La Saison des Courses
Lire le chapitre 14: Whispers and Tall Tales
La nouvelle se répandit plus vite qu’une pollinisation de puceron sur un champ de navets. Helena l’apprit non pas par une lettre de sa tante, ni par un billet de Lady Pemberton, mais par la bouche de son propre palefrenier, qui tenait le journal du matin comme s’il s’agissait d’un serpent venimeux.
« Miss, il faut que vous voyiez ceci. »
Elle était dans la cour des écuries, les mains enfarinées jusqu’aux coudes — elle avait passé l’aube à masser les tendons de la jument noire, celle que le comte Eastman avait cru pouvoir voler. Elle prit le journal sans s’essuyer.
*La Chronique mondaine*, rubrique « Murmures et Médisances », signée d’un certain « Masque de Velours ».
> *Il paraît que la jeune héritière des Ashworth, fameuse pour son amour des chevaux plus que des cavaliers, a trouvé un nouveau partenaire de danse — et de galop. L’homme de la City qui la sauva à Whitbury fut vu à ses côtés durant les courses, plus proche que ne l’exigerait la simple amitié. On murmure que la bourse de la demoiselle et le cœur du financier battraient peut-être à l’unisson. À suivre.*
Helena froissa le papier si fort que l’encre s’étala en traînées grises.
« Ce n’est pas possible, souffla-t-elle. Il n’était même pas à mes côtés. Il était à trois places de distance, à discuter avec un entraîneur de Newmarket. »
Ned, le nouveau garçon d’écurie engagé la semaine passée, risqua un sourire. « C’est ça, la mode, Miss. Vous pouvez être seule dans un champ et on vous mariera quand même à l’homme qui regardait le même nuage que vous. »
Elle jeta le journal dans la paille. « Que l’on selle Brisevent. Je vais à la ville. »
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Elle le trouva à son club, ce qui était déjà une provocation. Un gentleman n’y recevait pas une dame non accompagnée, mais Julian Ashby n’était pas un gentleman de naissance — il était pire : il était un homme qui avait gagné sa fortune et qui, par conséquent, se croyait au-dessus de certaines règles, ou peut-être simplement les ignorait.
Il la reçut dans une petite pièce privée, devant une tasse de café qui fumait encore. Il ne parut pas étonné.
« Vous avez lu Masque de Velours », dit-il.
« Vous l’avez écrit », répondit-elle.
Julian rit — un vrai rire, franc, qui plissa le coin de ses yeux. « Je n’ai pas ce talent. Masque de Velours est une femme, d’ailleurs. Une certaine Mrs. Whitstable, ancienne couturière de la reine, qui vend des potins pour payer les dettes de jeu de son mari. Nous avons failli faire affaire ensemble, autrefois. Elle donne des informations, mais ne les invente jamais. »
Helena s’assit sans y être invitée. « Alors quelqu’un lui a parlé de nous. Qui ? »
« Vous êtes apparue à mon bras aux courses. Devant la moitié de Londres, et surtout — la comtesse douairière. Vous pensez que cela allait passer inaperçu ? »
« Vous n’étiez pas à mon bras. Vous marchiez à côté de moi. »
« Dans le langage de la mode, c’est la même chose. On ne marche pas aux côtés d’une héritière non mariée sans provoquer des murmures. Vous le savez. »
Elle le savait, en effet. Et c’était précisément ce qui la mettait si en colère. Elle n’avait pas fait attention — elle avait été trop préoccupée par la confrontation avec Eastman, par la jument sauvée, par le frisson de la victoire. Elle ne s’était pas rendu compte que Julian, en se plaçant à sa droite, avait fait un choix stratégique. Ou peut-être l’avait-elle remarqué, et ne l’avait-elle pas jugé plus important qu’un geste de courtoisie.
« Cette rumeur va me nuire, dit-elle. On va croire que je suis vous courtise. Ou — pire — que je vous ai pris comme amant pour financer mes écuries. »
Julian reposa sa tasse avec un soin exagéré. « Et ce serait si terrible ? »
Le sang lui monta aux joues avant qu’elle puisse le contrôler. Elle se maudit intérieurement. Décidément, cet homme avait un talent pour la déstabiliser.
