La Saison des Courses
Lire le chapitre 19: The Trophy Recovered
La pluie s’était enfin tue, mais le ciel restait d’un gris de plomb, comme si Londres elle-même retenait son souffle. Helena pressait le dos contre la pierre humide de la ruelle, les pans de sa cape sombre trempés, et fixait la fenêtre du premier étage — celle que Julian lui avait indiquée d’un mouvement de tête précis.
— Tu es certain que le bureau d’Eastman est là-haut ? chuchota-t-elle.
— Son propre valet me l’a confirmé contre deux guinées et une promesse de silence. Il est absent ce soir, à une réunion de créanciers. Nous avons jusqu’à minuit.
Julian sortit un pied-de-biche de sous son manteau, et Helena sentit son pouls s’accélérer. Ce n’était pas la première folie qu’elle commettait, mais c’était la première qu’elle commettait *avec* lui. Et après ce baiser dans la voiture, après ces aveux à demi murmurés sous l’orage, elle ne savait plus si c’était le risque ou sa présence qui lui brûlait le sang.
Ils contournèrent la maison par la cour des domestiques. La serrure de la porte de service céda presque sans résistance — Julian avait manifestement fait ses devoirs. Dans le noir, il guida Helena le long d’un couloir étroit, la main posée au creux de son dos, légère mais ferme, comme si la diriger dans l’obscurité lui était aussi naturel que de monter à cheval.
Le bureau d’Eastman sentait le cigare froid et la cire à cacheter. Helena alluma une petite lanterne sourde et la promena sur les murs tapissés de plans de courses, de pedigrees encadrés, de lettres épinglées. C’était l’antre d’un homme qui collectionnait les chevaux comme d’autres collectionnent les dettes des autres.
— Le trophée devrait être là, dit Julian en ouvrant un coffret de bois posé sur la cheminée.
Il n’y avait rien.
— Il l’a déplacé, murmura Helena, la gorge serrée. Mon père l’a gagné à Epsom en 1811. Le trophée est en argent massif — trop précieux pour être exposé. Eastman doit le garder sous clé.
Elle se tourna vers le bureau, un meuble massif à multiples tiroirs. Le troisième tiroir refusait de s’ouvrir. Elle tira plus fort, puis jura à voix basse.
— Laisse-moi.
Julian s’accroupit près d’elle, sortit un rouleau de fines lames d’acier de sa poche, et s’attaqua à la serrure avec une dextérité confondante.
— Où as-tu appris cela ? demanda-t-elle, le souffle court.
— J’ai eu une jeunesse peu recommandable.
— Cela, je commence à le croire.
Un cliquetis — et le tiroir glissa. À l’intérieur, non pas un trophée, mais une liasse de lettres attachées d’un ruban bleu, et un journal aux coins usés. Helena les saisit sans réfléchir, les feuilleta. Des comptes. Des noms. Des dates. Chaque page était une preuve de chantage, chaque ligne un coup de poignard dans la réputation d’un homme ou d’une femme du beau monde.
— Eastman ne se contente pas de voler des chevaux, souffla-t-elle. Il collectionne les secrets comme d’autres collectionnent les montres.
Julian arrêta sa main sur une page précise. Son visage se durcit.
— Ce journal mentionne une transaction récente. Cheval noir, jument de lignée Ashworth. Vendu à un acheteur de Newmarket.
— Ned avait raison, dit Helena. Il tient une trace de tout.
Elle glissa le journal dans son corsage — une cachette scandaleuse et pratique — et continua de fouiller. Tout au fond du tiroir, sous un double fond qu’elle souleva d’un ongle impatient, quelque chose brilla. Une masse d’argent, ouvragée de feuilles de chêne et de rubans. L’Eclipse Cup.
Helena suffoqua. Elle souleva le trophée à deux mains. Il était froid, lourd, plein du souvenir de son père souriant sous un soleil d’Epsom, brandissant cette même coupe au-dessus de sa tête, sa jument écumante derrière lui.
— Nous l’avons, souffla-t-elle. Nous l’avons réellement.
