La Septième Heure de Waterloo
Lire le chapitre 16: The Cellar
La clé tourna dans la serrure avec un grincement métallique qui sembla résonner à travers toute la ferme d’Hougoumont. Harrow poussa la lourde porte de chêne, et l’odeur de terre humide et de moisi monta à sa rencontre. Il s’engagea dans l’escalier étroit, les marches de pierre usées par deux décennies de pas, ou peut-être deux siècles. La lumière du matin, déjà faible à travers les fenêtres brisées du rez-de-chaussée, mourut complètement derrière lui.
Il compta les marches. Dix-sept. Puis une autre, irrégulière, qui craqua sous son poids. Le passage s’élargit soudain en une cave voûtée, encombrée de tonneaux vides et de caisses de munitions à moitié brûlées. Mais ce n’était pas là que la clé menait.
Sur le mur du fond, presque invisible dans la pénombre, il vit une fine rainure verticale découpant la pierre. Une porte dérobée, scellée dans la maçonnerie. Harrow tâtonna, trouva une encoche discrète à hauteur de poitrine, et y inséra la clé. Elle tourna avec une douceur qui le surprit. Un mécanisme bien huilé, d’une époque différente de celle de cette ferme.
Le panneau pivota sans bruit sur des gonds cachés, révélant un couloir bas qui s’enfonçait sous le champ voisin. Harrow s’y glissa, courbé, le cœur battant. Six mètres plus loin, une petite pièce s’ouvrit, éclairée par la lueur grise d’une lucarne de verre dépoli donnant sur le jardin.
Ce qu’il vit lui coupa le souffle.
Des cartes s’étalaient sur une table de bois brut, couvertes d’annotations à l’encre pâle. Des lettres, ficelées en liasses, s’empilaient dans une caisse de vin retournée. Des sceaux de cire rouge et noire – certains brisés, d’autres intacts – jonchaient le sol comme des pétales d’une fleur funéraire.
Il s’approcha de la table. La carte centrale était un plan détaillé du champ de bataille de Waterloo, mais pas celui qu’il connaissait. Les positions des troupes y figuraient, mais avec des marques et des cercles que Harrow n’avait jamais vus sur aucun document historique. Des zones où des taches d’encre sépia formaient des motifs étranges, presque des spirales brisées – le même symbole que celui de sa montre et de la pierre de porphyre.
Il délesta une liasse, en défit la ficelle. Les lettres étaient en français, d’une écriture rapide et inclinée. Il parcourut la première, puis la seconde, le visage de pierre. Elles évoquaient des « perturbations temporelles » et des « visiteurs non autorisés » – des termes que même en 1815, personne n’aurait employés. Puis une troisième lettre attira son regard. Elle portait un sceau impérial, l’abeille d’or de Napoléon, et une signature qu’il reconnut entre toutes.
Il la lut. Puis il la relut.
« Monsieur, l’officier que vous avez désigné comme médiateur a été observé se rendant aux avant-postes ennemis avant l’aube. Ceci est en violation flagrante de mes ordres. Il est impératif que cette initiative cesse. Vous prendrez les mesures nécessaires pour qu’aucune proposition de trêve ne parvienne à Wellington. Vous agirez ce jour même, avant dix heures. Si le médiateur persiste, vous l’empêcherez de parler, par tous les moyens. Napoléon. »
Harrow sentit le papier trembler entre ses doigts. Napoléon ordonnant le silence d’un médiateur ? Cela contredisait tout ce que l’histoire avait retenu. Non pas que Napoléon eût été un homme de paix, mais une trêve à Waterloo ? Aucun traité, aucune correspondance connue n’y faisait référence. Et pourtant, cette lettre était là, sous ses yeux, datée du matin même.
Sa main écarta d’autres papiers, cherchant des noms. Il trouva une deuxième liasse, plus mince, ficelée d’un ruban bleu. À l’intérieur, des brouillons de lettres à Wellington, à Blücher, au prince d’Orange. Toutes proposaient une suspension d’armes humanitaire, la possibilité de négocier une reddition honorable, d’éviter le bain de sang. Elles étaient signées d’un nom qu’il ne connaissait pas, mais dont l’écriture lui sembla curieusement ordonnée : « C. A. de Fersen. »
Fersen. Le nom sonnait comme une cloche dans sa mémoire. Un diplomate suédois, courtisan de Marie-Antoinette, célèbre pour la fuite de Varennes. Mais mort en 1810, assassiné dans une émeute à Stockholm. Que faisait-il à Waterloo en 1815 ? Avait-il survécu à sa propre mort légendaire ? Ou ces lettres étaient-elles le fruit d’une imposture élaborée ?
Harrow s’assit sur un tabouret bancal, la lettre à la main. Le médiateur. Voilà la cible du meurtre qu’il cherchait depuis tant de boucles. Un homme qui avait tenté d’arrêter la bataille avant qu’elle ne commence, et que quelqu’un avait ordonné de faire taire. Mais pourquoi ce meurtre était-il capital ? Pourquoi ces morts répétées, ces conspirations, ce réseau de surveillants traversant les siècles pour empêcher un simple crime ?
Il retourna la lettre. Une seconde page, plus courte, était glissée dans le pli. D’une autre main, peut-être une secrétaire :
« Le médiateur se rendra au pavillon de chasse, à l’est de la ferme. Il y rencontrera l’officier anglais qui l’a fait venir. Il faudra agir avant que les lignes ne se ferment. Que la providence guide votre main. »
Une date. Six heures du matin. Le pavillon de chasse. Harrow consulta sa montre du pouce – il était déjà sept heures moins le quart. Si le médiateur avait survécu à la rencontre, il pouvait encore être quelque part sur le champ de bataille, ou peut-être déjà mort. Mais s’il était toujours vivant, il détenait peut-être la clé, non seulement du meurtre, mais de ce cauchemar temporel tout entier.
Un bruit derrière lui. Un pas sur la pierre de la cave.
Harrow se retourna, main sur la garde de son épée, mais trop lentement. La lumière d’une lanterne l’éblouit. Une silhouette en uniforme bleu de l’infanterie française se découpa dans l’embrasure, pistolet levé.
« On m’a dit que des rats rongeaient les archives de l’Empereur, dit l’homme d’une voix calme. Je n’imaginais pas un rat aussi gros, ni aussi bien informé. »
Harrow lâcha la lettre, les doigts cherchant la poignée de son pistolet de secours à la ceinture. Le Français ne lui laissa pas le temps. Le coup partit, assourdissant dans l’espace clos. La balle lui déchira l’épaule, le projetant contre le mur de pierre. La douleur fusa, blanche, puis se noya dans un brouillard rouge.
Il tomba à genoux, le souffle coupé. Le Français avança, le canon du pistolet maintenant pointé entre ses yeux. Une détonation sèche, et le monde se déchira.
Harrow ouvrit les yeux. Le soleil de la veille baignait le champ du mont Saint-Jean, les canons tonnaient à nouveau au loin. Il était revenu, une fois de plus, au début de la boucle.
Mais cette fois, il savait. Un médiateur. Un pavillon de chasse. Six heures du matin. Fersen – mort ou vivant ? Peu importait. Le nom restait gravé en lui comme une braise.
Il se releva, massa son épaule intacte, et se mit en marche vers la ferme d’Hougoumont. Cette boucle-ci, il ne perdrait pas de temps à chercher des conspirateurs invisibles. Il irait droit au pavillon, avant l’aube, et il trouverait l’homme qui avait essayé d’arrêter la bataille.
Et il découvrirait pourquoi sa mort était le verrou de cette prison temporelle.
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