La Septième Heure de Waterloo
Lire le chapitre 21: The Criminal's Face
Le capitaine Moreau se déplaçait comme une ombre au milieu de l’enfer. Harrow le suivait à travers les vergers en flammes de Papelotte, les yeux rivés sur la silhouette bleu sombre qui bondissait d’un fossé à l’autre sans jamais offrir une cible stable. Plus d’une heure qu’il le traquait, et chaque fois qu’il croyait gagner du terrain, une volée de mitraille ou un corps à corps furieux le séparait de sa proie.
Moreau savait. Il ne se retournait jamais, mais ses changements de direction semblaient calculés pour semer un poursuivant précis. Trois fois, Harrow l’avait vu disparaître derrière un mur effondré, et trois fois, lorsqu’il atteignait le point de fuite, il ne trouvait que des soldats morts et des traces de pas dans la boue.
La quatrième fois, il le surprit.
Moreau s’accroupissait derrière une haie déchiquetée, une longue-vue braquée vers le mont Saint-Jean. Harrow s’aplatit dans l’ornière d’un chemin creux, rampant sur les coudes jusqu’à une distance de trente mètres. À travers les brins d’herbe jaunis, il étudia le visage de l’homme qui l’avait tué une première fois.
Ce n’était pas un visage de soldat. Trop lisse. Trop jeune. Les traits d’un homme de trente-cinq ans, mais quelque chose dans la mâchoire, dans la manière dont la peau ne marquait aucune fatigue après des heures de combat, trahissait une longueur de vie que les rides refusaient d’inscrire. Le même âge qu’à Austerlitz, avait dit l’horloger. Le même âge qu’à la Révolution, peut-être.
Un cavalier arriva au galop, un chasseur à cheval à la tunique maculée de poudre. Il sauta à terre, tendit une lettre pliée à Moreau, puis murmura quelques mots que le vent emporta. Moreau déplia le papier, ses yeux courant sur les lignes. Il sourit.
Harrow n’avait jamais vu un sourire aussi froid.
Moreau leva la tête, et pour un bref instant, leurs regards se croisèrent à travers la fumée. Les yeux du Français étaient d’un gris si pâle qu’ils semblaient presque blancs. Il ne montra aucune surprise. Lentement, délibérément, il porta le papier à sa bouche, le mâcha en le regardant fixement, et l’avala.
Puis il s’évanouit dans le chaos, emporté par une colonne d’infanterie qui montait à l’assaut.
Harrow resta cloué au sol, le cœur battant. Moreau avait joué avec lui. Il aurait pu le faire abattre, mais il préférait être vu. Un message. *Tu me poursuis, mais c’est moi qui te tiens.*
Le corps du chasseur gisait encore près de la haie, une balle perdue l’ayant atteint à la gorge. Harrow fouilla ses poches. Un second papier, plus petit, était glissé dans sa ceinture. Du pouce, il l’ouvrit.
L’écriture était fine, presque féminine, mais les mots étaient d’une précision militaire :
> *L’eau du quartier général. Avant le second assaut. Il ne doit pas survivre au soir.*
Pas de signature. Mais le sens était clair.
*Wellington.*
Harrow jeta un regard à la montre de Moreau, celle qu’il avait prise au corps du colonel DuPont, et qui portait le symbole du cercle brisé. Elle était identique à celle de Fersen. Identique à celle du mystérieux cavalier gris, sans doute. Trois montres, trois voyageurs, une même confrérie.
Les aiguilles indiquaient 16 h 43. L’assaut de la Garde impériale ne pouvait plus être loin.
Il courut vers le nord, droit sur la crête du mont Saint-Jean. Les tirs de canon déchiraient l’air, les obus traçaient des arcs de fumée noire au-dessus de sa tête. Il esquiva une charge de lanciers, sauta par-dessus une batterie abandonnée, et atteignit la route pavée qui menait à la ferme de Mont-Saint-Jean.
Le quartier général de Wellington était une cohue de cavaliers, d’aides de camp et de messagers. Le Duc lui-même se tenait près d’un pommier, jumelles à la main, examinant la ligne française en contrebas. Harrow fendit la foule, hurlant :
— Mon général, il faut que je parle à mon général ! L’eau ! C’est l’eau qu’ils vont empoisonner !
Une main de fer l’attrapa par le col. Un officier de l’état-major, un colonel aux moustaches grises, le projeta au sol.
— Qui êtes-vous ? Ton d’officier, mais habit de lieutenant de ligne, et pas introduit. Vous êtes un espion français.
— Je suis capitaine James Harrow, 95e Rifles, j’ai des informations sur un complot contre le Duc !
