La Saison des Courses
Lire le chapitre 16: The Turf Club Expels
Le soleil de l’après-midi frappait les vitres du Turf Club, mais Helena n’eut pas le temps d’en admirer l’éclat. Le portier, un homme au cou de taureau et à la moustache grise, lui barrait le passage comme s’il s’agissait d’une porte de prison.
« Je suis désolé, madame, mais les dames ne sont pas admises. »
Helena planta son ombrelle dans le pavé. « Je ne vous demande pas l’accès aux salons de jeu. Je viens consulter les registres d’élevage. C’est une affaire de sang et de courses, pas une partie de whist. »
« Les registres sont réservés aux membres. Et les membres sont messieurs. »
Julian, qui s’était arrêté deux pas derrière elle, s’avança. « Lord Ashworth est membre honoraire depuis vingt ans. Sa fille agit en son nom. »
« Sa fille n’est pas membre. »
« Le règlement ne précise-t-il pas que les héritiers peuvent consulter les archives en cas d’absence du titulaire ? »
Le portier ne tourna même pas la tête. « Les héritiers, monsieur, sont messieurs. »
Un éclat de rire s’éleva derrière eux. Helena se retourna : trois gentilshommes en redingote bleu nuit se tenaient sur le perron, et l’un d’eux — un certain Lord Fairfax, qu’elle reconnut pour l’avoir vu rôder autour de l’écurie de son père l’année passée — la dévisageait avec une ironie appuyée.
« Lady Ashworth, vous cherchez la porte des écuries, peut-être ? On y tolère parfois les jupons, à condition qu’ils ne touchent pas les chevaux de selle. »
Helena sentit la morsure de la colère lui brûler la gorge. Mais avant qu’elle puisse répondre, la voix de Julian s’éleva, coupante comme un rasoir :
« Lord Fairfax, je vous conseille de ne pas confondre une écurie avec le fumier dont vous êtes issu. »
Le silence tomba. Fairfax fronça les sourcils. « Vous me parlez ainsi, Wentworth ? Vous qui n’êtes que depuis trois saisons dans ce club ? »
« Trois saisons suffisent pour savoir où l’on met les pieds. Et ce seuil, je ne le franchirai pas si une dame de qualité n’y est pas admise. »
Il sortit une carte de sa poche de gilet — un carton crème, finement gravé — et la déchira en deux, puis en quatre. Il laissa les morceaux tomber sur les marches, entre lui et le portier.
« Madame, dit-il à Helena, si vous ne pouvez pas entrer, je n’y entrerai pas non plus. »
Elle le regarda, le souffle court. Un homme qui jetait sa candidature au Turf Club — le club le plus fermé de Londres, où les fortunes se faisaient et se défaisaient sur un pari — pour un point de principe. Pour elle.
Fairfax haussa les épaules et s’engouffra dans le club en maugréant, suivi de ses deux acolytes. Le portier, impassible, balaya les morceaux de carte du bout de son soulier comme s’ils avaient toujours été de la poussière.
