La Saison des Courses
Lire le chapitre 24: Aftermath: Two in a Derby
L'aube était encore grise quand Ned Stokes apparut dans l'écurie, ses bottes crottées jusqu'aux genoux et son sourire édenté fendu jusqu'aux oreilles. Il s'arrêta net en voyant Julian Whitmore sangler la selle de Tempête, les mains hésitantes mais déterminées.
« Eh ben, dit Ned en crachant dans la paille, j'aurais cru voir un ange voler avant de voir ce Londres-là seller un cheval. »
Julian releva la tête, un éclat ironique dans l'œil. « Et pourtant, me voici. Votre maîtresse m'a promis une leçon de dressage, et je compte bien ne pas la décevoir. »
Helena sortit de la réserve à grains, les mains pleines de foin, une mèche rebelle lui barrant le front. Elle dévisagea Ned une seconde, puis son visage s'illumina d'un vrai sourire—le premier depuis des jours.
« Vous êtes revenu. »
« M'sieu le directeur a cru bon de m'renvoyer après c't'histoire du repas volé, mais j'ai entendu dire qu'on préparait une course à Whitbury. J'ai pensé qu'vous auriez besoin d'un homme qui connaît les stables mieux que personne. » Il jeta un regard oblique à Julian. « Et qu'vous auriez besoin d'quelqu'un pour veiller au grain. »
« Ned, dit Helena en s'approchant, je vous présente Julian Whitmore. C'est lui qui... »
« J'sais qui c'est. » Ned le toisa de la tête aux pieds, lentement. « Le gars qui devait acheter les terres de la famille et qui s'retrouve à seller Tempête. La vie est drôlement tordue. »
« Elle l'est, en effet », répondit Julian sans se démonter. Il tendit la main. Ned la regarda un long moment, puis la serra d'une poigne rugueuse.
« Bon. Puisqu'il faut courir à deux sur un seul cheval, moi j'dis qu'y a du boulot. »
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Ils travaillèrent toute la matinée dans la brume. Le format de la course était simple en apparence, diabolique en pratique : les deux cavaliers devaient alterner sur la même monture, changeant à chaque tour de piste sans jamais briser le rythme ni perdre plus de trois secondes au relais. Helena avait couru des courses de couple avec son père ; Julian, lui, n'avait jamais monté en course de sa vie.
« Non ! cria-t-elle pour la dixième fois. Vous freinez avec les rênes, pas avec le corps. Vous êtes pas un sac de farine, Whitmore. »
Il tira sur la bride, Tempête hennit de protestation, et Julian faillit basculer par-dessus l'encolure. Il se rétablit de justesse, les joues rouges de colère et d'embarras.
« Vous pourriez peut-être m'expliquer au lieu de me houspiller ? »
« Je vous explique. Vous n'écoutez pas. »
Ned, adossé à la barrière, mâchonnait un brin de paille. « La demoiselle a raison, m'sieu Whitmore. Le cheval, i sent votre tension. Vous êtes tendu comme une corde de violon, et i se dit qu'y a danger. Faut vous détendre. Pensez à aut'chose. »
« Penser à autre chose », répéta Julian entre ses dents. Plus facile à dire qu'à faire, quand l'autre chose en question était justement la femme qui lui criait dessus depuis deux heures, et que tout ce qu'il avait fait pour elle depuis une semaine semblait la rendre plus furieuse encore.
Helena descendit de sa jument d'entraînement, Doria, et vint se planter devant lui. Elle était plus petite que lui, mais à cet instant, elle paraissait immense.
« Écoutez, dit-elle d'une voix plus calme. Mon père disait toujours : le cheval est un miroir. Si vous voulez gagner, il faut d'abord vous vaincre vous-même. » Elle posa une main sur l'encolure de Tempête, qui se détendit immédiatement sous sa paume. « Tempête sent que vous avez peur de le blesser. Et il a raison. »
Julian la regarda, et pour la première fois, quelque chose dans son visage se défit. Ce n'était plus le Londonien calculateur, ni l'homme qui marchandait des secrets. C'était un homme fatigué, qui tenait une bride comme on tient un aveu.
