La Saison des Courses
Lire le chapitre 13: Coals and Carriages
Les tribunes de Newmarket vibraient d’une fièvre que même le brouillard matinal ne pouvait étouffer. Helena serrait les rênes de son hongre baie, les doigts crispés sur le cuir usé, et fixait l’entrée du paddock où l’on menait les concurrents du Prince Regent Stakes. Sa jument, Cinders, boitait encore à l’écurie — la ferronnerie sabotée lui avait coûté une semaine précieuse, et la course de ce jour n’était qu’une parade, un simulacre de présence pour ne pas éveiller les soupçons.
« Vous portez le deuil d’avance, Lady Helena ? »
La voix de Lord Eastman tomba comme une pierre dans l’eau calme. Il s’approcha, haut perché sur un étalon noir luisant de sueur, et son sourire avait la précision d’un scalpel. Il inclina la tête vers la loge de la douairière, où celle-ci observait la scène derrière son face-à-main.
« On dit que votre écurie retire son cheval. Une coïncidence fort commode, à quinze jours du Jubilé.
— On dit beaucoup de choses, mylord, répondit Helena en gardant un ton uni. La plupart fausses. Cinders est simplement au repos. La santé d’un animal prime sur un trophée.
— Ah, l’honneur de l’élevage Ashworth. » Eastman laissa traîner les syllabes. Soudain, il haussa la voix, assez fort pour porter jusqu’aux tribunes — et jusqu’à la douairière. « Ou peut-être ne s’agit-il pas de santé. Peut-être s’agit-il de la qualité de votre jument. J’ai entendu des choses curieuses, des arrangements discrets, des jockeys achetés... des chevaux qui ne sont pas ceux que l’on prétend. »
Helena sentit le sang lui monter aux joues. Le mensonge était si grossier qu’elle aurait pu en rire — mais le cercle de spectateurs se resserrait, avide, et la douairière, elle, ne riait pas. Son regard traversa la distance comme une flèche.
« J’exige des preuves, Lord Eastman, dit Helena d’une voix claire. Ou je vous prie de retirer cette insinuation.
— Des preuves ? » Il éclata d’un rire qui n’avait rien de naturel. « La voici, la preuve. J’ai fait l’acquisition, en toute bonne foi, d’un cheval qui se révéla porteur des marques de l’élevage Ashworth. Un cheval que vous avez peut-être vendu avec un certificat arrangé. Et votre jockey évanoui dans la nature... Ned Stokes, est-ce son nom ? Il travaille pour moi désormais, et il a de fort intéressantes révélations à faire. »
Helena ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Stokes. Le traître. Elle aurait dû s’y attendre, et pourtant cette attaque frontale, publique, en plein champ de course, lui coupait les jambes. Autour d’elle, les murmures enflaient, portés de bouche en bouche comme du chaume sec.
C’est alors que Julian apparut.
Il émergea de la foule comme s’il en avait toujours fait partie, sans hâte excessive, le col de sa redingote parfaitement ajusté, une main gantée tenant une enveloppe de papier jaune. Il s’arrêta à trois pas d’Eastman, inclina la tête avec une courtoisie presque excessive.
« Lord Eastman. Je vous prie de m’excuser pour cette interruption — je n’ai pu m’empêcher d’entendre votre intérêt pour les chevaux au pedigree douteux. » Il brandit l’enveloppe, la fit miroiter sous la lumière grise. « Et j’ai justement ici une preuve de pedigree. Mais peut-être la vôtre. »
Eastman pâlit. Sa main se serra sur la cravache.
« Je ne vois pas de quoi vous parlez.
— Non ? » Julian décacheta l’enveloppe, en tira une feuille pliée en quatre. Il la déplia avec lenteur, comme un maître d’école exhibant un devoir rendu en retard. « Une lettre de vente signée de votre main. Datée de mars dernier. Stipulant la cession, à votre domaine de Melford, d’un hongre bai de quatre ans, porteur des marques d’élevage Ashworth — mais sans certificat. Vous l’avez acheté en toute connaissance de cause, mylord. Sans doute à cette personne que vous appelez votre nouvelle recrue. »
Il tourna la feuille vers la foule. Helena reconnut, d’un coup d’œil, la gueule du cheval volé — l’animal que son père avait décrit dans ses cahiers comme l’héritier direct de la lignée du grand étalon noir. Le cheval qu’elle cherchait depuis des semaines.
