La Saison des Courses
Lire le chapitre 29: The Long Stretch
Le poteau se dressait à moins de deux cents mètres, blanc et cruel dans la lumière déclinante. Helena sentait le souffle rauque de Tempête de Bronze entre ses cuisses, ses flancs luisants de sueur, son cœur qui martelait contre le sien. À sa droite, la jument de Julian — la sienne, Marée d’Argent, miraculée de sa boiterie par un matin de soins désespérés — gagnait du terrain.
Mais devant eux, Eastman. Toujours Eastman.
Il se retourna un instant, son visage déformé par le masque de la rage. Sa monture, une bête noire et nerveuse, commençait à vaciller. Helena vit la route : il s’écartait lentement, trop lentement, et Julian cherchait la brèche entre le rail et la masse sombre.
« Julian ! » cria-t-elle. « Passe à l’intérieur ! Maintenant ! »
Mais Eastman, devinant l’intention, tourna sa monture. Pas assez pour bloquer — mais assez pour frôler. Le sabot de son cheval heurta l’épaule de Marée d’Argent, qui broncha. Julian se rétablit d’une main ferme, mais perdit deux longueurs.
Deux longueurs. Au Whitbury Stakes, c’était une éternité.
Le poteau se rapprochait. Cent cinquante mètres. Helena ne pensa pas. Elle n’était plus une jeune fille, plus une héritière, plus une Ashworth portant le poids d’un domaine.
Elle était une coureuse. Et la coureuse vit ce qu’aucun autre ne vit.
La trajectoire d’Eastman était prévisible. Il avait choisi sa ligne — la ligne du rail — et il ne bougerait plus, confiant dans sa vitesse. À quatre-vingts mètres, Helena tira les rênes de Tempête de Bronze vers la gauche, hors du ruban de la piste.
Le public hurla. Les commissaires se levèrent. Une clameur de scandale, de compréhension, d’horreur.
Car en quittant la piste, elle contourna Eastman par l’extérieur, là où les herbes hautes de la pelouse centrale offraient un terrain dangereux, inégal. Tempête de Bronze ne broncha pas. Il était de Newmarket, ce cheval, aguerri à des terrains pires que celui-ci. Helena sentit ses sabots tanguer sur une motte, puis se poser fermement.
Elle était à la hauteur d’Eastman. Puis devant.
« Passe ! » hurla-t-elle à Julian en revenant sur la piste, lui ouvrant la brèche qu’elle venait de créer. « MAINTENANT ! »
Marée d’Argent fila dans l’ouverture. Eastman cria, quelque chose d’inarticulé, et tira sur ses rênes — mais trop tard. Sa monture hésita, perdit son élan, et Julian s’envola vers le poteau.
Helena regarda, le cœur dans la gorge. Tempête de Bronze ralentit sous elle, confus par la fin de la course. Devant, Julian franchit la ligne. Un cri monumental monta des tribunes.
Mais les commissaires agitaient leurs drapeaux. Des regards se tournèrent vers elle.
Elle avait quitté la piste. Elle avait franchi le poteau en dehors du ruban.
Disqualifiée.
Helena se laissa glisser de la selle avant même que Tempête de Bronze ne s’arrêtât complètement. Ses jambes tremblaient. Le monde vacilla — la fatigue de trois jours sans sommeil véritable, l’adrénaline qui retombait, le poids de la lettre de son père dans sa poche intérieure, toujours non lue, toujours brûlante.
« Helena ! »
Julian descendait déjà, jetant les rênes de Marée d’Argent à un palefrenier accouru. Il courut vers elle, sa capeline blanche de poussière, son visage ouvert, incrédule, rayonnant.
« Vous avez — vous avez fait quoi ? » demanda-t-il, à bout de souffle. « Vous avez quitté la piste pour moi ? »
Elle voulut sourire. Elle voulut répondre par une réplique cinglante, quelque chose sur la stupidité des sacrifices inutiles. Mais ses jambes cédèrent.
Il la rattrapa avant qu’elle ne touchât le sol. Ses bras étaient durs, sa chaleur soudaine et écrasante. Helena s’accrocha à son col de chemise, les doigts crispés sur le tissu humide.
« Vous avez gagné, » murmura-t-elle. « C’est ce qui compte. »
« Non. » Sa voix était rauque. « Nous avons gagné. Ou pas du tout. »
Le sol était loin. Le ciel tournait lentement. Elle sentit le pouls de Julian sous sa paume — rapide, violent, comme la course elle-même. Il tenait son visage incliné vers le sien, ses yeux verts fouillant les siens.
« Helena, » dit-il, plus doucement. « Pourquoi ? »
Et la vérité la heurta de plein fouet, sans pitié, sans retenue.
Ce n’était pas la course. Ce n’était pas la terre, le domaine, la lettre, la douairière, la dette. C’était lui. Depuis ce matin, peut-être, dans la grange — ou depuis plus longtemps. Depuis cette première course à Newmarket, peut-être, quand il avait parlé de son père à la lumière des lanternes. Depuis qu’il avait refusé de franchir seul cette maudite ligne d’arrivée, luttant à ses côtés comme si elle était la seule chose qui comptait.
« Parce que je vous aime, » dit-elle, la voix brisée.
Le silence qui suivit était plus bruyant que les tribunes. Julian la serra plus fort. Ses lèvres bougèrent, mais aucun mot n’en sortit. Puis, lentement, un sourire se dessina.
« Eh bien. » Sa voix tremblait d’un rire incrédule. « Il fallait gagner la course, d’abord. »
Des cris derrière eux — des commissaires, des stewards, des noms jetés dans le tumulte. Helena ferma les yeux, la tête posée contre l’épaule de Julian. Il sentait le cuir, la poussière, la sueur de cheval. Il sentait comme la maison.
Et, pour la première fois depuis la mort de son père, tout son corps se détendit.
Elle réalisa, au bord de la chute dans l’épuisement, qu’elle avait encore la lettre de sa mère, froissée, dans sa poche. Mais ce n’était pas le moment.
C’était le moment de rester là, dans les bras d’un homme qui avait refusé de gagner sans elle. Et si c’était tout ce qu’elle possédait au monde, c’était assez.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.