« J'ai passé ma vie à ne pas toucher les choses que je pourrais casser, murmura-t-il. Les chevaux, les femmes, les contrats. Tout est fragile, si on y met trop de force. »
Helena ne répondit pas tout de suite. Elle fit glisser sa main le long de l'encolure de Tempête, puis la tendit vers lui—non pas pour le toucher, mais pour lui montrer comment caresser le cheval. Leurs doigts s'effleurèrent à peine. Il sentit la chaleur de sa peau malgré le froid du matin, et il sut qu'elle la sentait aussi, parce qu'elle retira sa main aussitôt.
« On reprend, dit-elle. Cette fois, laissez tomber vos épaules. Faites confiance à Tempête. Il sait où aller. Vous n'avez qu'à rester avec lui. »
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À midi, ils firent une pause. Ned avait préparé du bouillon chaud et du pain grossier, et ils mangèrent assis sur des ballots de foin dans la remise. La pluie s'était mise à tomber dehors, fine et persistante, un rideau gris qui isolait le domaine du reste du monde.
Helena s'était tue depuis un moment, tournant et retournant un quignon de pain entre ses doigts. Elle pensait à la lettre de sa mère, toujours pliée dans la poche intérieure de sa veste, à celle de son père, qu'elle n'avait pas encore osé ouvrir. Elle pensait à la dowager, au visage triomphant de Lady Margaret avant son effondrement—ou plutôt après son effondrement, quand la vérité avait fini par sortir.
« Elle m'a écrit, dit-elle soudain.
— Qui ? »
« Ma mère. Avant... avant tout ça. Elle m'a écrit une lettre qu'elle n'a jamais eu le courage de m'envoyer. Je l'ai trouvée dans le bureau d'Eastman, parmi ses dossiers. » Elle sortit la lettre, froissée et jaunie, sans la décacheter. « Je n'ai pas encore osé la lire. »
Julian la regarda fixement. Il y avait quelque chose dans ses yeux—quelque chose qu'elle n'avait jamais vu chez lui, une hésitation qui ressemblait presque à de la peur.
« Vous savez quelque chose à son sujet, dit-elle lentement. Quelque chose que vous ne m'avez jamais dit. »
Il détourna le regard. Dehors, la pluie redoublait, tambourinant sur le toit de la remise. Ned s'était éclipsé sous prétexte de vérifier les sabots de Tempête, et ils étaient seuls, isolés dans ce petit univers de foin et d'odeur de cheval.
« Ma mère est morte quand j'avais douze ans », dit-il enfin. « C'est pour cela que mon père m'a envoyé à Londres, chez un cousin qui tenait une banque. J'ai grandi là-bas, loin des chevaux, loin des terres. Je ne savais rien de la campagne, et je n'étais pas censé y retourner. »
Helena écoutait, immobile. La pluie avait presque cessé.
« L'année dernière, dit-il, mon père est mort. Il avait accumulé des dettes toute sa vie—le jeu, les mauvais investissements, les femmes. Quand j'ai vendu son domaine pour payer ses créanciers, il ne restait presque rien. Sauf une chose. » Il plongea la main dans sa poche intérieure et en sortit un papier plié, plus ancien encore que la lettre d'Helena, le papier jauni et cassant. « Une reconnaissance de dette. Datée de l'année de ma naissance. »
Il la lui tendit. Helena la prit, hésitante, et la déplia. L'écriture était serrée, nerveuse, familière sans qu'elle pût dire pourquoi. Et puis elle reconnut la signature au bas.