— Le 95e est à Hougoumont depuis l’aube, et vous n’avez pas l’uniforme vert qu’ils portent.
C’est vrai. Sa veste rouge, empruntée à un mort de la 52e, était couverte de boue, mais elle était correcte. Le colonel la regarda avec mépris.
— Désarmez-le. Fouillez-le.
Harrow se débattit, mais trois soldats le maîtrisèrent. Ils trouvèrent la lettre dans sa ceinture, la montre au symbole gravé, et le vieux pistolet qu’il portait depuis des heures. Le colonel déplia le papier, le lut, puis leva des yeux glacials.
— « L’eau du quartier général. Avant le second assaut. » C’est une écriture française. Une précision française. Vous apportez le plan d’empoisonnement vous-même, espion, et vous osez le crier devant l’état-major.
— C’est une preuve ! Je l’ai prise à un officier ennemi !
— Vous l’avez écrite vous-même. Emmenez-le.
On le traîna vers une écurie en pierre dont on l’avait débarrassée des chevaux. La porte claqua, une barre de fer tomba dans ses gonds. Harrow s’y jeta, les poings contre le bois, hurlant des coordonnées, des noms, des faits que personne n’entendait par-dessus le tonnerre des canons.
L’obscurité l’enveloppa. Il ne vit plus que la lucarne étroite, par laquelle une lumière grise filtrait. Il s’y hissa, mais elle donnait sur un mur de sacs de terre. À travers les interstices, il distinguait des silhouettes qui couraient. Il entendait des ordres. Des cris.
Et puis, un mouvement qui arrêta son souffle.
Un officier français s’approchait du mur, seul, sans garde. Sa silhouette était svelte, sa démarche assurée. Il porta la main à sa bouche — non, il portait quelque chose à ses lèvres. Une gourde. Il but une gorgée, puis la projeta par-dessus le muret de sacs de terre.
La gourde atterrit à moins de deux mètres de la lucarne de Harrow. Elle était en cuivre poli, gravée d’un petit cercle brisé.
Moreau releva la tête. Leurs regards se croisèrent encore une fois. Cette fois, le Français ne sourit pas. Il inclina simplement la tête, comme un homme qui salue un adversaire digne, puis tourna les talons et disparut dans la fumée.
Harrow comprit alors avec une clarté totale. La lettre n’était pas destinée à Wellington.
*« Il ne doit pas survivre au soir. »*
Un seul homme dans cette bataille pouvait empêcher le meurtre de Fersen : Harrow lui-même. La lettre était un piège. Moreau l’avait laissée délibérément sur le corps de son propre messager, sachant que Harrow la trouverait, sachant qu’elle le mènerait à se faire arrêter, sachant qu’elle le mettrait hors de combat pour les heures décisives.
La gourde lancée n’était pas pour Wellington. Elle était pour Harrow — une signature. La promesse que lorsqu’il sortirait de cette prison, le meurtre serait déjà accompli, et le secret de Papelotte enterré avec son dernier témoin.
Un obus siffla au-dessus de l’écurie. Il frappa le toit avec un bruit de déchirure.
Harrow s’accroupit dans le coin, les mains sur la montre de DuPont. Les engrenages tournaient, et au centre du cadran, le cercle brisé semblait pulser. Quatre heures pour tout perdre. Quatre heures pour recommencer.
Plus de soixante fois, il s’était dit qu’il comprenait les règles de ce jour maudit. Et plus de soixante fois, il s’était trompé. Cette fois, il avait compris une chose qu’il n’aurait jamais dû laisser échapper : le vrai visage de son ennemi n’était pas celui de Moreau.
C’était le sien.
Car dans le regard gris pâle du Français, dans la courbe de sa mâchoire, dans la manière dont ses doigts tenaient la gourde, Harrow avait reconnu une familiarité qu’il ne pouvait expliquer. Les yeux de Moreau étaient les yeux d’un homme qui savait exactement quand et où Harrow allait se trouver — non parce qu’il l’observait, mais parce qu’il l’avait déjà vécu. Parce qu’il avait déjà fait ce jour-là, encore et encore, comme Harrow lui-même.
Moreau n’était pas un voyageur du temps.
C’était le reflet de Harrow venu de l’autre côté.
Le toit s’effondra. Le monde devint feu et pierre. Et Harrow mourut en riant — riant de l’absurdité parfaite d’une vérité qu’il ne pourrait jamais prouver à personne d’autre que lui-même.
Deux heures plus tard, il se réveilla dans le champ, couvert de rosée, la montre de DuPont dans sa poche, celle de Moreau dans l’autre. Et pour la première fois, il savait exactement où aller et ce qu’il fallait dire.
Mais il ignorait encore qui, au juste, l’avait tué toutes ces fois.
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