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La Saison des Courses

Lire le chapitre 8: The Missing Jockey

L’aube n’avait pas encore troué les brumes de la Tamise quand un martèlement pressant ébranla la porte de la maison de ville des Ashworth. Helena, déjà levée et en tenue de cheval, ouvrit elle-même. Devant elle se tenait Tom Craddock, le chef des palefreniers d’Ashworth Downs, le visage gris comme un ciel d’orage.

« Milady, il faut que vous veniez. C’est Ned Stokes. Il a disparu. »

Helena sentit son sang se glacer malgré la chaleur matinale.

« Disparu ? Ned ne disparaît jamais, Tom. Pas avant une course. C’est l’homme le plus ponctuel d’Angleterre. »

Craddock hocha la tête, ses mains calleuses tordant son bonnet de laine.

« Justement, milady. Son lit n’est pas défait. Sa sœur dit qu’il n’est pas rentré depuis deux jours. Et, le plus étrange, son cheval est toujours à l’écurie. Ned ne va nulle part sans son hongre. »

Helena attrapa sa cape. Deux jours. La Stakes se courait dans douze. Sans Ned, elle n’avait aucun jockey capable de tenir la distance contre les montures des autres écuries. Le trot jusqu’à l’écurie de location prit une éternité ; chaque pavé semblait conspirer à retarder ses bottes.

Dans la stalle de Ned, tout était méticuleusement en ordre. Bottes cirées, selle graissée, et sur le tabouret, son fouet de course, soigneusement enroulé. Ned ne serait jamais parti sans son fouet. Jamais. Helena le souleva et passa la main sur le cuir usé.

« Qui l’a vu pour la dernière fois ? » demanda-t-elle.

Craddock hésita.

« Le maréchal-ferrant, il y a trois jours. Ned discutait avec un homme, un type de Londres. Bien habillé, trop bien pour trainer dans une écurie. Ils parlaient de la Stakes. L’homme parlait fort d’argent. »

Helena laissa retomber le fouet. Un homme de Londres. Bien habillé. Cela ne laissait que trop de suspects. Elle n’avait pas le temps de dresser une liste.

« Je vais voir Bess, la sœur de Ned. Elle habite près du marché aux chevaux, non ? »

Craddock acquiesça, mais son regard était lourd de sous-entendus.

« Milady, je ne voudrais pas vous offenser, mais… ce jeune homme de Londres, le vôtre, celui qui vous accompagne aux soirées ? On l’a vu près de l’écurie hier après-midi, posant des questions. »

Helena se figea.

« Lord Eastman ? »

« Non, milady. L’autre. Le brun, celui aux yeux vifs. M. Ashbrooke. »

Julian. Bien sûr. Julian, toujours présent là où il ne devrait pas être, s’agitant dans l’ombre de ses affaires comme une taupe dans un champ de courses. La colère lui brûla la gorge. Elle avait accepté son aide pour la comtesse, mais cela ne lui donnait aucun droit sur son écurie. Sur *ses* hommes.

Le trajet jusqu’au marché aux chevaux lui donna le temps de bouillir. Elle ne fut pas surprise de trouver Julian appuyé contre un poteau d’attache en face de la boutique de Bess Stokes, un carnet à la main, visiblement en train de prendre des notes. Il n’avait même pas la décence de se cacher.

« Vous avez deux secondes pour m’expliquer ce que vous faites ici avant que je vous fasse arrêter pour harcèlement », dit-elle en descendant de cheval.

Julian referma son carnet sans se troubler.

« Je cherchais votre jockey. J’ai appris sa disparition ce matin. Je peux vous aider à le retrouver, si vous acceptez de m’écouter plus de deux secondes. »

« Vous avez été vu à mes écuries hier. Vous posez des questions. Vous êtes le seul homme de Londres qui… » Helena s’arrêta, les dents serrées. « Ne mentez pas. »

« Je ne mens pas. J’étais à vos écuries, c’est vrai. Je cherchais le même homme. J’ai un intérêt personnel à ce que votre jockey se tienne sur la ligne de départ. Sans lui, vous ne courez pas. Sans vous, je n’ai aucun moyen d’approcher la comtesse autrement qu’en mendiant, ce que je ne ferai pas. »

« Vous voulez que je coure pour pouvoir me voler la victoire. »

Julian esquissa un sourire sans joie.

« Je veux que vous couriez pour que ce soit une véritable victoire. Si vous gagnez sans jockey contre des hommes de paille, personne ne vous prendra au sérieux, et la comtesse encore moins. Je récupère la trace du trophée, vous gardez votre écurie, et nous sommes quittes. C’est tout ce que je demande. »

Helena le dévisagea, cherchant la faille dans ce raisonnement. Il n’y en avait pas évidente, ce qui la mit plus en colère encore que s’il avait ouvertement menti.

