sur la foi de ces carnets. J’ai rejeté plus de demandes que je n’en ai acceptées.

Elle ouvrit le carnet à une page marquée d’un ruban de soie bleue. Helena reconnut immédiatement l’écriture de sa mère, fine et droite.

— Vous saviez qu’elle tenait un chenil de ce genre ? demanda la comtesse. Votre mère me l’a envoyé un mois avant sa mort. Elle disait que si un jour sa fille venait me solliciter, je devais lire ceci.

Helena s’approcha, tremblante. Les mots de sa mère. Elle les aurait reconnus entre mille.

La comtesse referma le carnet d’un geste sec.

— Elle disait de vous : « Ma fille a le cœur d’un jockey, mais elle n’a pas encore appris à lire les chevaux. Quand elle le fera, elle sera imbattable. » Elle ajoutait que si vous veniez me voir en prétendant que vous saviez tout, je devais vous renvoyer. Mais que si vous veniez en disant que vous aviez encore des leçons à apprendre, je devrais vous écouter.

Helena sentit une brûlure derrière ses yeux. Sa mère l’avait vue. Elle avait tout vu.

— Alors, dit la comtesse en regardant tour à tour Helena et Julian, dites-moi, Lady Helena — êtes-vous venue me demander une faveur en vous prétendant savante, ou en vous prétendant élève ?

Helena prit une longue inspiration. Julian la regardait, et pour la première fois, il n’y avait ni malice ni défi dans ses yeux. Quelque chose d’autre. De l’attente.

— Je viens vous demander une leçon, madame. Pas une faveur.

La comtesse hocha lentement la tête.

— Bien. Alors asseyez-vous. Et vous, Lord Ashworth — vous pouvez rester, si vous promettez d’écouter aussi.

Elle n’attendit pas de réponse. Elle ouvrit le carnet à la première page et commença à lire, sa voix ancienne et ferme comme un galop sur terre battue. Helena s’assit. Julian s’assit aussi, la tabatière de sa mère toujours dans sa main, comme une promesse silencieuse.