La Saison des Courses
Lire le chapitre 26: Grit and Glory
La bruine matinale transformait le paddock en miroir grisâtre. Helena tenait la longe de Marée d'Argent, sa jument baie, et sentait déjà un frémissement anormal sous ses doigts. La jambe antérieure gauche de la pouliche portait une légère boiterie qui s'accentuait à chaque pas.
— Non, murmura-t-elle, les yeux fixés sur le genou qui se dérobait.
Julian s'approcha, son souffle formant une vapeur dans l'air froid. Il avait appris à lire ses silences. Il suivit son regard, vit ce qu'elle voyait, et son visage se durcit.
— Elle boite depuis combien de temps ?
— Elle ne boitait pas hier soir. Ned l'a examinée à l'étable avant de la rentrer. Rien.
Helena fit marcher la jument en cercle. Chaque foulée du postérieur gauche était une épine dans sa poitrine. La veille du Whitbury Stakes. Trente-six heures avant la course qui déciderait du sort de Fairhaven.
— Trouve un caillou dans le sabot, dit Julian, en s'accroupissant déjà pour examiner le membre.
Mais Helena savait. Les yeux de la jument, ce regard douloureux qu'elle connaissait depuis l'enfance, ne mentaient pas. Marée d'Argent avait fait un faux mouvement dans la nuit, peut-être dans la boue rendue traîtresse par la pluie. Une tendinite du suspenseur, ou pire.
Ned Stokes arriva en courant de l'écurie, une trousse de soins à la main. Il palpa le genou avec des doigts experts, ses mâchoires serrées.
— Elle est fière, my lady. C'est le genre de blessure qui demande trois semaines de repos, peut-être plus.
— Nous avons besoin d'elle demain.
— Nous avons besoin d'un cheval, pas nécessairement de celui-ci.
Helena se releva, les poings serrés. Marée d'Argent était la fierté de l'écurie Ashworth, la seule jument capable de tenir la cadence que le règlement de la paire exigeait. Les règles du Whitbury Stakes étaient particulières : deux cavaliers alternant sur un même cheval, avec un seul changement de monture autorisé en cas de défaillance. Si le premier cheval tombait, le second devait être suffisamment frais pour porter deux cavaliers à travers trois miles de terrain accidenté.
— Nous n'avons pas de cheval de rechange capable de supporter le poids de deux cavaliers adultes, dit-elle, la gorge serrée. Father avait commencé à entraîner Étoile du Nord, mais elle n'a que quatre ans et n'a jamais couru avec deux cavaliers.
Julian resta silencieux un long moment. Puis, d'une voix étrangement calme :
— Nous, si.
Helena se tourna vers lui. Il se tenait là, dans sa redingote de ville, les mains dans le dos, comme un homme qui annonce une mauvaise nouvelle dans un salon.
— Que veux-tu dire ?
— Mon écurie à Newmarket. Mon père l'a laissée dans un état pitoyable, mais j'ai réinvesti tous mes profits de Londres dans trois chevaux de course. L'un d'eux, Tempête de Bronze, a été dressé pour le travail en paire. J'ai engagé un entraîneur qui croyait en moi avant que tout le monde me tourne le dos. Tempête est vif, puissant, et capable de porter deux hommes en selle avec aisance.
— Tu as gardé des chevaux de course ? Toi qui prétendais ne t'intéresser qu'aux registres de dettes ?
Elle regretta immédiatement l'aigreur de sa voix. Julian ne cilla pas.
— Mon père vendait des chevaux, Helena. C'était le seul commerce propre qu'il possédait. Quand il est mort, j'aurais pu tout liquider. J'ai gardé trois étalons parce que… parce que je pensais que si un jour je pouvais revenir à ce monde, ce serait avec son héritage dans les mains.
Elle soutint son regard. Il y avait là quelque chose de nu, de défait, mais aussi une offre sincère. Tempête de Bronze était la seule solution viable. Et la prendre de lui signifiait accepter davantage que du foin et du fer.
— Il est où, ce cheval ? demanda Ned Stokes, les bras croisés.
— À neuf miles d'ici, dans une écurie que je fais garder par un homme de confiance. Je l'ai fait amener pour le vendre au prince régent, mais je n'ai pas encore finalisé la vente.
Helena ouvrit la bouche, puis la referma. Le prince régent. Julian avait le cheval du prince régent dans son écurie.
— Tu étais prêt à vendre ton meilleur coursier à un homme qui n'a jamais monté un seul mile sans se plaindre ?
— Le prince paie bien. Et je ne savais pas que j'aurais besoin d'un partenaire de course à la dernière minute.
Le silence s'épaissit entre eux. Marée d'Argent hennit doucement, comme pour demander ce qui allait advenir d'elle. Helena s'approcha et caressa l'encolure trempée de la jument.
— Je ne peux pas te laisser sacrifier tes affaires pour moi, Julian. Tu as besoin de l'argent de cette vente.
— Nous avons besoin de ce cheval, répondit-il, en la regardant droit dans les yeux. Et tu m'as dit hier que tu me faisais confiance. C'est le moment de le prouver autrement qu'avec des mots.
Ned Stokes déroula sa grande carcasse, observant la scène avec une expression que Helena ne parvint pas à déchiffrer.
— Une course en paire exige des chevaux qui se connaissent, qui se font confiance. Tempête de Bronze n'a jamais couru avec Marée d'Argent ni avec aucun cheval d'Ashworth. Il faudra faire avec.