« Je refuse votre aide. Trouvez vos propres informateurs. »

Elle tourna les talons et frappa à la porte de Bess Stokes avant que Julian puisse protester.

Bess était une femme menue, aux mains rougies par le savon et les cuves de lavage. Elle fit entrer Helena dans une pièce étroite qui sentait la soupe et le linge propre. Ses yeux étaient rouges d’avoir pleuré, mais elle se tenait droite.

« Ned est un homme honnête, milady. Il ne doit rien à personne, il ne boit pas, il ne joue pas. »

« Je le sais, Bess. Personne ne connaît mieux le caractère de votre frère que moi. Dites-moi s’il a dit quelque chose d’étrange avant de disparaître. Une rencontre, une lettre, un mot. »

Bess hésita, puis se dirigea vers un buffet et en tira un morceau de papier froissé, comme une note écrite à la hâte.

« Il a laissé ça sous son oreiller. Il ne m’a rien dit, mais je l’ai trouvé en refaisant le lit. Lisez, milady. Je ne sais pas lire très bien, mais une chose est sûre : ce n’est pas l’écriture de Ned. »

Helena déplia le papier. Une seule phrase, écrite d’une main nerveuse et penchée :

*« La jument refuse le fer que l’on ne lui a pas présenté. Le poulain attend à Smithfield. »*

Elle relut la phrase deux fois. C’était une allusion. Un message codé, certainement. Mais la seule chose qu’elle comprenait clairement, c’est que cela concernait les chevaux. Et que celui qui l’avait écrit savait que Ned comprendrait.

« Qui a remis ce papier à Ned, Bess ? Pouvez-vous me le dire ? »

Bess secoua la tête, des larmes plein les yeux mais la voix ferme.

« Il est rentré avec une pochette en cuir, il y a quatre jours. Il l’a mise dans sa veste et il a dit qu’il avait une affaire à régler. Il a dit que s’il arrivait quelque chose à lui, je devais donner la pochette à la seule personne qui comprende les chevaux autant que lui. »

« Une pochette ? Où est-elle ? »

Bess ouvrit un tiroir de la cuisine et en sortit un étui de cuir usé, fermé par une lanière. Helena l’ouvrit. À l’intérieur, un seul feuillet, plus ancien, l’écriture délavée mais distinguée d’un homme instruit.

*« Le testament de la jument noire. À ne lire qu’en la présence du propriétaire, à l’heure où le soleil meurt sur la piste de Whitbury. »*

Le sang d’Helena cessa de circuler. Elle connaissait cette écriture. Elle aurait reconnu ces boucles majestueuses entre mille, pour les avoir vues toute sa vie sur les lettres que sa mère lui écrivait depuis son lit de malade, puis depuis sa tombe.

C’était l’écriture de sa mère.

Helena leva les yeux vers Bess, et pour la première fois, elle ne trouva pas les mots. Ce n’était pas une note de jockey. C’était un testament. Un secret de famille qu’elle ne connaissait pas. Et Ned Stokes, son homme de confiance, avait été pris dans son orbite après l’avoir découvert.

« Bess, je vais vous confier quelque chose. Ne le répétez à personne. Votre frère a dû fuir parce qu’il savait quelque chose sur moi, sur ma famille, que d’autres veulent cacher. »

« Qu’est-ce qu’on va faire, milady ? »

Helena glissa le feuillet dans son corsage, le vieux papier traversé d’un frisson contre sa peau. À cet instant, un éclat de rire derrière la fenêtre lui fit tourner la tête. Julian était toujours là, discutant avec un marchand de fourrage, visiblement en train de soudoyer le bonhomme.

Elle le détestait. Et pourtant, il était le seul sur qui, dans ce marigot, elle pouvait compter pour courir dans la même direction. Il connaissait Smithfield. Il connaissait Londres. Et surtout, il semblait en savoir plus sur Ashworth Downs qu’elle-même, ce qui était la source de sa méfiance. Mais cette note, avec l’écriture de sa mère, venait de faire voler en éclats toutes ses certitudes.

Son père lui avait-il menti ? Sa mère lui avait-elle caché quelque chose ? L’honneur des Ashworth, ce socle sur lequel se dressait toute sa vie, reposait peut-être sur des fondations moins pures qu’elle ne l’avait cru.

Elle replia la note de Ned avec soin et sortit, doucement, sans que Julian la voie. Smithfield. C’est là qu’elle irait ensuite, seule. Si le cheval du message s’y trouvait, elle le trouverait. Et si Ned était là-bas, elle le ramènerait, quel qu’en soit le prix.

Elle monta en selle et pressa sa monture. Derrière elle, elle savait que Julian l’observait, calepin à la main, avec ce demi-sourire qu’elle apprenait à connaître. Il nota quelque chose, la regarda partir, et elle comprit qu’elle venait, malgré elle, de lui donner une piste de plus. La dernière chose qu’elle souhaitait.