Julian la regarda, et quelque chose dans son expression — une douceur qu’elle ne lui avait jamais vue — la fit rougir.
— Il y a pourtant des choses que même l’argent ne remplace pas, dit-il à voix basse.
Elle voulut répondre, mais un bruit de pas résonna dans le couloir. Deux voix, étouffées, qui se rapprochaient.
Julian éteignit la lanterne d’un geste. Le noir tomba, épais, sonore. Helena serra le trophée contre elle, le cœur tambourinant si fort qu’elle craignait qu’on l’entende. La porte du bureau s’ouvrit.
— J’ai oublié le registre des ventes, disait une voix de serviteur. M’sieur Eastman le voudra demain à l’aube.
— Dépêche-toi, répondit une autre. Cette maison me donne la chair de poule. On raconte que c’est un voleur de chevaux, mais moi je dis que c’est pire que ça.
La lumière vacilla sous la porte. Ils étaient deux, armés de bougies. Helena recula instinctivement, heurtant une chaise.
Le grincement fut presque imperceptible, mais la première voix s’interrompit.
— Tu as entendu ?
— Rien que le vent, idiot.
La porte s’ouvrit à la volée. La flamme de la bougie projeta la silhouette d’un homme en livrée, la mâchoire serrée, les yeux écarquillés.
— Holà ! Qui va là ?
Helena fit un pas vers la fenêtre, mais Julian fut plus rapide. Il se planta entre elle et le serviteur, les mains levées, le visage soudain lisse, presque amusé.
— Allons, mon brave. Ce n’est pas si grave.
— Monsieur Ashworth ? Non… vous n’êtes pas — voleur ! Au secours !
Julian sortit une bourse de sa poche et la lança au sol. Elle rebondit avec un cliquetis de pièces.
— Prenez ceci et oubliez que vous nous avez vus, dit-il d’une voix de velours. Personne n’a besoin de savoir que le bureau de votre maître a été visité. Vous garderez votre place. Votre maître gardera sa réputation. Et moi, j’aurai ce que je venais chercher.
Le serviteur hésita, les yeux rivés sur la bourse. Mais derrière lui, le second homme — plus petit, plus nerveux — se précipita vers le couloir.
— Il court chercher les autres ! cria Helena.
Julian se tourna vers elle. Son visage était soudain grave, presque dur.
— Prends le trophée. Sors par la cour. Va à l’écurie — attends-moi chez l’aubergiste de la Croix-Verte.
— Je ne te laisse pas—
— Helena. *Écoute-moi.* Si nous sommes pris tous les deux, tout est perdu. On m’a vu entrer. Personne ne t’a vue. Laisse-moi faire diversion.
La porte du couloir claqua. Des voix en colère approchaient, plus nombreuses.
— Je refuse.
Julian posa sa main sur la sienne, celle qui tenait le trophée. Sa peau était chaude contre la sienne. Sa voix n’était plus qu’un murmure.
— Tu ne me dois pas cela, dit-il. Mais tu me dois de rester libre. Pour elle. Pour le cheval. Pour tout ce que tu as perdu et que tu vas reprendre.
Il recula, lâcha sa main, et se tourna vers la porte.
— Helena. Va-t’en.
Elle obéit. Elle franchit la fenêtre du premier étage avec une légèreté de voleuse, se laissa glisser le long de la gouttière, atterrit dans la boue de la cour. Derrière elle, des cris s’élevèrent. Le bruit d’une table renversée. Des jurons.
Le trophée pesait contre son sein quand elle se mit à courir.
Elle était déjà à deux rues de là, trempée et essoufflée, quand la pensée la frappa comme un coup de fouet : *Que savait-il de ma mère ? De cette lettre ? Pourquoi a-t-il accepté si vite de porter le blâme ?*
Et pourquoi, maintenant qu’elle était libre, tout en elle ne songeait qu’à revenir en arrière, passer cette porte, saisir Julian par les épaules et lui demander de cesser d’être un héros ?
Mais elle continua de courir, le trophée d’Epsom serré contre elle, les larmes et la pluie confondues sur son visage.
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