« Mon père. »
« Votre père avait prêté à mon père une somme considérable, pour sauver son domaine d'un hiver difficile. Mon père n'a jamais remboursé. Il n'avait pas l'argent, et puis il a eu honte, et la honte a tourné à l'amertume, et l'amertume à la jalousie. Il disait toujours que les Ashworth avaient pris quelque chose qu'on leur avait pris. » Julian rit sans joie. « Je ne savais pas encore à quel point il avait raison. »
Helena leva les yeux de la lettre. « Vous êtes venu ici pour rembourser une dette. Pour... » Elle s'arrêta, la voix soudain moins sûre. « Vous êtes venu acheter nos terres pour nous les rendre ? »
« Pour rembourser, oui. Pour rendre à votre famille ce que la mienne lui devait depuis trente ans. Et puis je suis arrivé ici, et j'ai vu vos écuries, vos chevaux, votre façon brutale et magnifique de défendre tout ça, et j'ai compris que ce n'était pas si simple. Une dette, ça se rembourse avec de l'argent. Mais ça ne répare rien. » Il la regarda enfin, droit dans les yeux, sans faux-semblant. « Rien de ce que j'ai fait depuis mon arrivée n'a été fait pour vous nuire, Helena. Tout cela, c'était parce que je pensais qu'en soldant la dette, je pourrais effacer la honte de mon père. Mais la honte, ça ne se transmet pas. Ça s'incarne. Et j'ai passé ma vie à incarner la sienne. »
Le silence retomba entre eux. Dehors, Ned sifflait une chanson paumée, et Tempête frappait le sol de son sabot, impatient.
Helena déplia la reconnaissance de dette et la regarda encore. Trente ans. Tout ce temps, son père avait su que les Whitmore leur devaient de l'argent, et il n'avait jamais réclamé. Il avait gardé la dette comme un secret, comme un poids qu'il portait seul pour ne pas faire peser la haine sur sa fille.
« Ma mère, dit-elle doucement. Comment saviez-vous quelque chose sur elle ? »
Julian hésita. « Votre mère a rencontré mon père, une fois. Il y a des années. Elle cherchait de l'aide pour les écuries, juste après la mort de votre père. Elle avait entendu dire que mon père avait des relations dans les courses. » Il fit une pause. « Il a refusé. Non parce qu'il ne pouvait pas aider, mais parce qu'il était trop fier pour aider les gens qui étaient restés en travers de sa gorge. »
Helena serra la lettre de sa mère contre sa poitrine. Elle comprenait maintenant pourquoi sa mère avait écrit cette lettre qu'elle n'avait jamais envoyée—une lettre d'excuse, sans doute, ou d'explication, ou d'adieu à une vie qu'elle n'avait pas su protéger.
« Merci de me l'avoir dit », dit-elle enfin. « Je ne savais pas à quel point j'avais besoin de savoir que mon père était un homme de parole. Et que vous... » Elle s'arrêta, chercha ses mots. « Que vous n'étiez pas simplement un homme venu pour acheter ce que ma famille avait construit. Vous êtes venu pour réparer ce que la vôtre avait cassé. »
Julian ne répondit pas. Il baissa les yeux vers le sol de la remise, vers la paille répandue, et quelque chose dans son visage parut s'adoucir.
« On ferait mieux de reprendre l'entraînement, dit-il. Whitbury, c'est dans trois semaines, et j'ai encore tout à apprendre. »
Helena se leva, plia soigneusement la reconnaissance de dette—celle-là, elle la garderait, comme un talisman ou une promesse—et la rangea dans sa poche, à côté des deux lettres encore scellées.
« Trois semaines, répéta-t-elle. Ça devrait suffire pour vous apprendre à monter, Whitmore.
— Et pour vous apprendre à faire confiance, Ashworth ? »
Elle se retourna. Il était debout devant la porte de la remise, silhouette sombre contre la lumière renaissante de l'après-midi. La pluie avait cessé, et un rayon de soleil traversait les nuages, dessinant une coulée d'or sur le sol boueux.
« Ça, dit-elle en passant devant lui, ça prendra plus longtemps que trois semaines. »
Mais elle ne dit pas non.
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