La Saison des Courses
Lire le chapitre 17: The Jockey's Confession
La pluie battait les fenêtres de l’écurie comme un refrain obstiné, et l’odeur du foin humide imprégnait l’air épais de cette fin d’après-midi. Helena retint sa jupe d’une main et poussa la porte de la sellerie d’un coup d’épaule. Le bois grinça, et elle s’arrêta net.
Ned Stokes était là, courbé sur un tabouret, les mains croisées entre les genoux. Son visage portait des traces de coups mal guéris, une estafilade encore rose le long de la mâchoire. Il leva les yeux, et ce qu’elle vit dans son regard la fit hésiter — non de la peur, mais une honte si profonde qu’elle en devenait presque tangible.
« Milady, » dit-il d’une voix rauque. « Je savais que vous finiriez par me trouver ici. »
Helena ferma la porte derrière elle. Le verrou claqua. Elle ne savait pas encore si c’était pour le protéger ou pour l’empêcher de fuir.
« On m’a dit que vous aviez été enlevé par Eastman, » dit-elle, les mots tombaient comme des pierres. « Et pourtant, vous voilà, vivant, dans mon écurie, à trois heures de Londres. Racontez-moi, Ned. Et cette fois, ne me mentez pas. »
Il se leva, mais ne s’approcha pas. Ce n’était plus le jockey hardi qui avait mené son père à la victoire à Epsom ; c’était un homme brisé, les épaules affaissées.
« Je n’ai jamais été enlevé, Milady. J’ai été acheté. »
Helena sentit son sang se glacer. Elle s’appuya contre le mur, les doigts crispés sur le bois rugueux.
« Combien ? »
« Mille guinées. Et la promesse d’une place dans ses écuries après la chute de votre père. »
« La chute de mon père… » répéta-t-elle, la voix sourde. « C’est donc bien un plan, alors. Vous étiez censé saboter les courses de mes chevaux, n’est-ce pas ? »
Ned détourna le regard. Sa pomme d’Adam monta et descendit dans un mouvement saccadé.
« J’ai refusé d’abord. Je vous le jure devant Dieu, Milady. J’ai refusé. Mais il avait des preuves — des dettes de jeu contractées au nom de votre père, des billets falsifiés qui le ruineraient s’ils étaient présentés au bon moment. Il m’a dit que je pouvais soit l’aider, soit regarder la famille Ashworth s’effondrer sous le poids du déshonneur. J’ai choisi de croire que je pourrais limiter les dégâts. »
Helena ferma les yeux. Son père n’avait jamais été joueur. Mais assez bon pour être humilié par un tel mensonge, assez noble pour ne pas se défendre.
« Et la jument noire ? » demanda-t-elle, rouvrant les yeux. « Celle que vous avez fait courir sous les couleurs d’Eastman à Newmarket ? »
Le silence de Ned fut plus éloquent que n’importe quel aveu. Il baissa la tête.
« Je l’ai volée pour lui, » murmura-t-il. « La nuit où votre mère est tombée malade. Il m’a dit que ce n’était qu’un prêt le temps qu’elle soit soignée. Mais je savais — je savais au fond de moi que c’était un vol pur et simple. Et pourtant, je l’ai fait. »
Helena traversa la pièce d’un pas lent. Elle s’arrêta à une main de lui, assez près pour voir les fissures dans son regard, les larmes qu’il retenait.
« Vous saviez que c’était mal, » dit-elle doucement. « Et vous l’avez fait quand même. Pourquoi me dire la vérité maintenant, Ned ? Pourquoi pas dans un tribunal, où votre témoignage aurait une valeur légale ? »
Il releva la tête, et pour la première fois, quelque chose d’autre traversa ses yeux — une ferveur presque désespérée.
« Parce que j’ai vu ce que vous avez fait à la course, Milady. Vous et ce M. Ashworth — enfin, ce M. Laurent. Vous avez tenu tête à Eastman devant tout le monde, et il s’est effondré comme un château de cartes. J’ai compris que je m’étais trompé de camp. Et j’ai vu quelque chose d’autre, aussi. »
« Quoi ? »
« Le cheval. La jument noire de votre mère. Elle est à Newmarket, sous les verrous d’Eastman, mais elle refuse de courir pour lui. Elle est maigre, maltraitée, mais elle se souvient. Elle attend. »
Helena sentit un frisson parcourir son échine. La mère dont elle gardait le journal caché sous son corset avait laissé une dernière promesse, une lettre inachevée mentionnant cette jument — un héritage plus vivant que le papier.
