La Septième Heure de Waterloo
Lire le chapitre 15: The Confession
La pluie avait cessé, mais l’air dans la grange restait lourd, chargé de foin humide et de poudre. Harrow était adossé contre une poutre, le mousquet appuyé sur l’épaule, le canon braqué sur la silhouette qui venait de pousser la porte. Whitworth s’immobilisa, la main encore sur le loquet, les yeux s’accoutumant à la pénombre.
« Entrez, major. Nous avons à parler. »
Whitworth ne bougea pas. Il portait encore son uniforme de l’état-major, la tunique rouge maculée de boue, les épaulettes fatiguées. Mais son regard, lui, n’avait rien d’un officier pris au dépourvu. Il était celui d’un homme qui avait prévu cette rencontre depuis longtemps.
« Capitaine Harrow. Je me demandais quand vous referiez surface. »
Harrow fit un pas en avant, le canon du mousquet toujours levé. « Vous me connaissez. Bien sûr que vous me connaissez. Vous savez qui je suis, d’où je viens, et ce que je fais ici. »
Whitworth leva les mains, lentement, paumes ouvertes. « Je sais ce que vous croyez être. C’est différent. »
« Ne jouez pas avec moi, major. J’ai tué un de vos hommes il y a quelques heures. Et vous avez tué l’autre avant qu’il ne parle trop. »
« Ce n’était pas mon homme. » La voix de Whitworth était calme, presque lasse. « Et ce n’était pas le vôtre non plus. Ils appartenaient à une autre chaîne. »
Harrow sentit le poids de la phrase. Une autre chaîne. Pas celle de Whitworth. Pas celle du duc. Une troisième couche, enfouie sous les deux premières, qui tirait les fils dans l’ombre.
« Expliquez. »
Whitworth baissa les mains, mais ne fit aucun geste vers son arme. Il s’approcha d’une balle de foin et s’assit, comme un homme qui a marché trop longtemps. « Vous voulez la vérité ? Elle est plus simple et plus laide que vous ne l’imaginez. Je suis loyal au duc. Totalement. Depuis vingt ans. Iberia, les Cent-Jours, tout. Mais il y a trois mois, j’ai reçu une lettre, scellée du sceau personnel de Wellington. Une lettre qu’il n’a jamais écrite. »
Harrow ne baissa pas le mousquet. « Une lettre forgée. »
« Non. Une lettre *authentifiée*. Du papier, de l’encre, une écriture parfaite. Le sceau était vrai, les mots étaient dans sa manière. Mais je savais que ce n’était pas lui. Parce que le contenu… » Whitworth marqua une pause, cherchant ses mots. « Le contenu demandait à un officier de confiance de surveiller les anomalies sur le champ de bataille. Les hommes qui n’étaient pas à leur poste. Les mouvements qui ne correspondaient à aucun ordre. Les morts qui revenaient. »
Le cœur de Harrow battit plus fort. « Les morts qui revenaient. »
« Oui. » Whitworth le regarda droit dans les yeux. « Vous, capitaine. Vous êtes sur la liste. Première entrée. "Harrow, James. Officier mort à Waterloo, 18 juin 1815. Réapparaît régulièrement depuis le 12 juin. À surveiller." »
La grange sembla rétrécir autour d’eux. Harrow força sa main à rester ferme sur le mousquet. « Qui a écrit cette liste ? »
« Je ne sais pas. J’ai passé trois mois à essayer de le découvrir. La lettre est arrivée par un courrier que je n’ai jamais vu, déposée dans ma tente entre deux inspections. J’ai interrogé mes hommes, les aides de camp, les domestiques du duc. Rien. Personne ne l’avait vue arriver. Mais je l’ai crue, parce que ce qu’elle décrivait était vrai. »
Il sortit une feuille pliée de sa poche intérieure, la déplia avec précaution, comme un homme qui manipule un poison. Harrow la prit, sans quitter Whitworth des yeux. La feuille était couverte d’une écriture fine, presque calligraphique. Une liste de noms. Il reconnut le sien. Puis un autre.
