La Septième Heure de Waterloo
Lire le chapitre 20: The Colonel's Shadow
La grange brûlait encore à trois cents mètres, mais Harrow ne la regardait plus. Il fouillait le corps d’un officier français abattu par un tir de canon perdu, la moitié du visage emportée, la main encore crispée sur un étui de cuir graisseux.
Il l’ouvrit.
Un journal. Relié de cuir noir, les pages gondolées par l’humidité et le sang séché. La première entrée datait du 16 juin — deux jours avant Waterloo. L’écriture était serrée, régulière, celle d’un homme méthodique. En haut de la première page : *Colonel Étienne DuPont, 2e Régiment de Chasseurs à Cheval.*
Harrow s’accroupit derrière un mur effondré, le dos tourné au vent de fumée, et lut.
*17 juin, avant l’aube. On m’a fait venir au pavillon. L’homme attendait déjà, la bague au doigt. Il savait tout. L’accord de cessez-le-feu, le nom de Fersen, la lettre. Il m’a offert de l’or pour me taire. J’ai refusé. Il m’a dit que le duel serait réglé demain à la grange. Que le capitaine Moreau avait ordre de ne pas me manquer.*
Harrow tourna la page. La suivante était plus courte, presque griffonnée, comme si DuPont avait écrit à la hâte dans l’obscurité.
*18 juin, avant le jour. On m’a conduit à la grange. Moreau était là, son pistolet déjà chargé. Il m’a regardé comme on regarde un homme mort. Je sais pourquoi. Cette affaire du matin — la ferme de Papelotte, l’homme qu’on devait réduire au silence — il ne veut pas que je témoigne. Mais j’ai laissé une copie de ma déposition. Si je meurs, elle paraîtra.*
Harrow relut la dernière ligne trois fois. *Une copie de ma déposition.* Mais où ? Il feuilleta le reste du journal — rien d’autre. Pas de nom, pas de lieu.
*La ferme de Papelotte.* L’homme qu’on devait réduire au silence.
Il jeta un coup d’œil à travers la brèche du mur. La ferme se dressait à l’est, toiture défoncée, murs ébréchés par les boulets, mais encore tenue par les troupes de Nassau. La bataille grondait au loin, mais ici, dans ce creux entre les lignes, il y avait une accalmie. Une accalmie dangereuse.
Harrow enfouit le journal dans sa veste et courut.
Il traversa un champ labouré de cratères, sauta par-dessus un cheval mort dont les flancs déjà se creusaient, longea un fossé où des soldats belges se penchaient sur leurs blessés. Personne ne le héla. L’uniforme qu’il portait — arraché à un officier britannique tué trois boucles plus tôt — le rendait invisible aux yeux fatigués.
Papelotte était plus proche qu’il ne le croyait. Le bâtiment principal, une ferme basse aux murs de briques et de torchis, n’avait plus de toit sur son aile gauche. Les tirs s’étaient espacés. Une section de Nassau défendait la cour, mais leurs officiers étaient ailleurs, occupés à rattacher une ligne qui commençait à plier.
Harrow fit le tour par le côté cerné d’arbres. Derrière un massif de buissons, le sol semblait avoir été remué. Fraîchement. La terre était sombre, encore humide, et dessinait un rectangle long d’un mètre quatre-vingts.
Une tombe.
Il s’agenouilla. Une planche de bois, grossièrement taillée, était fichée en terre. Elle portait un nom gravé au couteau, les lettres maladroites d’un homme pressé ou d’un homme ivre.
ABEL.
Harrow resta figé. Puis il arracha la planche et creusa à mains nues. La terre était meuble — elle avait été retournée depuis moins d’une heure. Ses doigts rencontrèrent d’abord du tissu, puis un visage froid. Il dégagea la tête entière.
Sergent William Abel. Les yeux ouverts, vitreux. La gorge tranchée d’une oreille à l’autre. Et sur la poitrine, épinglée à l’uniforme, une note manuscrite. Harrow la détacha. L’écriture était élégante, penchée, encre noire, presque une calligraphie.
*Le témoin est allé voir le Seigneur.*
Harrow serra le papier. Abel avait parlé. Abel avait vu l’homme à l’aube, près de la ferme — c’était pour cela qu’il était là, dans ce champ, ce premier jour, mort avant même que la bataille ne commence. Et quelqu’un l’avait retrouvé. Quelqu’un qui ne voulait pas de témoins.
Un bruit. Derrière lui, à moins de dix mètres.
Harrow lâcha le papier et roula sur lui-même. Le coup de sabre siffla là où sa tête se trouvait une seconde plus tôt. Il se releva, dégaina son pistolet — déjà vide, il le savait — et le jeta au visage de l’assaillant.
L’homme esquiva. Officier français. Uniforme sombre, épaulettes de capitaine, sabre levé pour un second coup. Il avait le visage fermé, les traits durs, et une cicatrice qui lui traversait la joue gauche.
Harrow n’avait pas besoin de réfléchir. Il se jeta sur le côté, attrapa une pierre dans la terre fraîche, et la lança. Elle frappa la tempe de l’officier, qui chancela. Harrow se releva en même temps que son adversaire et fonça.
Ils tombèrent ensemble dans la fosse ouverte. L’officier frappa avec le pommeau du sabre. Harrow encaissa à l’épaule, la douleur lui traversa le bras, mais il ne lâcha pas prise. Il chercha la gorge — trouva la cravate de soie de l’officier et serra.
L’officier râla, chercha son poignard. Harrow le vit sortir du fourreau et le captura, un geste qu’il avait répété mille fois dans les salles d’entraînement de Sandhurst et d’autres lieux plus anciens.
Il planta le poignard entre les côtes de l’officier.
Le corps tressaillit, puis devint mou.
Harrow le laissa tomber, reprit son souffle, le sang battant aux tempes. Il poussa le cadavre sur le dos pour examiner le visage.
Il le connaissait.
Le même regard froid. Les mêmes traits accusateurs. L’homme qui l’avait tué lors de sa toute première boucle — celui qui portait la montre, celui qui marchait vers lui à travers la fumée de la ferme de Hougoumont avec une certitude mortelle dans les yeux.
Harrow fouilla la veste du mort. Il trouva une montre. Or massif, ciselée, le même modèle que celle du colonel DuPont — que celle du comte Fersen.
Il l’ouvrit. L’intérieur du boîtier portait une gravure : un cercle brisé, et sous le symbole, un nom.
*Capitaine Julien Moreau.*
Harrow resta immobile, la montre dans la main, le cadavre de l’officier dans une tombe creusée pour un sergent britannique. Et dans le silence qui suivit son propre souffle, il comprit ce que le journal de DuPont n’avait pas dit clairement : Moreau n’était pas un simple exécutant. Moreau était partout. Moreau avait tué Abel. Moreau avait tué DuPont, avec un duel parfaitement réglé. Moreau l’avait tué, lui, dans d’innombrables versions de ce jour.
Et Moreau venait d’entendre ses propres dernières secondes approcher.
Harrow leva la tête — le ciel s’assombrissait, la fumée s’épaississait. Au loin, du côté de la ferme de Hougoumont, une ligne de cavalerie française commençait à manœuvrer. Et sur la crête, immobile, silhouette sombre découpée contre les nuages, un cavalier en manteau gris regardait la ferme de Papelotte.
C'était le même. Le spectateur.
Harrow se releva, la montre de Moreau dans une main, le journal de DuPont dans l’autre. Le cavalier gris ne bougea pas. Il se contenta de le regarder, comme il avait regardé tous les autres.
Mais cette fois, Harrow sut à qui parler en premier.
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