La Saison des Courses
Lire le chapitre 28: The Race Day Dawn
L’aube se leva sur Whitbury comme un défi jeté à la face du ciel. Helena sentait le pouls de Tempête de Bronze sous ses cuisses, un battement régulier, puissant, presque aussi fort que celui de son propre cœur. Elle avait noué ses cheveux en une tresse serrée, sous son chapeau de course, et le poids de la lettre de sa mère dans sa poche intérieure lui rappelait qu’elle n’avait toujours pas osé l’ouvrir. Peut-être après. Peut-être après la ligne d’arrivée.
Julian se tenait à ses côtés, ajustant la sangle de sa selle d’une main que rien ne trahissait. Il ne lui avait pas reparlé de la lettre de son père. Il n’avait pas à le faire. Le silence entre eux avait changé—il n’était plus un mur, mais un sol. Elle pouvait marcher dessus.
— Tu es prête ? demanda-t-il sans la regarder.
— Je suis née prête, répondit-elle.
Il sourit—un vrai sourire, bref, qui lui échappa avant qu’il ne le réprime. Le poteau de départ attendait au bout du terrain, une ligne blanche dans la brume dorée qui se levait. Derrière eux, la foule des spectateurs s’était massée en rangées colorées, et on entendait les paris qui fusaient, les noms des chevaux lancés comme des dés. Le Prince Régent lui-même, disait-on, avait pris place dans la tribune. Mais Helena ne voyait rien de tout cela. Elle ne voyait que la piste, son équipier, et Eastman qui les toisait à dix mètres de là, perché sur son hongre noir, l’œil fixe et les mâchoires serrées.
— Ne le quitte pas des yeux, murmura Julian. Pas même au départ.
— Je ne le quitte pas.
Le signal retentit. Les barrières s’ouvrirent d’un coup sec et la meute s’élança. Tempête de Bronze bondit en avant, les oreilles aplaties, et Helena sentit le vent siffler autour d’elle, emportant chaque pensée parasite. Elle ne pensait plus qu’aux foulées, à la cadence, au souffle du cheval. Elle ne savait pas si elle vivait—elle courait.
Julian était volé à sa droite, un peu en retrait, comme ils s’étaient entraînés. Il fallait qu’elle mène le premier tiers, qu’elle épuise la course, qu’elle préserve leurs forces pour la ligne droite finale. Elle anticipa le virage, pencha son corps, et le bronze glissa sous elle comme un courant d’eau dans une rivière.
Ils passèrent deux chevaux, puis trois. L’un des favoris de Lord Saughton, un étalon bai aux naseaux écumants, tenta de lui couper la route—elle le laissa passer, serra les dents, attendit le bon moment. Temps. Place. Route. Elle jeta un coup d’œil oblique : Eastman restait à mi-peloton, caché derrière d’autres chevaux, comme un homme qui cherche à frapper sans être vu.
— Il attend la dernière ligne droite, lui cria Julian, qui venait de se porter à son niveau. Il veut que nous soyons tous les deux seuls dans son champ.
— Alors donnons-lui ce qu’il attend, répondit-elle.
Le troisième virage arriva en trombe. Ils sortirent de la courbe ventre à terre, et devant eux, enfin, la ligne droite s’ouvrait sur le poteau de l’arrivée, drapé dans son ruban blanc. Plus que mille mètres jusqu’au poteau. Plus que le temps d’une décision. Julian accéléra, passa à sa droite, tandis qu’elle maintenait Tempête de Bronze à l’intérieur. C’était le plan : Julian pousse, elle protège. Les deux mousquetons du poteau approchaient quand Eastman surgit.
Son cheval noir bougea d’un coup sec, sans signal préalable, comme un serpent. Helena crie avant même de comprendre—il coupait la route de Julian, non pas pour gagner, mais pour détruire. Dans le temps d’un battement, elle vit l’enchaînement des foulées impossibles : le hongre noir qui se jette sur la trajectoire de Julian, la jambe du cheval de Julian qui se tord dans une pirouette interdite, les deux bêtes qui se touchent presque, et le poteau qui n’est plus qu’à cent mètres.
— Julian ! hurla-t-elle.
Il se releva sur sa selle, tira sur les rênes dans un réflexe d’une précision que seuls les hommes de sang-froid possèdent. Tempête de Bronze, elle, dansait sur ses postérieurs, et Helena sentit le poids du choix écraser sa poitrine. Le poteau. Il était là. Le poteau blanc. La douairière veillerait-elle depuis sa tribune ? Que fallait-il sauver—la victoire, ou l’homme qui venait de jurer de la protéger ?
Le hongre noir d’Eastman se cabra, désarçonné par son propre mouvement raté, et son cavalier tomba lourdement sur la piste. Le cheval libéré s’enfuit vers les bords de terre, traînant ses rênes dans la poussière. Autour d’eux, les autres chevaux passaient—les autres rivaux, leurs jambes en cadence, leurs fouets pétillant.
Helena freina sa monture. Elle n’eut même pas l’impression de choisir. Ce fut comme un réflexe de vie : elle tourna Tempête de Bronze vers la silhouette tombée sur le sol, terrée dans la poussière de la piste, immobile.
Julian, lui, ne s’arrêta pas. Il se jeta en avant, précipita sa monture vers le poteau dans une charge folle, gagnant centimètre après centimètre sur les deux concurrents qui le devançaient encore. Helena mit pied à terre dans une glissade, ses bottes mordant la terre. Eastman était là, la tempe contre une pierre, le visage blême, un filet de sang s’écoulant de sa lèvre fendue. Il la regarda arriver, et pour une seconde, dans ses yeux, il n’y avait ni malice ni triomphe—rien qu’une stupéfaction nue.
— Qu’est-ce que vous faites ? souffla-t-il.
— Je vous sauve la vie, apparemment.
Autour d’elle, la foule exhalait des cris—les noms, les courses, la fin. Le bruit était immense, insupportable. Helena ne regarda pas vers le poteau. Elle soutint Eastman, le tira hors de la piste, l’allongea dans l’herbe grillée par le soleil.
— Vous auriez pu gagner, dit-il d’une voix cassée.
— Votre cheval allait m’emporter dans votre chute. Et je ne gagne jamais sur un cadavre.
Il y eut un flottement, puis le silence tomba sur la tribune. Le clameur d’un nom unique s’éleva, poussé par mille gorges, porté dans les airs comme un pavillon qu’on déploie :
— Ashworth ! Ashworth !
Helena releva la tête. Le poteau était là, le ruban blanc déchiré en deux. Julian, arrêté à quelques foulées de la ligne d’arrivée, l’attendait. Il n’avait pas franchi le poteau. Il avait retenu sa monture, ses flancs fumants dans l’air du matin, et il ne la quittait pas des yeux.
— Julian, cria-t-elle. Vous avez gagné !
— Je n’ai pas franchi l’arrivée, répondit-il. Nous ne courons pas l’un sans l’autre.
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