« Abel. »
Whitworth acquiesça. « Vous le connaissez ? »
« Je l’ai vu. Dans les lignes françaises. Un homme trop propre pour cette bataille. Il portait un médaillon avec des initiales que je cherche à comprendre. »
« E.B. ? »
Harrow releva la tête, surpris. Whitworth sourit faiblement. « Je vous ai observé, capitaine. Vous n’êtes pas le seul à poser des questions. Le grenadier que vous avez tué, celui avec le médaillon ? Il était sur la liste. "Anonyme. Marqué. À éliminer si nécessaire." La liste ne dit pas qui il était. Mais elle dit ce qu’il gardait. »
« Le médaillon est une clé ? »
« Une marque. Une trace. La liste mentionne quatre personnes. Vous. Abel. Un certain Marchand. Et une femme qui apparaît et disparaît aux abords du champ de bataille. »
La description d’Elena. Harrow sentit un froid lui parcourir l’échine. « Marchand. C’est un nom français. Un aide de camp de l’Empereur. »
« Il l’était. Louis Marchand, premier valet de chambre de Napoléon. Mais la liste ne le désigne pas comme tel. Elle dit "Marchand, médiateur". »
Le terme frappa Harrow comme un boulet. Un médiateur. Quelqu’un qui tente de proposer une trêve. Quelqu’un qui cherche à arrêter la bataille avant qu’elle ne commence. Et Napoléon l’aurait éliminé pour l’empêcher de parler ?
« Où est ce Marchand ? »
Whitworth secoua la tête. « Je n’ai pas pu le trouver. Il n’est pas dans les lignes que je connais. Mais la liste dit autre chose, un détail que je n’ai compris qu’hier soir. » Il se pencha en avant, baissant la voix. « La liste mentionne une date. Pas aujourd’hui. Pas demain. Juin 2015. »
Le sol sembla se dérober sous Harrow. Le major sourit, d’un sourire amer. « Vous voyez, capitaine. Je ne sais pas si vous êtes fou, un espion, ou quelque chose que je ne peux pas nommer. Mais je sais que la lettre qui m’a donné cette liste est datée du même mois, et qu’elle est arrivée avant la bataille. Quelqu’un sait ce qui va se passer ici. Quelqu’un a écrit l’avenir, et il attend que nous le jouions. »
Harrow ouvrit la bouche pour répondre, mais un craquement sec déchira l’air de la grange. Whitworth tressaillit, puis s’effondra. Un trou rouge, net, au milieu du front. Harrow plongea derrière la balle de foin, le mousquet tourné vers l’ouverture du toit d’où venait le tir. Mais la grange était déjà silencieuse. Le sniper avait tiré de loin, probablement depuis le bosquet au nord. Une seconde de trop, et il avait disparu.
Il rampa vers Whitworth, retourna le corps. Le major respirait encore, par à-coups, un souffle râpeux qui semblait venir de très loin. Ses doigts cherchèrent la main de Harrow, trouvèrent sa paume, y déposèrent un objet froid et métallique. Une clé. Longue, ouvragée, à l’ancienne, avec une tête en forme de croix grecque.
« La ferme », murmura Whitworth, la voix déjà presque éteinte. « La cave sous la ferme. Sous le cellier. Ils ont caché ce qu’ils n’ont pas osé détruire. Allez-y. Avant que… »
Sa tête retomba. Harrow resta un instant immobile, la clé serrée dans le poing, le corps du major étendu devant lui, la liste froissée dans sa poche. Le sniper n’avait pas tiré sur lui. Cela voulait dire une chose : ils voulaient qu’il poursuive. Ils voulaient qu’il trouve la cave.
Ou bien ils savaient qu’il y serait pris au piège.
Dehors, le grondement de l’artillerie reprit de plus belle, mais plus proche, plus lourd. Le canon pilonnait la ferme de Hougoumont. Les hommes de la Garde britannique commençaient à refluer vers les murs de brique, et quelque part dans la fumée, un officier français hurlait des ordres.
Harrow se releva, épousseta son uniforme, et glissa la clé dans sa ceinture. Il jeta un dernier regard sur Whitworth. Le major avait été loyal jusqu’au bout. Une victime de plus d’un jeu qui dépassait les frontières du temps.
Il sortit de la grange. La ferme se dressait à deux cents mètres, ses pierres noircies par les impacts, son toit en partie effondré. Les défenseurs tiraient depuis les meurtrières, mais les Français gagnaient du terrain. Il n’y aurait pas de répit.
Au moment où il commençait à courir, une pensée le traversa. La liste. Elle mentionnait quatre personnes : lui, Abel, Marchand, et une femme aux abords du champ. Elena était surveillée. Mais qui la surveillait ? Et si elle n’était pas l’observatrice, mais l’observée ?
La clé pesait contre sa hanche, chaude comme un fer à marquer. Il savait ce qu’il trouverait sous la ferme. Des cartes, des lettres, des preuves. Peut-être même le nom de celui qui tirait les ficelles à travers les siècles.
Il fallait qu’il y arrive avant que la cave ne soit réduite en cendres.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.