La Septième Heure de Waterloo
Lire le chapitre 22: The Poison Plan
La paille me lacérait les bras quand je parvins à arracher la dernière planche de la porte de l’écurie. L’explosion qui avait soufflé le bâtiment m’avait laissé sonné, mais la charnière tordue avait créé une faille assez large pour que je m’y glisse, le dos en feu.
Dehors, le grondement de la bataille couvrait mes pas. Papelotte brûlait sur ma droite, ses fermes vomissant des colonnes de fumée noire dans le ciel déjà assombri. Mon plan avait la simplicité brutale des décisions prises sous le feu : la note que Moreau avait laissée pour moi parlait d’un poison destiné à quelqu’un au quartier général. Si j’avais raison, la victime était un messager — un homme qui devait porter un ordre, une information, peut-être l’annulation d’une exécution.
Je courus à travers les champs labourés, les pieds glissant dans la boue mêlée de sang. Les régiments britanniques se reformaient en carrés autour de moi, leurs baïonnettes hérissées comme des piquants de hérisson contre la cavalerie française qui tournoyait au loin. Mon uniforme rouge, maculé de crasse et de poussière de brique, me donnait l’apparence d’un officier revenant d’un moulin à farine — mais personne ne m’arrêta. Waterloo, à cette heure, était un chaos organisé.
Le quartier général de Wellington occupait une ferme au nord de la route de Mont-Saint-Jean. Je connaissais les lieux par cœur : une carte mentale gravée après des années d’étude et des centaines de visites. La cour principale, le mur bas, la pièce du fond où le duc recevait ses rapports.
Je franchis l’entrée comme une balle. Un aide de camp me vit arriver, la bouche ouverte, et je le bousculai sans ralentir. Les ordres fusèrent derrière moi, mais j’étais déjà dans le passage.
La porte du fond était entrouverte. Une lumière de chandelle dansait sur le mur de pierre. Je ralentis, haletant, et jetai un coup d’œil à l’intérieur.
Wellington se tenait debout près de la table pliante, une carte déployée devant lui. Il avait le dos tourné, mais je voyais le profil de son chapeau — ce bicorne légendaire que je connaissais par toutes les gravures de tous les musées du monde. Dans sa main droite, il tenait un canteen de métal.
Une flasque. Il était sur le point de boire.
— Non !
Le cri sortit de ma gorge avant que j’aie fini de penser. Wellington se retourna, les yeux écarquillés.
Le canteen était entamé. Il l’avait déjà porté à ses lèvres.
Je bondis. Ma main frappa le métal et le projetai contre le mur de pierre. Il tomba avec un son sourd.
— Que diable…
Le canteen gisait par terre, son contenu répandu sur les dalles. Je m’accroupis, haletant, et je vis les bulles.
De fines bulles qui perlaient à la surface du liquide répandu. Une fermentation chimique — quelque chose qui n’avait rien à faire dans du vin ou de l’eau.
— Du poison, murmurai-je. Acide prussique. Il réagit au cuivre.
Wellington me regardait avec une expression que je connaissais bien : celle d’un homme qui n’a pas l’habitude qu’on lui arrache son verre des mains.
— Capitaine ? siffla-t-il. Vous êtes…
— Capitaine James Harrow, répondis-je en me redressant. Je sais que ça semble fou, mais écoutez-moi.
Le bruit des bottes dans le couloir. Les gardes arrivaient. Je n’avais pas le temps.
— Ce poison n’était pas pour vous, dis-je rapidement. Ni pour le vin de votre repas. Il était destiné à un messager — un homme qui allait empêcher un meurtre.
Wellington cligna des yeux. Il était calme, trop calme, comme tous les grands commandants face à l’inattendu.
— Vous délirez, capitaine.
— Le messager porte une lettre signée par le colonel DuPont. Une déposition déposée à la ferme de Papelotte. Si cet homme meurt, la vérité disparaît avec lui.
Deux soldats me saisirent par les bras, leurs mains de fer m’immobilisant avec une précision chirurgicale.
— Je vous en prie, poursuivis-je en me débattant. Vérifiez. Envoyez un ordre. Il doit y avoir un cavalier prêt à partir vers le sud-ouest — vers la route de Nivelles. Il porte une lettre qui condamne un innocent.
La chandelle vacilla. Wellington baissa les yeux vers la flaque répandue, puis vers moi.
