La Septième Heure de Waterloo
Lire le chapitre 19: The Watchmaker
La montre pesait dans la poche de Harrow comme un cœur étranger. Il marchait vite, à la limite du trot, remontant la route boueuse qui menait au village de Waterloo. Autour de lui, l’aube rampait encore, pâle et hostile, mais la canonnade n’avait pas commencé. Cela signifiait qu’il avait du temps. Pour la première fois depuis des boucles, il avait un plan qui ne reposait pas sur la chance.
Il s’arrêta devant une enseigne peinte à la main : *H. VANDERMEULEN – HORLOGER*. La vitrine était étroite, protégée par des volets de bois encore clos. Harrow frappa du plat de la main. Il frappa encore. Une femme passa dans la rue, le regarda avec méfiance, pressa le pas.
La porte s’entrouvrit d’un cran. Un visage ridé, des yeux bleus fatigués, des mains couvertes de taches d’huile.
— Le magasin n’ouvre pas avant huit heures, monsieur.
Harrow sortit la montre de sa poche. Il la tint devant le visage du vieil homme sans un mot.
L’horloger cligna des yeux. Puis sa main jaillit, attrapa le poignet de Harrow avec une vigueur surprenante, l’attira à l’intérieur. La porte claqua.
— Où avez-vous trouvé cela ? demanda le vieil homme en examinant la montre à la lumière d’une chandelle.
— Elle appartenait à un officier. Français. DuPont.
L’horloger leva les yeux. Quelque chose vacilla dans son regard, un souvenir, une crainte.
— Le colonel DuPont, oui. Je la reconnais. Je l’ai réparée pour lui il y a trois ans. Le ressort principal avait sauté. Elle est délicate, cette pièce. Une commande spéciale, venues de Genève. Il la portait toujours. Même au lit, disait-on.
— Vous savez ce qui lui est arrivé ?
Le vieil homme laissa échapper un rire amer, sans joie.
— Il est mort avant-hier. Un duel. Une affaire d’honneur, disaient les soldats. Une insulte, un mot de trop au mess, un défi lancé. L’officier qui l’a tué est passé me voir le matin même pour faire nettoyer son pistolet. Il était poli. Trop poli. C’est toujours ceux-là qui tirent le mieux.
Harrow posa les deux mains sur le comptoir. Il se pencha.
— Qui ? Qui a tiré ?
L’horloger recula d’un pas. Ses yeux parcoururent l’uniforme de Harrow.
— Vous êtes de l’état-major anglais ?
— Répondez-moi.
— Un capitaine. De son propre régiment. Ils s’étaient disputés pendant la campagne, paraît-il. Une histoire de dette, ou de femme, ou des deux. Les hommes du colonel ont dit que DuPont n’avait pas dégainé assez vite. Il était distrait depuis des semaines, paraît-il. Comme s’il avait autre chose en tête.
— Son nom.
L’horloger regarda la montre dans la main de Harrow. Il avala sa salive.
— Le capitaine Moreau. Louis Moreau. Mais je ne vois pas pourquoi un officier anglais s’intéresse à un duel français. Sauf si c’est votre métier, et je doute que ce soit le vôtre.
Harrow ne répondit pas. Il regarda la montre. L’or était lisse, le cadran émaillé, les aiguilles fines comme des aiguilles de pin. Une pièce de luxe, oui. Mais ce n’était pas cela qui comptait. Ce qui comptait, c’était l’intérieur. Le gravage. Celui qui avait ordonné la réparation — celui qui, officiellement, était mort depuis 1810 — portait cette montre depuis qu’elle avait été faite pour lui. Et celle-ci, celle de DuPont, était la copie exacte. Le même cadran, la même gravure intérieure, la même année de fabrication.
— Vous dites qu’il est mort avant-hier.
— Oui. Le duel a eu lieu à l’ouest du village, près des fermes. Le corps a été emporté par les siens. Je ne sais pas où ils l’ont enterré.
Harrow regarda au-delà du comptoir. Des rouages, des outils, des cadrans demi-nus posés sur de l’étoupe. Il sortit quelques francs de sa poche, les posa sur le bois.
— Encore une question. Vous avez dit que le capitaine Moreau est passé le matin du duel pour faire nettoyer son pistolet. Vous l’aviez déjà vu avant ce jour-là ?
La main de l’horloger hésita au-dessus des pièces. Il saisit l’argent sans regarder.
