La Saison des Courses
Lire le chapitre 12: Aftermath
La nuit était tombée sur les terrains d’essai de Whitbury, et l’air sentait encore la poussière soulevée par les sabots. Helena marchait en cercle autour de la stalle de sa jument, les mains nouées derrière le dos. La bête, une alezane brillante nommée Tempête, avait la jambe bandée, et le vétérinaire avait été formel : une semaine de repos, pas un jour de moins.
Julian se tenait à l’entrée, adossé au chambranle, les bras croisés. Il ne disait rien, mais sa présence pesait. Elle finit par s’arrêter et le fixa.
— Vous étiez là, au bon moment, avec le bon mot, murmura-t-elle. Comme toujours.
— Vous croyez que j’ai planté ce clou moi-même ?
— Je crois que vous êtes capable de beaucoup, monsieur Ashford. Je ne sais simplement pas encore jusqu’où.
Il eut un sourire sec, presque las.
— Si j’avais voulu vous éliminer, j’aurais choisi un moyen moins voyant. Un scandale, peut-être. Une lettre anonyme au *Morning Post*. Vous m’accorderez que cela me ressemblerait davantage.
Elle ne put retenir un léger tic de la mâchoire. Il avait raison, et c’était exaspérant.
— Alors qui ? insista-t-elle. Votre mot parlait d’Eastman. Mais un mot, cela ne prouve rien.
Julian décroisa les bras et fit trois pas dans la stalle, baissant la voix.
— Le maréchal-ferrant qui a ferré Tempête hier n’est pas celui que votre père employait. Je l’ai vu quitter l’écurie au crépuscule. Il est monté dans une voiture noire, discrète, sans armoiries. Mais je connais les chevaux attelés : deux bais bruns à la crinière tressée. Personne ne tresse ainsi que chez Lord Eastman.
Helena sentit son pouls s’accélérer. Elle passa une main sur l’encolure de Tempête.
— Vous êtes certain ?
— Assez pour vous proposer d’aller vérifier vous-même. Les traces de la voiture doivent encore être visibles sur la route de terre, au nord de la propriété. Si nous partons maintenant, nous pouvons suivre la piste jusqu’à la grille de son domaine.
Elle le regarda longuement. La lumière d’une lanterne accrochée au mur tremblait dans ses yeux gris, et pour la première fois, elle ne parvint pas à y lire de calcul.
— Pourquoi feriez-vous cela ? demanda-t-elle. Vous n’avez rien à gagner à m’aider, sauf si vous cherchez à me devoir quelque chose.
— Peut-être que je cherche simplement à voir jusqu’où va la vérité. Et peut-être que je me méfie d’un homme qui ruine une famille pour une dette que je ne comprends pas encore.
Elle hésita. L’alliance était fragile, posée sur un fil aussi mince que la corde d’un arc. Mais Tempête était hors course pour une semaine, et le temps pressait.
— Allons-y, dit-elle enfin. Mais si vous me menez dans un piège, je vous jure que je ferai en sorte que chaque club de Londres entende parler de votre manque de parole.
— Je n’en doute pas une seconde.
Ils sortirent dans la nuit. Helena avait enfilé une cape sombre, et Julian tenait une lanterne basse, éclairant à peine le sol. La route de terre, humide des pluies de la semaine, gardait effectivement des ornières fraîches. Deux sillons parallèles, profonds, la marque d’une voiture lourde.
— Elle roulait vite, nota Julian. Le cocher savait qu’il devait disparaître avant la nuit.
Ils suivirent la piste sur près d’un quart de lieue, longeant une haie de charmes, puis un petit bois de bouleaux. Helena sentait le froid monter de la terre, et avec lui une rage sourde. Quelqu’un avait voulu la tuer, ou au moins la blesser assez pour l’éliminer de la course. Quelqu’un qui savait que sans Tempête, elle n’avait plus aucune chance.
— Arrêtez-vous, murmura Julian.
Il coupa la lanterne. Autour d’eux, l’obscurité devint totale. Helena retint son souffle. Au loin, elle perçut un bruit de voix, étouffé par la distance, puis le grincement d’une porte.
— La grille nord du domaine d’Eastman, dit Julian à voix basse. Elle est à cinquante pas.
Ils s’approchèrent à pas feutrés, se couchant presque dans l’herbe haute le long du fossé. À travers les barreaux de la grille, Helena vit une cour éclairée de torches. Des hommes s’affairaient autour d’une voiture noire, dételant deux bais bruns à la crinière tressée.
— C’est bien lui, souffla-t-elle.
Mais ce n’était pas tout. Dans la pénombre, elle vit une silhouette plus petite, vêtue de sombre, qui semblait donner des ordres. L’homme se retourna brièvement vers la lumière, et Helena retint une exclamation.
— Ned Stokes. Mon jockey.
Julian serra le poing dans l’herbe.
— Votre homme. Il est passé de votre côté à celui d’Eastman.
— Ou il y a toujours été, répondit-elle, la voix serrée.
Elle voulait se lever, courir, exiger des réponses. Julian lui posa une main sur le bras.
— Pas maintenant. S’ils vous voient, tout sera perdu. Vous n’aurez plus aucune preuve, seulement des accusations.
Elle se mordit la lèvre. Il avait raison, encore une fois. Mais cette soumission lui coûtait.
