La Septième Heure de Waterloo
Lire le chapitre 18: The Count's Arrival
Le cavalier apparut à l’orée du bois comme une tache grise dans la brume du matin. Harrow le reconnut avant même de distinguer les traits : la même silhouette qui l’avait observé depuis les hauteurs, la même immobilité troublante au milieu du tumulte qui précédait la bataille. Mais cette fois, le cavalier ne portait pas de spyglass. Il tenait une lettre pliée, qu'il agita deux fois au-dessus de sa tête avant de tourner bride et de disparaître entre les arbres.
Harrow resta figé, le souffle court.
— Vous le connaissez ? demanda une voix derrière lui.
Il se retourna. L’homme qui venait de parler se tenait à trois pas, adossé au mur de la ferme de Mont-Saint-Jean, les bras croisés. Il était vêtu d’un habit bleu sombre à col montant, sobre mais d’une coupe trop élégante pour un officier de campagne. Ses cheveux poudrés, son teint pâle, et surtout ses yeux d’un gris si clair qu’ils paraissaient presque blancs — tout en lui respirait une autre époque, un autre monde que celui du champ de bataille.
— Comte von Fersen, dit Harrow, plus comme une confirmation que comme une question.
L’homme inclina légèrement la tête. Pas de surprise dans son regard. Pas de méfiance non plus. Plutôt une lassitude profonde, celle d’un homme qui a trop longtemps porté des masques.
— On m’a dit que vous me chercheriez. On m’a dit aussi que vous sauriez des choses impossibles à savoir.
Harrow fit un pas en avant. Le temps filait. Dans moins d’une heure, les premières canonnades éclateraient. Il lui fallait aller vite.
— Je viens de l’avenir. De l’année 2015, plus précisément. Je vis cette journée depuis des semaines, peut-être des mois. Chaque fois que je meurs, je me réveille au matin du dix-huit juin 1815, et je recommence.
Il s’attendait à une incrédulité glacée. Fersen se contenta de hocher la tête, comme s’il venait d’entendre une nouvelle qu’il attendait depuis longtemps.
— Le cavalier gris m’avait prévenu. Il m’a dit qu’un homme viendrait me parler d’un complot, et que cet homme serait sincère.
Harrow sentit son pouls s’accélérer.
— Le cavalier gris… Qui est-il ?
— Je l’ignore. Il m’a remis ceci à l’aube, dans le pavillon de chasse à l’est.
Fersen sortit de sa poche une lettre au papier épais, déplié avec soin. Harrow la parcourut. L’écriture était nerveuse, anguleuse, mais parfaitement lisible. Elle ne portait ni en-tête ni signature.
> *Comte, on prépare votre mort pour aujourd’hui. On l’a préparée depuis longtemps, depuis une autre vie, une autre mort que vous ne pouvez pas connaître. Le médiateur doit disparaître avant que la bataille ne commence. Méfiez-vous des uniformes anglais comme français. Celui qui vous tuera ne portera ni l’un ni l’autre, ou les deux à la fois. Cherchez le lieutenant-colonel Abel et la femme qui se tient à la lisière du champ. Ils savent. Ils se taisent. Le temps presse.*
Harrow releva les yeux. La liste. Les quatre noms. Abel, Marchand, une femme… Fersen ne figurait pas sur la liste, mais il était la cible. Le dénominateur commun.
— Vous êtes le médiateur, dit-il. L’homme qui devait proposer une trêve.
Fersen sourit avec amertume.
— « Devait ». C’est bien là le problème. Une trêve que personne ne m’a demandée, que personne n’a autorisée, et que pourtant tout le monde craint.
— On vous a dépeint comme un diplomate suédois mort en 1810. Officiellement, vous n’existez plus. Qui vous a ramené ici ?
Le regard de Fersen se fit plus dur. Il fouilla dans son gilet et en sortit un objet qui fit battre le cœur de Harrow : une montre en or, identique à celle qu’il avait trouvée dans la cave du pavillon, mais dont le boîtier était gravé non pas d’une ancre, mais d’un cercle brisé.
