La Septième Heure de Waterloo
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La lumière était la même. Grisâtre, humide, ce petit matin de juin que James Harrow connaissait désormais par cœur. Il se tenait debout, cette fois, au bord du fossé, les bottes enfoncées dans la boue grasse, et il ne fallut qu’un battement de cœur pour confirmer ce qu’il redoutait et espérait à la fois : le rêve de la mort venait de s’effacer, et le véritable cauchemar recommençait.
Il palpa ses poches. Vides. Bien sûr. La montre avait disparu avec la vie du cycle précédent, emportée dans l’éclatement de la mitraille comme tout le reste. Mais la mémoire, elle, demeurait.
Alors il fit ce qu’aucun soldat réel n’aurait osé : il ne courut pas vers son régiment. Il resta là, dans la boue, et il écouta le silence.
C’était un silence qui n’aurait pas dû exister. Le grondement lointain des canons, certes, mais aucune crépitation de mousqueterie, aucun hurlement d’officiers, aucune charge désordonnée de cavalerie. Au sud, vers les positions françaises, rien ne bougeait. Les ordres de Napoléon, il le savait, étaient d’attaquer à neuf heures, après que le sol aurait séché. Mais il savait aussi, avec l’autorité de dix ans de lectures obsessionnelles, que la première canonnade avait tonné vers onze heures trente, après un repas impérial trop long et un maréchal Ney trop impatient.
Il jeta un coup d’œil à sa montre imaginaire — la vraie, celle avec les initiales gravées, dormait quelque part près de Hougoumont, sur la poitrine d’un mort qui portait peut-être son sang. Il fallait la récupérer, mais il avait plus urgent : comprendre la faille.
« Vous avez perdu quelque chose, monsieur ? »
La voix venait d’un arbre rabougri, à vingt pas. Un homme, pas un soldat. Il portait une blouse de toile épaisse, un chapeau de feutre noir, et sur son épaule, un sac de postillon presque vide. Son visage était buriné, tanné par des années de grand air, et sous ses sourcils épais, des yeux clairs, intelligents, qui n’avaient pas peur de le dévisager.
« Qui êtes-vous ? demanda Harrow.
— Pieter Van Eyck. Je guide les officiers alliés dans ces terres. Je connais chaque fossé, chaque haie, chaque chemin creux entre Papelotte et Braine-l’Alleud. Et vous, monsieur, vous avez l’air d’un homme qui ne sait pas où il se trouve. » Il souleva son chapeau, découvrant une calvitie naissante, puis le reposa. « Vous seriez pas le capitaine qu’on cherche, par hasard ? »
Harrow sentit un frisson lui parcourir la nuque. On le cherchait. Déjà.
« Qui me cherche ? »
Pieter haussa les épaules, un geste qui pouvait vouloir dire « je n’en sais rien » ou « vous me devez d’abord une pièce ». Harrow sortit une pièce de sa poche — le vestiaire du cadavre anglais dont il avait volé l’uniforme au cycle précédent lui avait aussi laissé une bourse correcte — et la lança. Pieter l’attrapa d’une main, la fit disparaître dans son sac.
« Une femme. Elle demande après un soldat disparu. Un grand blond, dit-elle, soldat au 95e, du côté de la ferme de Papelotte. Elle est arrivée cette nuit, elle rôde depuis l’aube entre les lignes. Les gardes anglais ont eu du mal à la chasser.
— Une femme ? Cheveux rouges ? »
Pieter cligna des yeux, surpris. « Peut-être. Je l’ai vue passer, la capuche relevée. Elle avait une voix qui porte, celle-là.
— Elle cherche son frère ?
— Elle dit que c’est son mari. »
Harrow réfléchit. Le guide n’avait pas l’air de mentir — ou du moins, s’il mentait, c’était un talent très ordinaire. Mais ce qui l’intriguait davantage, c’était le silence des Français.
« Pourquoi Napoléon n’a-t-il pas bougé ? demanda-t-il.
Pieter plissa les yeux. « Vous me posez la question, à moi ? » Il cracha dans l’herbe. « La pluie d’hier a détrempé le champ. Vous croyez que son artillerie pourra avancer dans cette boue ? »
« Elle sera sèche à midi.
