La Saison des Courses
Lire le chapitre 11: The Turn: Races at Whitbury
La rosée n’avait pas encore quitté l’herbe de Whitbury lorsque Helena mena son alezane vers la ligne de départ. L’air sentait le foin et le fer chaud, et la foule des parieurs murmurait déjà derrière les barrières. Elle avait refusé l’escorte de Julian, mais elle le sentait là, quelque part dans l’ombre des tribunes, à l’observer comme un faucon surveille une perdrix.
La jument, Nuit d’Ébène, piaffait, nerveuse. Helena l’apaisa d’une main ferme.
« Doucement, ma belle. Ce n’est qu’un galop d’essai. »
Le pistolet du départ claqua à peine deux minutes plus tard, et la jument bondit comme si le diable la poursuivait. Helena se pencha en avant, les rênes souples entre ses doigts, le vent sifflant à ses oreilles. Pendant trois cents mètres, ce fut pur. Puis quelque chose tourna mal.
Nuit d’Ébène rua soudainement, sans raison visible, les oreilles plaquées en arrière. Helena se cramponna, jambes serrées, mais un deuxième écart, plus violent, la projeta hors de la selle. Le monde bascula — le ciel, la terre, un éclair de crinière noire — et elle sentit le sol monter à sa rencontre.
Un bras de fer la ceintura avant qu’elle ne touche l’herbe. Elle fut arrachée à l’air, puis posée debout, chancelante, le souffle coupé.
Julian. Il tenait son coude d’une main et sa taille de l’autre, et dans ses yeux — elle le vit, juste un instant — quelque chose de nu, de presque paniqué.
« Vous êtes folle, Ashworth ? »
Sa voix était rauque. Elle aurait juré qu’elle tremblait.
« Je suis une cavalière, pas une invalide », répliqua-t-elle, encore étourdie. « Et vous n’aviez pas à… »
Elle vit ses doigts serrer son bras, puis se détacher lentement, comme s’il se forçait au calme.
« Cette jument n’est pas bancale », dit-il, le regard déjà ailleurs, sur l’alezane qui trottait en cercles, affolée, retenue par un palefrenier. « Elle n’a pas bronché à l’échauffement. Quelqu’un l’a travaillée. »
Helena cligna des yeux. « Vous avez assisté à l’échauffement ? »
Il ne répondit pas. Il marchait déjà vers la jument, et elle dut courir pour le rattraper.
Les palefreniers examinerent Nuit d’Ébène. Rien sur les flancs. Rien sur la bouche. Mais quand le maréchal-ferrant se pencha sur le sabot antérieur droit, il jura entre ses dents.
« On a fichu un clou en biais », dit-il en levant le sabot. « Presque invisible. Mais au troisième temps, elle l’a senti. Une douleur nette, apres la ligne des juges. »
Helena vit rouge. Elle se tourna vers Julian, un doigt accusateur tendu.
« Vous. Vous étiez le seul à savoir que je venais ici sans remplaçante. Vous, qui avez si patiemment proposé de m’aider, puis si commodément disparu à chaque obstacle sur ma route. »
Julian leva les mains, les sourcils hauts.
« Moi ? Je viens de vous arracher aux sabots de votre propre bête. »
« Une belle comédie. Vous me sauvez d’une main, et vous m’assassinez de l’autre. »
Il y eut un silence. Le maréchal-ferrant lâcha le sabot et recula, gêné. La foule autour des tribunes n’avait pas cessé ses murmures, mais Helena n’entendait que sa propre colère.
Julian la dévisagea un long moment. Puis il plongea la main dans le gilet de son habit et en sortit un bout de papier froissé, qu’il lui tendit sans un mot.
Elle le prit. Les lettres étaient anguleuses, pressées :
*La mare noire ne court à Whitbury que si la douleur n’atteint pas la ligne. Cheval boiteux, vente honteuse, Ashworth ruiné d’ici l’automne.*
Helena lut la ligne deux, trois fois. Le papier portait un sceau discret — une ancre entourée de feuilles de lierre. Elle connaissait ce sceau.
Pas de Julian. L’équipage de Lord Eastman. L’homme dont elle feignait les fiançailles, et qu’elle avait espéré garder assez loin de ses affaires pour qu’il n’apprenne jamais la supercherie.
Elle releva lentement les yeux. Julian la regardait, une expression indéchiffrable au fond des prunelles.
« Vous l’avez eue quand ? »
« Ce matin. Un garçon d’écurie de l’auberge de Whitbury me l’a remis en échange d’une pièce. Il ignore qui l’a payé. Mais je connais ce sceau. Vous aussi. »
Helena serra le papier dans sa paume, froissant les bords. Sa rage ne s’était pas dissipée — elle avait changé de cible. Eastman. Pourquoi voudrait-il saboter une jument qu’il croyait peut-être destinée à devenir sienne par alliance ? Pour ruiner publiquement les Ashworth au point que le nom devienne une rumeur, que la dette paraisse plus grave encore ?
« Vous auriez pu me le donner plus tôt », dit-elle d’une voix tendue.
« J’arrivais à peine à l’interpréter. Un sabotage sur le piste, c’est une chose. Le l’attribuer à un homme qui ne devrait même pas savoir où se trouve votre écurie de course, c’en est une autre. J’ai mis un temps à assembler les pieces. »
Elle sentit la pointe d’ironie. Cette fois, il ne l’avait pas laissée tomber. Il s’était mis en travers de la chute.
Nuit d’Ébène avait été ramenée à l’écurie, boitant à peine. Le maréchal-ferrant retira le clou, examina la plaie, hocha la tête.
« Ce n’est rien, mademoiselle. Une semaine au repos, et elle sera fine. Et ce crétin d’Eastman aura perdu sa mise. »
Helena se tourna vers Julian. Elle ne savait pas quoi dire. Merci lui brûlait la langue. Les soupçons, eux, résistaient encore, enfoncés sous la chair comme un éclat de sabot.
« Vous le saviez », répéta-t-elle. « Vous l’avez vu, et vous êtes venu quand même. »
« Je vous ai vue chuter », répondit-il, plus doucement. « C’est une image que je n’oublierai pas de sitôt. »
Elle le dévisagea, le papier toujours serré dans sa main. Sous la colère, sous la méfiance, quelque chose venait de se fissurer. Elle ne savait pas encore si c’était en lui ou en elle. Ce qu’elle savait, c’est que Lord Eastman, l’homme qu’elle s’était inventé pour fiancé, était en train de lui tailler un tombeau.
Et que Julian — son ennemi, son rival, celui qui l’avait exposée devant la comtesse — venait de lui offrir un coup de main.
Elle remonta en selle sur le cheval du palefrenier, les rênes ajustées, déjà à demi engagée, mais elle jeta un regard par-dessus son épaule.
« Restez près de moi jusqu’aux Stakes, Lindon. Il semble que Whitbury soit plus propre quand vous y êtes. »
Julian inclina la tête, un demi-sourire qui n’atteignait pas tout à fait ses yeux.
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