« Ce serait faux, dit-elle d’un ton sec. Et les mensonges sont dangereux. Vous le savez mieux que quiconque. »
« Oh, je sais. Le mensonge est l’artillerie des imbéciles. Mais une rumeur — une rumeur est une monnaie d’échange. On peut la dépenser. »
Elle plissa les yeux. « Qu’entendez-vous par là ? »
Julian se pencha en avant. Sa voix baissa, comme s’il craignait que les murs du club n’aient des oreilles. « La douairière vous a reçue. Elle m’a reçu. Mais elle n’a pas encore annoncé son soutien officiel. Elle observe, elle attend. Elle veut voir ce que vous valez dans le monde, pas seulement dans le manège. Si la rumeur court que vous et moi formons une alliance — pas amoureuse, mais une alliance d’intérêt — cela donnent à réfléchir. Cela suggère que vous avez des ressources que vos ennemis n’ont pas anticipées. »
« Vous voulez qu’on nous croie… ensemble ? »
« Pas qu’on nous croie. Qu’on se demande. Le doute est plus puissant que la certitude. Ceux qui hésiteront à vous nuire, croyant que j’ai un intérêt dans votre cause, vous laisseront tranquille. Eastman ne peut pas vous attaquer seul si tout Londres croit que vous avez un associé en City. »
Helena se leva d’un bond. « Vous êtes en train de me demander de nous laisser calomnier pour votre stratégie. »
« Je vous demande de ne pas démentir. Pas encore. Pas publiquement. »
« Et si quelqu’un me pose la question directement ? Que dois-je dire ? »
Julian sourit, lentement, et Helena détesta la façon dont ce sourire lui fit quelque chose dans la poitrine. « Vous êtes une excellente cavalière, Lady Helena. Quand un obstacle se dresse, vous ne le contournez pas. Vous le sautez. Répondez à côté. Détournez la conversation. Parlez de pluie, de vos chevaux, de la dernière course. Vous n’aurez pas besoin de mentir. Il suffit de ne pas confirmer. »
« Vous avez réponse à tout, n’est-ce pas ? »
« Pas à tout. » Son ton changea, imperceptiblement. « Je n’ai pas encore répondu à la question de savoir pourquoi je fais cela. Pourquoi j’ai risqué ma réputation dans la City pour aider une femme que je connaissais à peine. Pourquoi j’ai passé des nuits à compulser les registres de ventes de chevaux pour trouver la trace de votre jument volée. Pourquoi je me tiens ici, à vous suggérer de jouer les amoureux devant toute la société. »
Helena resta figée. « Et pourquoi, alors ? »
Il la regarda, et pour la première fois, elle vit quelque chose de nu dans ses yeux — pas de calcul, pas de stratégie. Quelque chose de plus brut, qu’il ne laissa paraître qu’une seconde avant de refermer son masque.
« Parce que votre père avait raison, dit-il doucement. Sur un point. Le sang ne ment jamais. »
« Mon père ? Vous ne l’avez jamais rencontré. Il est mort avant votre arrivée à Londres. »
« J’ai acheté un carnet de notes à une vente aux enchères, il y a trois ans. Un carnet de dressage, rempli d’observations sur une jument noire. Signé de la main de votre père. J’y ai appris plus sur l’équitation que dans tous les traités que j’ai pu lire. » Il sortit un petit carnet de sa poche intérieure, usé, couvert de cuir marron. Helena le reconnut avant même qu’il ne le lui tende — la reliure, le monogramme AH, l’odeur du vieux cuir et de l’encre.
Elle le prit avec des mains tremblantes. « Vous l’aviez depuis le début. Vous saviez qui j’étais. »
« J’ai su qu’un Ashworth avait une dette envers ce sang », dit Julian. « Et j’ai voulu voir si vous étiez digne de votre père. Vous l’êtes. »
Helena ouvrit le carnet. Une écriture ferme, rapide, celle d’un homme qui ne gaspillait pas d’encre. Elle lut une phrase au hasard : *La jument donne tout dans les dix derniers mètres, mais il faut savoir l’y amener avec le cœur, pas avec le fouet.*
Elle referma le carnet et le serra contre sa poitrine. « Et cet homme — Eastman — vous a-t-il volé ce carnet, ou est-ce vous qui l’avez volé à Eastman ? »
Julian ne sourit pas. « C’est une question pour une autre fois. » Il se leva et lui tendit la main. « Pour l’instant, acceptez ma proposition. Laissez courir cette rumeur. N’en faites rien. Laissez-la travailler pour vous. Dans une semaine, vous aurez besoin de tous vos alliés, réels ou supposés. La douairière n’attendra pas éternellement. »
Helena prit sa main, par réflexe, et la retira aussitôt, comme si le contact l’avait brûlée. « Une semaine ? Pour quoi faire ? »
La porte s’ouvrit dans leur dos. Un domestique entra, porteur d’un billet sur un plateau d’argent. Julian le prit, le lut, et son visage se ferma.
« La douairière nous convie à une soirée intime samedi prochain », dit-il en levant les yeux vers Helena. « À Douvres. Chez elle. Elle a dit qu’elle voulait voir la fille de son amie et l’homme qui parlait si bien des chevaux… dans un cadre plus intime. »
Helena sentit un nœud se former dans son estomac. Une soirée privée. Deux invités. La douairière ne jouait pas à des jeux de salon.
« Elle nous teste, dit-elle. Elle veut voir si nous pouvons tenir notre rôle. »
Julian lui rendit un sourire — un sourire de défi cette fois. « Alors il faudra donner une représentation. »
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