La Saison des Courses
Lire le chapitre 25: The Curve in the Track
Le petit matin enveloppait encore les écuries d’Ashworth d’une brume laiteuse lorsque Ned Stokes vint les chercher. Helena était déjà en selle, sa jument alezane frissonnant sous elle d’impatience, et Julian montait à côté d’elle, un vieux hongre gris qui lui avait été prêté pour l’entraînement. La piste d’exercice s’étendait devant eux, long ruban de terre battue bordé de haies basses, avec son virage serré au loin, là où la course se jouerait.
« Encore une fois », dit Ned, la voix grave, en s’appuyant sur sa canne. « Le changement à la corde doit se faire sans un mot. Quand vous approchez du poteau, la main de Lord Julian doit être sur la bride et la vôtre sur la selle. Une seule seconde d’hésitation, et vous êtes tous les deux au sol. »
Helena hocha la tête, les mâchoires serrées. Elle avait passé la nuit à retourner les paroles de Julian dans son esprit — la dette de son père, la lettre de crédit qui les liait désormais. Elle avait voulu lui en parler, mais chaque fois qu’elle ouvrait la bouche, les mots s’étranglaient.
Ils étaient partis au trot, puis au galop, prenant le virage ensemble dans un mouvement presque fluide. Presque. Au troisième passage, les choses se gâtèrent : la jument d’Helena trébucha sur une pierre qui n’aurait pas dû se trouver là. Elle se rétablit, mais le rythme était rompu, et Julian dut tirer sur les rênes pour éviter l’encolure de l’alezan. Ils s’arrêtèrent dans un nuage de poussière, soufflants.
« Ce n’est pas ainsi que cela se passera », gronda Helena, en sautant à terre. Elle se pencha pour examiner la jambe de sa jument. Rien de grave. Mais son regard attrapa quelque chose du coin de l’œil — un reflet, là, près de la haie, une silhouette qui s’éloignait à pas pressés. Un palefrenier, pensa-t-elle d’abord. Puis elle vit la petite pierre polie, trop lisse pour être naturelle, et le clou tordu qui gisait à côté. Son sang ne fit qu’un tour.
« Julian. »
Il la rejoignit, le visage inquiet. Elle tenait le clou entre ses doigts, le lui tendit sans un mot. Il le prit, le tourna, comprit tout de suite.
« C’est un clou de ferrure, mais pas du tout un clou de chez nous », dit-il lentement. « Les nôtres sont forgés à l’atelier du village. Celui-ci vient d’un autre forgeron. »
« Eastman », souffla Helena. « C’est lui. Il est venu la nuit dernière poser des pièges sur la piste. »
Ned s’approcha, examina la pierre et le clou, et ses traits se durcirent. « Il ne nous a pas manqué de respect depuis des semaines. Je pensais qu’il avait compris la leçon. Mais ceci… ceci est une offense à mes écuries. »
Helena sentit la colère monter, chaude comme la fièvre. Elle voulait sauter sur sa jument et foncer chez Eastman, lui arracher sa cravate et le forcer à avouer devant tout Londres. Mais Julian posa une main sur son bras, et cette main était légère, mais ferme.
« Attendez. »
Elle voulut se dégager, mais il la retint.
« Si vous allez le confronter maintenant, il niera. Et vous n’aurez rien sinon l’air de vous être fait une idée paranoïaque. Mais si nous avons une preuve réelle — un témoin, un objet — alors nous avons une arme. »
Helena se figea. C’était exactement ce qu’elle aurait dû dire. Elle se dégagea sèchement, mais sans hostilité. « Vous pensez à cela, vous aussi ? »
« Tout le temps », avoua-t-il à voix basse. « Je me suis demandé toute la nuit comment la course se jouerait s’il décidait de jouer plus bas que cela. Et je me suis dit que le meilleur moyen de le battre serait de ne pas lui donner de leçon en duel, mais de lui faire perdre son propre jeu. »
Elle plissa les yeux. « Quelle est votre idée ? »
S’ensuivit un silence. Ned Stokes s’était éloigné, inspectant la piste, cherchant d’autres pièges. Julian se pencha vers elle, abaissant la voix.