— Elle m’a été donnée la nuit dernière, dit Fersen. Par une femme. Elle ne m’a pas dit son nom, mais elle portait cette bague.
Il tendit la main. À son annulaire, une chevalière en porphyre frappée du même cercle brisé.
Harrow se souvint de la pierre cachée dans le boîtier de sa propre montre. Le même symbole. La même société. Celle dont la main invisible tirait les ficelles autour de Waterloo, autour de lui.
— Où est cette femme ? demanda-t-il, la voix tendue.
— Je ne sais pas. Elle a disparu après m’avoir remis la montre. Mais elle m’a dit une chose étrange. Elle a dit : « Le cercle se brisera à la septième heure. » La septième heure… c’est celle où la bataille bascule. Où tout peut être changé.
Harrow ouvrit la bouche pour répondre, mais un bruit sourd lui fit tourner la tête. Derrière Fersen, à la limite du champ, un cavalier en uniforme britannique s’approchait au galop. Les dragons de la garde, pensa-t-il d’abord. Puis il vit la lance. L’homme portait une lance de cavalerie légère, arme inhabituelle pour un Britannique — et sa tenue, bien que reconnaissable, semblait trop neuve, trop propre, comme sortie d’un magasin d’accessoires.
— Comte, couchez-vous ! cria Harrow.
Il ne réfléchit pas. Son corps bougea avant sa tête. Il se jeta devant Fersen, les bras écartés, offrant sa poitrine comme un bouclier.
Le cavalier abaissa sa lance. Le fer étincela dans la lumière grise du petit matin. La douleur arriva comme un coup de marteau — froide, précise, dévastatrice.
Harrow tomba à genoux, la lance plantée dans son flanc gauche. Il entendit Fersen crier quelque chose, puis le bruit des sabots qui s’éloignaient. Le cavalier disparaissait déjà dans la brume, sans même un regard en arrière.
— Le cercle… commença Harrow, le sang aux lèvres.
Fersen s’agenouilla près de lui, les mains tremblantes. Il retira la montre de sa poche et la pressa contre la plaie, comme pour arrêter l’hémorragie.
— Tenez bon. Je vais chercher de l’aide.
— Non. Écoutez-moi. La montre… ouvrez le boîtier. Le compartiment secret.
Fersen hésita, puis obéit. Ses doigts trouvèrent le mécanisme caché. Le boîtier s’ouvrit. À l’intérieur, pas de pierre de porphyre, mais un message gravé en lettres minuscules sur la face interne de l’or.
Fersen se pencha. Il lut à voix haute, lentement, comme s’il déchiffrait une écriture ancienne :
— « L’assassin n’est pas né en 1815. Il est né en 1948. On ne peut pas le tuer ici. On ne peut que le révéler. »
Harrow laissa échapper un rire sinistre, vite étouffé par un spasme de douleur. Un autre voyageur temporel. Pas un complice de Fersen. Pas un homme de la société secrète. Un homme du futur, tout comme lui, venu à Waterloo pour quelque chose de bien plus personnel que la bataille.
— Votre montre… dit-il. Qui vous l’a donnée ?
— La femme.
— Il y a une autre inscription, derrière le cadran. Regardez.
Fersen tourna la montre. La lumière du matin attrapa une autre gravure, plus fine, presque invisible : une date. Six septembre 1810.
Le jour de la mort officielle de Fersen.
Le jour où l’historien comte Axel von Fersen avait été assassiné à Stockholm dans une émeute.
— Ce n’est pas votre montre, murmura Harrow. C’est celle de l’homme qui vous a remplacé après votre mort. Celui qui a pris votre identité, qui a traversé les années, et qui se tient maintenant quelque part sur ce champ de bataille, en train de vous regarder mourir.
La nuit tomba autour de lui, lentement, comme une vague. Il sentit le froid gagner ses doigts. Le sable du temps s’écoula entre ses paumes.
— La septième heure, dit-il dans un dernier souffle. Pas celle de la trêve. Celle de la vérité.
Le monde se déchira. Et la lumière du matin revint.
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