Julian fit deux pas en avant, plantant son regard dans le sien.
— Tempête n'a besoin de connaître personne. C'est un cheval qui se donne. Sa seule présence dans l'écurie les rendra plus forts. Je l'ai entraîné moi-même. Il sait ce que c'est que de s'arracher le cœur pour un cavalier qui le mérite.
Helena sentit quelque chose se défaire en elle. Une résistance, un vieux mur qu'elle avait érigé contre tout ce qui venait de son monde à lui. Mais Julian n'était plus l'homme qui venait inspecter les écuries Ashworth pour calculer leurs dettes. C'était un homme qui avait gardé trois étalons par fidélité à un père défaillant. Qui était prêt à renoncer à une vente princière pour sauver la course d'une femme qui l'avait traité avec dédain pendant des semaines.
Elle retira sa main de l'encolure de Marée d'Argent et tendit la paume vers lui.
— Alors nous allons chercher ton cheval. Ensemble.
Julian prit sa main sans hésiter. La pression de ses doigts était chaude, ferme, sans ambiguïté.
— Ned, dit Helena sans se retourner, occupe-toi de Marée d'Argent. Comprime, repos, et laisse-la tranquille. Qu'elle guérisse.
— Et la course ? demanda Ned en haussant les sourcils.
— Nous ferons avec Tempête. Cette course sera gagnée par la paire qui comprend son cheval, pas par celle qui possède le meilleur pedigree.
Elle se dirigea vers l'écurie pour seller un autre cheval de remplacement qu'ils prendraient pour parcourir les neuf miles jusqu'aux écuries de Julian.
Trois heures plus tard, ils arrivèrent devant une écurie petite mais parfaitement entretenue, nichée derrière une haie de hêtres. Un garçon d'écurie les accueillit avec surprise. Julian fit ouvrir la porte du box du fond.
Tempête de Bronze était une merveille. Un bai cerise aux jambes fines et musclées, une encolure fière, un regard intelligent et vif. Helena resta un instant immobile, la bouche entrouverte.
— Mon Dieu, souffla-t-elle.
— Je sais, dit Julian. C'est ce que je me suis dit la première fois que je l'ai vu.
— Il est magnifique. Tu étais vraiment prêt à le vendre ?
— Le prince avait fait une offre que je ne pouvais pas refuser. Mais il ne pouvait pas courir un mile sans s'arrêter pour raconter ses conquêtes au public. Un cheval pareil mérite mieux que ça.
Helena rit malgré elle. Le son la surprit elle-même. Puis elle s'approcha du cheval, tendit la main. Tempête de Bronze renifla ses doigts, puis inclina sa tête pour qu'elle lui gratte l'oreille. Julian observait la scène, les mains dans les poches, une expression douce sur le visage qu'il ne montrait jamais dans les salons londoniens.
— Vous serez bientôt partenaires, dit-il. Il faudra qu'il apprenne ton poids, ton rythme de respiration. Et nous n'avons qu'une journée.
Helena se tourna vers lui, sa décision prise dans l'instant.
— Alors nous ne rentrerons pas. Nous installerons le campement ici, nous passerons la journée et la nuit à travailler avec lui. Demain au lever du soleil, nous serons à Whitbury avec un cheval prêt à courir pour nous.
Julian sourit, presque malgré lui.
— Tu as toujours la même énergie que lorsque tu as accusé ma tante devant toute l'assemblée.
— C'est mon esprit de compétition. Il est contagieux.
Ils chargèrent le reste de matériel dans la carriole qui les avait amenés. Helena sentait son cœur battre un peu plus vite qu'il ne le fallait. La course, Tempête, tout cela était important. Mais ce qui l'occupait maintenant, c'était la façon dont Julian avait laissé sa main reposer sur le dos du cheval, comme si ce geste-là disait bien plus qu'un aveu.
Ils passèrent l'après-midi à monter et démonter leur technique. Helena en selle d'abord, puis Julian, alternant les foulées au son d'un cor d'argent que Ned leur avait prêté. Au crépuscule, ils étaient épuisés, mais Tempête de Bronze était encore plein d'énergie, comme s'il se nourrissait de leur détermination.
À la lueur d'un feu de camp improvisé, Julian tendit à Helena une écuelle de soupe chaude qu'il avait fait préparer par le garçon d'écurie.
— Demain, dit-il doucement, si nous gagnons, la dette tout entière sera effacée. Tu pourras reconstruire Fairhaven comme tu l'entends.
— Et si Eastman gagne ?
Julian la regarda fixement pendant un long moment.
— Alors Eastman gagnera d'abord contre moi, aussi. Et je te jure, Helena, que, quoi qu'il arrive, je ne laisserai plus personne te prendre quoi que ce soit.
Le feu crépita. Helena baissa les yeux sur son écuelle.
— Tu devrais dormir, dit-elle. Nous avons besoin de tes réflexes demain.
— Nous avons besoin des tiens.
Il n'y avait rien d'autre à répondre. Mais quand Helena ferma les yeux, blottie dans une couverture qu'il avait insisté pour lui donner, elle pensa à deux lettres qu'elle n'avait pas encore lues, cachées au fond de la poche de son manteau. Et elle se demanda si, au matin, elle aurait le courage de les ouvrir enfin.
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