Helena saisit Julian par le bras et l’entraîna à l’écart, sous l’auvent d’un marchand de tabac voisin. « Vous êtes fou. Vous venez de brûler votre admission. Pour moi. Devant tout le monde. »
« Pour la vérité, corrigea-t-il. Ce club est un repaire de vieux faucons qui confondent leur peur des femmes avec du jugement. Je n’ai pas besoin d’eux pour acheter un cheval. »
« Vous n’avez pas besoin d’eux pour acheter un cheval, peut-être. Mais pour le faire courir dans les meetings d’Epsom, pour être reconnu comme propriétaire, pour — »
« Pour quoi, Helena ? Pour exister ? » Il lui prit le menton, doucement, et elle sentit la chaleur de ses doigts à travers le gant. « J’ai existé longtemps sans leur estampille. Je continuerai. Et si cela doit me coûter une place dans leur alphabet, je préfère écrire le mien. »
Elle dégagea son menton, mais pas son regard. « Vous êtes impossible. Vous ne vous battez pas pour des causes, vous vous battez pour prouver que vous pouvez vous battre. »
« Peut-être. » Il sourit — ce sourire-là, rare, qui lui plissait le coin des yeux et qu’elle apprenait à reconnaître. « Mais vous n’êtes pas obligée de m’accompagner dans cette chute. Vous pouvez encore entrer par la porte de service, déguisée en groom. Vous seriez adorable en culotte. »
Elle éclata de rire, malgré elle. « Le jour où je me déguiserai en groom pour entrer dans un club qui m’interdit mon propre héritage, ce sera pour y mettre le feu. »
« Raison de plus pour rester à l’extérieur. » Il s’adossa au mur de briques. « Alors, qu’allons-nous faire de cette matinée perdue ? Nous avions prévu de consulter les registres de la jumenterie pour trouver la trace de la pouliche noire. Sans ces registres — »
« Oh, j’ai mieux que les registres. » Elle sortit un carnet de son réticule — un petit cahier de cuir fatigué, aux pages jaunies. « Le journal de ma mère. Il mentionne une vente, en 1803, à un certain M. Harlow de York. Harlow, Wentworth ? Ce nom ne vous dit rien ? »
Julian fronça les sourcils. « Harlow… Il y a bien un éleveur de ce nom dans le Yorkshire. Il a fait faillite en 1806. Ses chevaux ont été dispersés aux enchères. »
« Aux enchères. » Helena feuilleta les pages. « Ma mère note ici qu’elle refusa de vendre la jument à Eastman en 1804. Elle écrit : “Il a tenté de l’acheter trois fois. La dernière, il a menacé. Edward m’a dit de ne pas m’inquiéter, qu’il avait des protections. Mais je sais qu’il a fait courir des rumeurs sur notre écurie.” »
Julian se pencha, lisant par-dessus son épaule. « Des protections ? Quelles protections ? »
« Elle ne le dit pas. Mais mon père — votre carnet — » Elle leva les yeux. « Vous m’avez promis, avant le dîner de la douairière, de me révéler l’histoire de ce carnet. Quand ? »
« À la fin du dîner. Je tiendrai parole. Mais d’abord, il faut retrouver cette jument. Si elle a été vendue chez Harlow aux enchères, elle est peut-être passée entre les mains d’Eastman. »
« Ou entre les mains de quelqu’un qui la tient encore. » Elle referma le journal. « J’ai une autre piste. Ned Stokes. Il travaillait pour Eastman, mais il connaissait mon père. Il m’a déjà écrit une fois, il y a deux ans, pour me prévenir d’un possible sabotage. Je sais où le trouver. »
Julian haussa un sourcil. « Vous n’avez jamais mentionné cette lettre. »
« Non. » Elle soutint son regard. « Je ne vous faisais pas encore confiance. »
« Et maintenant ? »
Elle resta silencieuse un long moment. Un fiacre passa, les éclaboussant d’une vague de boue, et elle recula d’un pas.
« Maintenant, dit-elle enfin, je pense que vous êtes peut-être l’homme le plus honnête que j’aie rencontré dans ce monde de fumier. Mais vous gardez trop de secrets pour que je me jette aveuglément dans votre sillage. »
Il hocha la tête lentement. « Alors nous avons une heure avant le dîner de la douairière. Allons trouver Stokes. Vous me montrerez cette piste, et je vous montrerai la mienne. »
« Et quelle est la vôtre ? »
Il sortit une lettre de sa poche, scellée d’un cachet qu’elle ne reconnut pas. « Celle-ci m’est arrivée ce matin. De Newmarket. Un homme qui dit avoir vu la pouliche noire courir sous les couleurs d’Eastman, mais il refuse de témoigner par écrit. Il exige un visage. »
Helena prit la lettre, lut les premières lignes rapidement. « Newmarket est à deux jours de route. Nous ne pouvons pas y être et assister au dîner. »
« Non. » Julian la regarda, le regard grave. « Nous devons choisir. Le dîner de la douairière est un test d’alliance. Mais ce témoin est peut-être le seul moyen de prouver qu’Eastman a volé la lignée de votre mère. Il faut choisir, Helena. »
Elle tenait la lettre, le papier craquant entre ses doigts. Le soleil déclinait, jetant des ombres longues sur les pavés.
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