« Nous savons tous deux qu’Eastman a un homme de confiance, un certain Pratt, qui passe à l’écurie adverse chaque matin pour soigner les bêtes. Il y a fort à parier que c’est lui qui a posé ces pierres — ou un autre coursier payé. Si nous le suivons, nous trouverons son point de rendez-vous. Et là, nous pourrons l’attraper la main dans le sac, ou au moins apprendre assez pour retourner la situation. »
Helena réfléchit, le menton dans la main. Elle aurait pu refuser — c’était de la guérilla, pas de la course. Mais il n’y avait pas de temps pour l’honneur, pas quand chaque entraînement comptait et que la jument était sa plus grande chance. Elle hocha lentement la tête.
« Très bien. Mais nous le suivons ensemble. Vous seul ne savez pas repérer un homme d’Eastman à vingt pas. »
Un éclair d’amusement passa dans les yeux de Julian. « La renverse-t-elle jamais ? »
« Jamais. Appréciez cela, Lord Westbrook. C’est pour votre sécurité. »
Ils laissèrent Ned s’occuper des chevaux et partirent à pied, la brume encore épaisse, longeant les haies derrière les écuries. Il leur fallut un quart d’heure pour atteindre le coin de route où, chaque matin, Pratt devait passer. Ils se cachèrent derrière un tas de foin, et Julian, soulevant un pan de la toile, observa le chemin.
« Le voilà », murmura-t-il.
Helena suivit son regard. Un homme trapu, la démarche rapide, marchait sur la route, visiblement pressé. Il tourna à gauche, longea un mur de pierre, et disparut derrière une dépendance en ruine.
Julian et Helena s’approchèrent à pas feutrés, se plaquant contre le mur. Des voix leur parvenaient, étouffées.
« …la jument boitera dans trois jours, dit la voix de Pratt. La pierre est déjà dans la piste. Faut juste qu’elle la touche. »
« Elle a failli la toucher ce matin, répondit une autre voix plus grave. Mais il y avait des témoins. Fallait faire ça la nuit, imbécile. »
Helena attrapa le bras de Julian. C’était bien cela. Elle voulut se jeter en avant, l’affronter, mais il la retint d’une poigne de fer, lui faisant signe de rester muette. Quelque chose dans son regard lui fit obéir.
Ils écoutèrent encore un moment — des détails sur une seconde pierre, plus près du poteau final, et sur un piquet de bois qui pourrait être monté la veille de la course. Rien d’autre. Puis les deux hommes se séparèrent.
Helena laissa échapper un souffle. « Il veut ruiner ma jument. Et ensuite nous priver de la course. »
« Et nous n’aurons qu’un témoignage de ouï-dire », dit Julian. « Pratt ne parlera jamais contre son maître. Mais si nous nous rendons à la piste maintenant, nous pouvons trouver la seconde pierre et la retirer sans que personne le sache. Il croira que son piège est en place, se préparera tranquillement, et le jour de la course, rien n’aura changé pour lui. Jusqu’au moment où il comprendra que son plan a échoué devant tout Londres. »
Helena le regarda longuement. Il y avait là une intelligence froide, presque joueuse, qui n’était pas celle d’un homme absorbé par la vengeance ou la peur. Elle pensa aux mensonges qui les avaient liés — le faux annoncement, la dette, la dame, les lettres. Elle pensa à tout ce qui restait non dit entre eux. Et pour une fois, elle laissa tomber son armure d’un cran.
« Vous avez raison », dit-elle, les mots venant avec effort. « Et j’ai confiance en vous pour mener cela. »
Il parut surpris, puis ému, et un sourire tout en retenue passa sur ses lèvres. « Vous me faites confiance, Lady Ashworth ? »
« Ne me faites pas regretter de le dire. »
À la piste, ils retirèrent la seconde pierre avec précaution, la glissèrent dans la poche de Julian. Il faisait déjà jour plein ; Ned les attendait, hochant la tête d’un air satisfait quand ils lui racontèrent leur découverte. Mais il restait un problème, et Helena le formulait déjà à voix haute, en remontant en selle :
« Il a dit que la jument boitera dans trois jours. Cela signifie qu’il restera encore des pièges. Et nous n’avons pas trouvé le dernier. »
Julian fronça les sourcils. « Le poteau », dit-il. « Il a mentionné un poteau. C’est là qu’il placera son coup décisif. Nous devons nous en occuper maintenant. »
Helena lança un regard vers le virage, là où le poteau final se dressait dans la brume matinale, droit et innocent.
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