— À midi », répéta Pieter d’un ton neutre, comme s’il jaugeait cette certitude étrange. « Vous l’avez vu, vous, l’avenir ? »
Harrow se retint de répondre. Mais quelque chose dans sa tête venait de cliquer. Ce n’était pas la pluie qui retenait les Français. À ce stade du jour, les colonnes auraient déjà dû se former, les canonniers charger leurs pièces, les tirailleurs s’avancer en tirailleurs. L’immobilité était trop complète. Trop organisée.
« La femme, dit Harrow. Où je peux la trouver ?
— Elle tournait vers le moulin. Mais les Français ont leurs tireurs de l’autre côté du bois d’Hougoumont. Si vous approchez, vous les aurez sur le dos. »
Harrow hocha la tête. Il n’avait pas besoin qu’on lui fasse un plan. Il avait besoin d’arriver vivant jusqu’à cette femme avant qu’un peloton de soldats ne décide de le prendre pour un déserteur, ou que la boucle ne se referme avant qu’il ait obtenu une réponse.
Il laissa Pieter derrière lui, trouva un chemin boueux qui remontait la crête vers le moulin. Ses bottes sifflaient dans l’herbe trempée. Il n’avait pas d’arme — il ne voulait pas d’arme — et il rappelait combien la campagne autour de Waterloo était petit, un peu plus de mille mètres entre les creux, une étendue où un homme courageux pouvait attendre la mort très vite.
Il arriva au moulin en dix minutes. Les ailes immobiles, le mécanisme grinçant dans le vent. Personne. Une vieille charrette retournée, un tas de paille pourrie. Personne. Puis il vit une silhouette féminine, bas sur le flanc est de la colline, qui descendait vers le bois d’Hougoumont, ses jupes noires alourdies de boue. Une mèche de cheveux cuivrés s’échappait de sa capuche.
« Madame ! » appela-t-il. Pas de réponse. Il accéléra le pas. Elle semblait déterminée, comme si elle connaissait un chemin précis, et cela le gênait. « Madame, attendez ! »
Elle se retourna. Un visage pâle, des yeux d’un gris lumineux qui n’avaient rien de la douceur d’une épouse. C’était une femme qui avait déjà vu la mort de près.
« Capitaine. Vous êtes du 95e ? »
Il voulut lui dire qu’il cherchait un soldat, que peut-être elle cherchait le sien, que le front était sur le point de s’embraser, mais les mots lui restèrent dans la gorge quand un sifflement déchira l’air et qu’une balle de mousquet lui fracassa l’épaule.
La douleur fut blanche, totale. Il tourna sur lui-même et tomba dans la boue, la vue qui vacillait. Le coup venait du bois. Il vit la femme se jeter à terre une seconde avant qu’une seconde balle n’écorche la terre à l’endroit où elle se tenait.
« Restez », souffla-t-il en crachant un filet de sang. « Il vous verra bouger. »
Elle le regarda, les yeux écarquillés, à la fois surprise et interdite par la facilité avec laquelle cet officier inconnu acceptait de mourir pour elle. Il vit une lueur de quelque chose sur son visage — pas de la reconnaissance, mais une forme plus profonde de compréhension.
« Je sais qui vous êtes », murmura-t-elle.
La troisième balle le prit en pleine poitrine. Le monde s’effondra.
Quand il rouvrit les yeux, il était couché dans un fossé. La lumière était grise et l’herbe était humide. James Harrow se palpa la poitrine, les épaules. Sa chair était intacte. Il entendit le son distant, confus, du régiment qui s’éveillait, des tambours qui roulaient pour une attaque qui n’avait pas encore commencé. Et pourtant, il savait, avec une certitude glacée, que les choses avaient commencé à changer d’une façon qu’il ne contrôlait pas.
Il se releva, se dirigea vers le bois. Il n’avait plus de doute : il allait retrouver la femme aux cheveux rouges avant le prochain tireur. Elle l’avait reconnu. Elle savait qui il était. Et elle ne semblait pas plus surprise que le Français revolver monté de la lui avoir déjà parlé.
Le précédent cycle l’avait tué un peu plus tôt qu’avant. Comme si l’histoire, elle aussi, se resserait.