La Saison des Courses
Lire le chapitre 27: The Debt Settled
L’aube répandait une lumière cendrée sur le paddock de Newmarket lorsque la voix de la douairière Ashworth déchira le silence, tel un coup de fouet. Elle se tenait à l’entrée de l’écurie, droite comme un if, son châle de cachemire gris perle négligemment drapé sur ses épaules. Derrière elle, une calèche attendait, les chevaux soufflant des nuages de vapeur dans l’air froid.
— Je pensais vous trouver ici, dit-elle, son regard perçant balayant la scène. Vous campez comme des voleurs, mon petit-fils adoptif et ma future héritière. Charmant.
Julian, qui brossait le flanc de Tempête de Bronze, s’immobilisa. Helena, agenouillée près de la couverture où elle avait passé la nuit, releva la tête, les joues rougies par le froid et l’embarras d’être surprise ainsi, dans cette posture intime.
— Madame la douairière, commença Julian en s’inclinant avec une grâce calculée, vous nous auriez évité cette nuit dehors en nous prévenant de votre visite.
La douairière renifla, mais un pli cruellement amusé ourla ses lèvres minces.
— Une nuit sous les étoiles avec une jument de race et un homme qui vous doit tout ? Allons, Helena, vous avez mieux à faire que de jouer les bergères.
Helena se leva, époussetant sa culotte d’équitation. Son cœur battait la chamade, mais elle refusait de montrer la moindre faiblesse devant cette femme qui avait orchestré tant de tourments.
— Vous avez des nouvelles de la course ? demanda-t-elle, éludant la provocation.
La douairière s’approcha de Tempête de Bronze, l’examinant avec l’œil expert d’une femme qui avait gagné plus de paris qu’elle ne voulait l’admettre.
— La course est dans trois jours. J’ai pensé qu’il était temps de clarifier certains arrangements. Venez. J’ai fait préparer un petit déjeuner convenable à l’auberge du village. Vous me devez bien cela, après m’avoir fait traverser la moitié de l’Angleterre dans cette carriole inconfortable.
Julian lança un regard interrogateur à Helena. Elle haussa les épaules et hocha la tête. Ils suivirent la douairière à travers le paddock, la brume matinale s’accrochant encore aux talons de leurs bottes.
Dans le petit salon de l’auberge, un feu crépitait dans la cheminée. Trois tasses de chocolat chaud fumants attendaient sur une table recouverte d’une nappe damassée. La douairière attendit qu’ils fussent installés avant de prendre la parole.
— Vous vous demandez sans doute pourquoi je vous ai infligé cette épreuve, dit-elle, les doigts noués autour de sa tasse. La dette que mon défunt mari prétendait avoir envers la famille Whitmore… C’était une fiction. Une invention de ma part pour tester votre caractère, monsieur Bancroft.
Julian se raidit. Helena le vit serrer sa tasse si fort que ses jointures blanchirent.
— Vous voulez dire que toute cette affaire… la menace de saisie, les lettres, les chantages… n’était qu’un théâtre ?
La douairière but une gorgée avant de répondre, avec une lenteur presque cruelle.
— Mon mari, Dieu ait son âme, était un homme de paris. Il a perdu une fortune sur un cheval nommé Éclair de Minuit, il y a vingt ans. Votre père, monsieur Bancroft, était le seul homme assez honnête pour refuser de se payer sur sa peine. Il a laissé la dette s’éteindre, alors même que ma famille aurait dû lui en rendre compte.
La voix de Julian se fit rauque.
— Vous voulez dire que mon père… que je… ne devais rien ?
— Vous ne deviez rien en argent, dit la douairière, posant sa tasse. Mais vous deviez tout en honneur. Et c’est là que le bât blesse, jeune homme. Vous êtes venu à Londres avec l’intention de rembourser une dette imaginaire, mais vous avez dissimulé vos véritables motivations. Vous avez compromis Helena pour satisfaire votre orgueil.
Helena s’interposa, la voix tranchante.
— Julian ne m’a jamais compromise. Il a agi en homme d’honneur, malgré vos machinations.
La douairière la toisa avec un regard d’une intensité rare.
— Et vous, ma chère, êtes-vous si naïve que vous ne voyez pas ce qui se trame sous vos yeux ? Ce jeune homme ne restera pas. Il reprendra ses affaires, retournera à son bureau de Londres, et vous laissera avec un champ de courses en ruine et une réputation compromise.
Julian se leva, la chaise raclant le plancher.
— Je ne laisserai rien de tel arriver, madame. Je le jure sur la mémoire de mon père.