Les gardes me tiraient déjà vers la porte.
— Une minute, dit Wellington.
Les mains se figèrent. Le duc fit un pas vers moi, les mains croisées dans le dos. Son regard était celui d’un homme habitué à lire les mensonges sur les visages.
— Pourquoi devrais-je croire un seul mot de cette histoire ?
— Parce que je connais cette bataille, répondis-je, défiant. Parce que je sais qu’à 18 heures, Blücher arrivera par Wavre, et que vos lignes tiendront malgré tout. Parce que je sais que le maréchal Ney lancera sa dernière charge contre la Garde à 19 heures 30, et qu’elle échouera.
Le silence dans la pièce était absolu.
— Je sais comment cette journée finit, ajoutai-je. Mais ce qui doit arriver avant, ce qui doit être empêché… ça, je l’apprends encore.
Wellington resta immobile un long moment. Son visage était fermé, impénétrable. Puis il fit un geste presque imperceptible de la main.
— Relâchez-le.
Les soldats lâchèrent mes bras. Je massai mes épaules, les regardant reculer.
— Votre canteen, dis-je. Examinez-le. Faites-le vérifier par un homme de confiance.
Wellington ramassa le récipient, le retourna. Une odeur âcre flottait dans l’air — cette odeur d’amande amère que je connaissais trop bien.
— La teneur en poison est faible, remarquai-je. Pas assez pour tuer un homme robuste comme vous. Mais assez pour ralentir, pour brouiller les idées. Vous seriez incapable de donner un ordre clair avant le soir.
Le duc haussa un sourcil.
— Et que diriez-vous que je doive faire, capitaine ?
— Sauvez le messager. Le vrai. Pas celui qui porte la fausse lettre, pas celui qu’on a piégé pour détourner les soupçons. Cherchez un cavalier qui transporte un pli signé DuPont — une déposition déposée ce matin à Papelotte.
Wellington me fixa encore un instant, puis hocha la tête lentement.
— Emmenez-le, dit-il aux gardes. Mais ne l’enfermez pas dans une écurie.
Il se pencha vers moi, si bas que ses mots ne furent visibles que par moi.
— Gardez-le dans la maison, face à ma chambre.
Une lueur dans ses yeux gris. Une étincelle de quelque chose qui ressemblait à une reconnaissance — ou à une mise à l’épreuve.
Ils me firent sortir de la pièce. Dans le couloir, les visages des officiers étaient pâles, tendus. Un capitaine que je ne connaissais pas tenait un plat d’argent, ses mains tremblant légèrement.
Je traversai la cour sous escorte, les yeux écarquillés par le spectacle qui m’entourait. Des courriers entraient et sortaient au galop, des soldats pansés s’appuyaient contre les murs, des ordonnances couraient avec des plis.
Au moment où je fus poussé dans la chambre adjacente à celle de Wellington, un mouvement attira mon regard au loin.
Le cavalier gris.
Là-bas, sur la crête, à trois cents mètres environ. Le cheval immobile, le manteau gris flottant au vent. Il me regardait.
Je sus alors, avec une certitude froide, que j’avais fait ce qu’il attendait de moi — mais pas pour les raisons qu’il croyait.
On verrouilla la porte derrière moi. Je restai dans la pénombre, le cœur battant contre les côtes.
Le poison n’était pas destiné à Wellington. Il ne l’avait jamais été. La note de Moreau — « pour quelqu’un au quartier général » — était une ruse, conçue pour me faire courir ici et attirer l’attention. Pendant que je me jetais sur le duc, quelqu’un d’autre agissait ailleurs.
Quelqu’un qui savait que je serais là.
Je sortis les deux montres de ma poche — celle de DuPont, celui de Moreau. Les deux boîtiers d’or, le symbole du cercle brisé gravé au revers. Je les serrai dans mon poing.
Il y avait un autre joueur dans cette journée. Un joueur qui utilisait mon passé pour me manipuler vers l’avenir qu’il voulait. Et pour la première fois depuis le début de ce cauchemar, je compris que le danger n’était pas seulement dans la bataille — il était dans l’architecture même de ces boucles, dans la volonté d’un homme qui n’était venu ici non pas pour comprendre l’histoire, mais pour la réécrire.
J’entendais les pas de Wellington dans la pièce voisine. Et quelque part, au lever du soir, un messager mourut peut-être en croyant servir mon plan.
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