— Revenons, dit-elle enfin. Mais je veux savoir pourquoi. Pourquoi Eastman chercherait à me ruiner ? Nous ne sommes pas des ennemis déclarés. Mon père avait des dettes envers lui, oui, mais elles étaient remboursées chaque année avec les intérêts.
Julian se releva lentement, l’aidant à faire de même. La nuit les enveloppait, et ils marchèrent en silence sur le chemin du retour. Ce ne fut qu’au moment de franchir la porte de l’écurie qu’il parla :
— Peut-être qu’il ne veut pas votre argent. Peut-être qu’il veut votre nom.
Helena se figea, la main sur la poignée.
— Que voulez-vous dire ?
— Votre mère, dit-il doucement. La jument noire. Le testament dont parle sa lettre. J’ai fait quelques recherches après avoir vu le sceau de la dowager. Lord Eastman a acheté, il y a cinq ans, un élevage qui appartenait autrefois à votre grand-père maternel. Il y a trouvé des documents. Des documents qu’il n’avait peut-être pas le droit de lire.
Helena ouvrit la porte et entra, s’appuyant contre le mur de la stalle. Tempête hennit doucement dans son box, comme pour la rappeler à elle.
— Vous avez fouillé dans mes affaires, souffla-t-elle.
— Dans les affaires de votre famille, oui. Et j’y ai trouvé ceci.
Il sortit de la poche de son manteau une lettre pliée, jaunie. Il la lui tendit. Elle n’y toucha pas immédiatement.
— D’où vient-elle ?
— De la bibliothèque de la dowager. Elle me l’a confiée après notre entrevue, disant qu’elle préférait que vous l’appreniez d’un allié plutôt que d’un ennemi.
Helena s’empara enfin de la lettre. À la lumière de la lanterne qu’il ralluma, elle déchiffra l’écriture fine et élégante de sa mère.
*À qui saura attendre, je lègue la vérité. Le cheval noir qui court sous le nom d’Eastman n’est pas de son élevage. Il est de celui de votre père. Quiconque montera ce cheval aux Stakes trahira le sang des Ashworth, et quiconque le réclamera en réclamera plus qu’une bête.*
Elle relut la phrase trois fois.
— Il a volé un cheval à mon père, murmura-t-elle. Il ne veut pas me ruiner. Il veut m’empêcher de réclamer ce qui est à moi.
Julian resta silencieux un moment. Puis il dit, d’une voix plus basse encore :
— Si vous voulez gagner les Stakes, il ne vous suffira pas de courir. Il vous faudra prouver que le cheval d’Eastman est le vôtre. Et pour cela, il vous faudra la dowager.
Le lendemain matin, Helena ne dormit que quelques heures. Elle se rendit à cheval chez la dowager, sans prévenir. Julian la rejoignit devant la grille, comme convenu. Ils montèrent ensemble l’allée de gravier, silencieux, chacun perdu dans ses pensées.
La dowager les reçut dans son petit salon, entourée de ses chats et de ses journaux de courses. Elle les observa entrer, côte à côte, et un sourire presque imperceptible traversa son visage ridé.
— Vous voilà enfin une équipe, dit-elle sans préambule. Il était temps.
Helena voulut protester, mais la vieille dame leva une main.
— Ne me racontez pas de mensonges, ma chère. Je vous ai vus hier soir, au bord de la route, à plat ventre dans l’herbe comme deux espions de comédie. Si vous n’aviez pas autant de dignité, vous m’auriez fait rire.
Julian toussa légèrement.
— Nous avons trouvé des preuves, madame. Lord Eastman a employé le jockey d’Helena et tient un cheval qui ne lui appartient pas.
La dowager sortit ses lunettes et les chaussa.
— Je le sais depuis le début, dit-elle simplement. C’est pour cela que je vous ai accordé cette audience, puis cette place à mes côtés. Je voulais voir si vous auriez l’intelligence de le découvrir par vous-mêmes.
Elle se tourna vers Helena.
— Les Stakes approchent, ma chère. Vous avez une semaine pour soigner votre jument et pour préparer votre réclamation. Et vous, monsieur Ashford, avez une semaine pour prouver que vous êtes digne de la confiance que je vous accorde.
Elle se leva, s’appuyant sur sa canne.
— Je tiendrai ma loge principale pour vous deux, aux courses du samedi. Vous y serez mes invités. Et croyez-moi, ce jour-là, tout Londres aura les yeux fixés sur nous.
Elle leur fit un petit signe de tête et quitta la pièce, laissant Helena et Julian seuls face à face.
Helena baissa les yeux sur la lettre de sa mère, toujours dans sa poche. Puis, enfin, elle adressa un regard franc à Julian.
— Merci, dit-elle simplement. Et si vous vous servez de moi, je vous détruirai.
— J’en suis certain, répondit-il avec un léger sourire. C’est ce que j’aime chez vous.
Il sortit devant elle, et Helena resta un instant immobile, la main posée sur le papier. Quelque chose avait changé, mais elle ne savait pas encore si c’était pour le meilleur ou pour le pire.
Elle rejoignit Julian sous le porche, et le soleil de l’après-midi éclaira leurs épaules rapprochées. Pendant un instant, ils furent presque des alliés. Presque.
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