« Pourquoi devrais-je vous croire ? » demanda-t-elle, croisant les bras.
Ned s’agenouilla. Un geste si brusque, si inattendu, qu’elle recula d’un pas.
« Parce que je vous offre plus que des excuses, Milady. Je vous offre une arme. Je connais les hommes d’Eastman, leurs habitudes, leurs faiblesses. Je peux vous mener jusqu’à la jument. Et si vous voulez ma tête, vous l’aurez — mais pas avant que nous ayons ramené ce cheval chez lui. »
Helena le regarda longuement. Le bruit de la pluie remplissait le silence, et l’écurie sentait le cuir et la paille. Elle pensa à Julian, à sa promesse de lui révéler son histoire avant le dîner de la douairière. Elle pensa au journal de sa mère, caché dans sa chambre, qui contenait peut-être la clé de tout.
« Je ne vous pardonne pas, » dit-elle finalement. « Pas encore. Et si vous me trahissez une seconde fois, je ne vous tuerai pas, Ned — je ferai pire. Je vous ferai oublier par le monde entier. Vous deviendrez un homme sans nom, sans passé, sans avenir dans les courses. Vous comprendrez ? »
Il leva les yeux, et dans son regard, elle vit non pas la peur, mais une lueur d’espoir — peut-être la première depuis des mois.
« Je comprends, Milady. »
« Alors vous allez rester ici, caché, jusqu’à nouvel ordre. Personne ne doit savoir que vous êtes vivant. Et vous allez tout me raconter — tout ce que vous savez sur Eastman, ses écuries, ses complices, et la jument. Chaque détail, même ceux qui vous incriminent. »
Il acquiesça. Helena se tourna vers la porte, mais sa main s’arrêta sur le verrou.
« Une dernière chose, » dit-elle sans se retourner. « Vous avez dit que vous étiez ici depuis ce matin. Comment saviez-vous que je venais ? »
Le silence de Ned lui fit dresser l’oreille. Puis il parla, d’une voix étrangement calme.
« Je ne le savais pas, Milady. Mais un homme est venu me voir à l’aube. Il savait où me trouver, il connaissait mon nom, et il m’a dit que vous seriez là aujourd’hui. »
Helena se retourna lentement.
« Quel homme ? »
« Il a refusé de me dire son nom. Mais il portait un anneau — un sceau avec une tête de cheval. Et il a dit quelque chose d’étrange. Il a dit que vous seriez bientôt confrontée à un choix, et que la jument noire vous aiderait à trancher. »
Helena sentit le sang quitter son visage. Un sceau avec une tête de cheval. La bague de son père, volée la nuit de sa mort — ou offerte, selon une version qu’elle n’avait jamais osé affronter.
« Vous mentez, » souffla-t-elle.
« Je vous jure sur la tombe de ma mère, c’est la vérité, Milady. Je ne sais pas qui c’était, mais il connaissait votre père. Il en parlait comme d’un ami. Et il m’a dit d’ajouter ceci : la lettre est peut-être fausse, mais le cheval, lui, est vrai. »
Helena chancela. La lettre. La lettre d’Eastman qu’elle avait vue dans le journal de sa mère, la menace à peine voilée — elle l’avait montrée à Julian à la fin du chapitre précédent, et il avait froncé les sourcils, comme si quelque chose ne collait pas.
« Qu’est-ce que cela signifie ? » demanda-t-elle, la voix tremblante.
« Je ne sais pas, Milady. Mais j’ai pensé que vous devriez savoir avant votre dîner chez la douairière. Certaines vérités sont plus lourdes que d’autres à porter. »
La pluie redoubla de violence contre la fenêtre, et Helena sentit le poids du secret se resserrer autour d’elle. Elle avait un témoin, une arme, et peut-être un allié dans son propre écurie. Mais elle avait aussi un mystère nouveau — un homme à l’anneau de cheval qui semblait connaître son père mieux qu’elle-même, et qui savait déjà qu’elle aurait à choisir entre le dîner de la douairière et le témoin de Newmarket.
Quelqu’un jouait un jeu plus vaste qu’elle ne l’avait compris. Et pour la première fois, elle se demanda si Julian — le perspicace, le patient, celui qui possédait le carnet de son père — ne savait pas beaucoup plus qu’il ne le laissait paraître.
Elle déverrouilla la porte et sortit dans la pluie sans se retourner. Elle avait un dîner à préparer, une alliance à protéger, et un mensonge à dénouer — avant que le choix ne s’impose à elle.
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