— Je ne mens pas souvent, monsieur. Mais quand je le fais, c’est pour me protéger. Voici la vérité : je n’avais jamais vu ce visage auparavant. Mais j’ai vu sa montre. Il portait à son gilet une montre identique à celle-ci. La même. J’ai failli lui en parler. Il a payé en or et il est parti sans demander de reçu. Un homme qui paie en or ne veut pas qu’on se souvienne de lui. Et pourtant, je me souviens de lui comme si c’était hier. Ce n’est pas normal.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai vu cet homme, une fois. Il y a vingt ans. Il était passé par ici, il avait acheté du pain, et il était reparti vers le nord. Il n’avait pas changé. Pas vieilli. Pas une ride. Le même jeune homme. J’ai pensé que c’était son fils. Mais aujourd’hui je sais que les fils ne portent pas les mêmes montres gravées que leurs pères, avec le même nom dedans.
Des pas dehors. Des sabots. Des voix d’hommes en armes. L’aube était finie. Le temps pressait.
Harrow attrapa l’horloger par l’épaule.
— Le nom gravé dans la montre, vous l’avez vu ?
— Bien sûr. Je l’ai vu chaque fois que je l’ai ouverte. C’est pourquoi je vous ai laissé entrer. Aucun autre homme ne porterait une montre gravée au nom d’un mort.
Il tendit la main.
— Laissez-moi vous montrer.
Harrow lui donna la montre. Le vieil homme l’ouvrit d’un geste expert, fit pivoter le fond, exposa l’intérieur mécanique. Il désigna une ligne méticuleuse sur le carénage interne.
— Il est écrit : *E. Fersen – 1810*. Mais ce n’est pas le nom du mort. Ce ne sont pas les initiales de DuPont. C’est le nom de celui qui l’a commandée pour lui.
Harrow serra les mâchoires. Fersen n’avait donc pas simplement été remplacé. Il avait équipé ses hommes. Ses assassins. Ses doubles. DuPont portait le nom de son maître caché au fond de la mécanique. Et Moreau — le capitaine qui n’avait pas vieilli — en portait un autre.
— Une dernière chose. Le duel. Où exactement ?
— Au nord-ouest. Une petite grange à la croisée des chemins, avant la route de Mont-Saint-Jean. C’est là qu’ils se sont battus. Mais si vous cherchez le corps de DuPont, il n’est pas là-bas. Ses hommes l’ont enterré la même nuit. Ils ont dit qu’ils voulaient préserver l’honneur du régiment. Enterrer leur colonel avant que la bataille ne commence, sans tambours ni témoins.
— Combien d’hommes ?
— Six. Un sergent et six soldats. Tous du même régiment. Tous morts depuis, les pauvres diables. La bataille n’a épargné personne. C’est peut-être mieux ainsi.
Harrow prit la montre, la glissa dans sa poche, et sortit dans la rue. Il ne se retourna pas. Le soleil s’étirait maintenant sur les toits, et au loin, un roulement sourd annonçait le début de l’artillerie. Il fallait faire vite.
Il marcha vers l’horizon, vers la grange en ruine où un colonel français avait laissé sa vie pour un mot de trop. Mais ce n’était pas un duel. Pas vraiment. Un duel, c’est une affaire d’honneur. Ici, c’était un nettoyage. Un assassin avait été chargé de faire taire DuPont la veille du combat, au moment où DuPont s’apprêtait à rencontrer quelqu’un. Quelqu’un qui savait. Quelqu’un qui allait exposer un crime.
Harrow s’arrêta au sommet d’un monticule. Devant lui, la plaine s’étendait : fermes, champs, fumées naissantes. Quelque part, au nord, le hameau de Papelotte. Il serra la montre dans sa main, sentant le métal s’échauffer contre sa paume.
Moreau n’avait pas tué DuPont par colère. Moreau avait tué DuPont parce qu’il portait une montre gravée, commandée par un homme mort cinq ans avant la bataille. Et le véritable assassin de Fersen — celui qui allait le tuer pendant ces sept heures — ne serait pas un soldat, pas un cavalier, pas un franc-tireur. Ce serait un homme qui ne vieillissait pas, qui changeait de nom comme d’uniforme, et qui avait ignoré l’ordre de retourner en arrière.
Harrow commença à courir. Il fallait atteindre la grange avant que la bataille ne dévore tout. Avant que quelqu’un ne vienne effacer les corps et les preuves. Car s’il avait raison, si Moreau avait tué DuPont pour un duel de façade, alors le crime que DuPont allait exposer était lié à la lettre, à Fersen, au rassemblement de l’aube dans le pavillon de chasse. Et quelqu’un devait encore marcher quelque part, dans ce même matin, portant le nom d’un autre, portant la mort de ceux qui approchaient trop près de la vérité.
Il courait, et le sol vibrait déjà des coups du canon.
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