La douairière le dévisagea un long moment. Puis, avec une lenteur qui semblait presque mesurée, elle se leva également et sortit un parchemin de son réticule.
— Voici la reconnaissance de dette que mon mari avait signée pour la famille Whitmore. Elle est authentique, contrairement à ce que vous croyez. Votre père a choisi de ne pas la faire valoir. Je l’ai conservée toutes ces années, sachant qu’un jour j’aurais besoin de juger le caractère des hommes qui prétendraient à la fortune des Ashworth.
Elle la lui tendit.
— Brûlez-la. Détruisez-la. La dette est effacée. Votre famille est libre, monsieur Bancroft. Vous n’avez plus rien à prouver.
Julian prit le parchemin avec des mains tremblantes. Il le parcourut, puis leva les yeux vers la douairière.
— Pourquoi ?
— Parce que vous avez choisi de rester. Non pas pour l’argent, non pas pour la gloire, mais pour une femme. Cela valait la peine d’être vérifié.
Helena sentit son cœur se serrer. Elle regarda Julian, qui tenait le parchemin comme s’il s’agissait d’une relique sacrée. Son regard croisa le sien, et quelque chose passa entre eux, une compréhension silencieuse qui fit battre ses paupières.
La douairière se rassit, épuisée.
— Maintenant que ces dettes sont effacées, reste la course. Vous devez gagner, non pas pour moi, mais pour votre propre avenir. Eastman est un serpent. Il a déjà prouvé qu’il ne reculerait devant rien pour vous détruire. Êtes-vous prêts ?
Helena acquiesça, la gorge serrée.
— Nous le sommes.
Julian rangea le parchemin dans sa poche intérieure, puis, d’un geste qui surprit tout le monde, il prit la main d’Helena dans la sienne.
— Madame la douairière, dit-il d’une voix ferme, je ne peux pas vous promettre la victoire. Mais je vous promets que je protégerai Helena, quel que soit le résultat de cette course. Et j’aimerais vous demander une chose.
La douairière haussa un sourcil.
— Une chose ?
— Si nous gagnons, si je sors vainqueur de cette épreuve… je vous demanderai la permission de courtiser Helena convenablement. Pas comme un partenaire de course. Pas comme un débiteur. Mais comme un homme qui a enfin trouvé ce qu’il cherche.
Helena retint son souffle. La douairière la regarda longuement, puis un sourire rare et presque tendre apparut sur son visage ridé.
— Vous êtes un homme étrange, monsieur Bancroft. Vous aviez une dette et vous l’avez transformée en quête d’un cœur. Cela dénote soit d’une grande folie, soit d’une intelligence diabolique.
— Peut-être un peu des deux, madame.
La douairière se leva, ramassant son châle.
— Je donnerai ma réponse après la course. Rien ne sera fait sous la contrainte, et Helena mérite un choix éclairé. Mais je vous accorde une chose : si vous gagnez, vous aurez ma bénédiction pour poursuivre vos intentions.
Elle se dirigea vers la porte, puis se retourna une dernière fois.
— Et Helena ? Vous avez encore des lettres non ouvertes. Votre mère et votre père vous ont laissé des messages que vous n’avez pas lus. Peut-être est-il temps de les ouvrir, avant de décider de votre propre avenir.
Helena porta instinctivement la main à sa poche intérieure, où le papier froissé des deux lettres reposait encore. Elle n’avait pas osé les lire, craignant ce qu’elles pourraient révéler. Mais la douairière avait raison. Si elle devait choisir, elle devait savoir.
Un silence s’installa quand la douairière quitta la pièce. Julian se tourna vers Helena, son regard brillant d’une émotion nouvelle.
— Veux-tu les lire ? Ici ? Maintenant ?
Helena déglutit. Le feu crépita. Dehors, un cocher jura doucement en attachant la calègre. Tempête de Bronze hennit dans l’écurie voisine.
— Oui, murmura-t-elle. Mais pas seule.
Elle sortit lentement les deux lettres de sa poche, les tenant dans sa paume comme des objets précieux. Celle de sa mère, à l’encre fanée, et celle de son père, scellée du sceau des Ashworth.
— Commençons par la fin, dit-elle en brisant le sceau paternel.
Mais avant même de déplier le parchemin, elle remarqua un post-scriptum rédigé dans une encre différente, plus récente, qui la fit pâlir.
— Julian, dit-elle d’une voix blanche, que savez-vous exactement de votre père et de ma mère ?
Le silence qui suivit fut plus lourd que toutes les accusations qu’elle aurait pu imaginer.
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