« Ce cheval, pourtant, fit Julian, porte un certificat de santé établi par votre propre vétérinaire. Or ce certificat est daté de février. Le cheval ne pouvait être à la fois dans votre écurie en février et importé frauduleusement d’Irlande en avril, n’est-ce pas ? » Il sourit, d’un sourire net et solaire. « Une petite incohérence. Le genre d’incohérence que la douairière déteste par-dessus tout. »
Eastman blêmit encore. Sa bouche s’ouvrit, se referma, comme un poisson hors de l’eau.
« Je... »
« Vous vous êtes trompé de cible, interrompit Julian. Vous avez accusé Lady Helena d’avoir triché avec sa jument. Or sa jument est au repos — tout Newmarket le sait. Et vous, vous trichez avec un cheval volé, dont la vente remonte à mars. » Il se tourna vers la loge de la douairière, inclina la tête avec un respect appuyé. « Je pose la question à Sa Grâce : est-il d’usage de laisser un gentleman accuser une dame de fraude quand il est lui-même receleur de bétail volé ? »
Un silence de plomb tomba sur la tribune. Eastman fit un pas vers Julian, l’écume aux lèvres, puis sembla se rappeler où il se trouvait. Il recula, redressa les épaules, et feignit de rire.
« Ce n’est qu’une misérable querelle de mots. Nous reparlerons de cette lettre.
— Non, dit la douairière.
Sa voix, portée par le silence, tomba comme un jugement. Elle s’était levée dans sa loge, toute noire et droite, la canne frappant le plancher avec autorité.
« Nous ne reparlerons de rien, Lord Eastman. Vous avez insulté une dame en public. Vous vous êtes rendu ridicule en attaquant un élevage dont le nom, je tiens à le rappeler, est le seul qui ait jamais produit deux vainqueurs du Jubilé. » Elle marqua une pause, et son regard parcourut la foule comme une faux. « Je n’aime pas les tricheurs, ni les menteurs. Et je n’aime pas non plus ceux qui confondent la violence avec l’intelligence. Vous êtes prié de reprendre votre cheval et votre personnel, et de quitter ces terrains avant la cinquième course. »
Eastman ouvrit la bouche.
« Maintenant, dit la douairière.
Il partit. La foule s’écarta devant lui comme devant un fiévreux ; Helena vit son dos raide, la bosse de sa nuque qui encaissait les rires étouffés, le claquement des sabots de l’étalon noir qu’un groom tenait par la bride. Puis il disparut dans la brume, et elle se retrouva à respirer trop vite, le cœur cognant contre le corset.
Elle se tourna vers Julian.
« Vous aviez cette lettre depuis combien de temps ?
— Depuis hier soir, dit-il avec une simplicité déconcertante. J’ai pensé qu’il serait plus élégant de la distiller au moment le plus profitable.
— Vous m’avez laissée m’enfoncer. Vous avez attendu.
— Je vous ai laissée paraître innocente, la corrigea-t-il doucement. Et vous l’étiez. Vous le saviez, je le savais, la douairière le savait. Laissez un homme s’accuser lui-même. Il l’a fait avec une efficacité remarquable. »
Elle aurait voulu lui en vouloir, de cette manœuvre froide, de cette maîtrise qui lui rappelait qu’il était avant tout un joueur, un homme de Bourse. Mais elle ne trouvait en elle que le reflux de la peur et une gratitude qu’elle refusait de nommer.
« Vous n’avez pas à me remercier, dit-il, comme s’il lisait ses pensées. Ce n’est pas de la charité. » Il baissa la voix, et quelque chose de plus grave passa dans ses yeux noirs. « C’est de la coopération. Nous avons le même adversaire, et nous avons la même course à gagner. Le Jubilé approche. Votre jument a besoin de repos. Et le cheval volé d’Eastman — le vôtre, celui de votre père — est maintenant dans une écurie qui lui appartient toujours, à Melford. »
Il fit un pas vers elle, et son parfum de cuir et d’encre l’enveloppa malgré elle.
« Je connais un moyen de le récupérer, dit-il. Mais il faudra que vous me fassiez confiance. Vraiment. Sans filet.
Helena baissa les yeux sur la lettre jaune qui dépassait encore de sa poche, puis sur la silhouette noire de la douairière qui lui faisait signe de monter dans sa loge. Quelque chose dans le regard de Julian, une lueur presque vulnérable, lui fit pressentir que ce qu’il allait lui demander valait bien plus qu’une course.
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