La Septième Heure de Waterloo
Lire le chapitre 25: The Name in the Paper
Le cheval glissait dans la boue grasse du chemin, ses naseaux fumants dans l’air froid du matin. Harrow n’avait pas ralenti depuis qu’il avait quitté la chapelle, laissant derrière lui le corps d’Élise et l’écho du coup de feu qui l’avait tuée. Il serrait dans sa poche le papier taché de sang, ces mots qui tournaient dans sa tête comme une litanie : *L’homme au masque de fer est celui que vous cherchez.*
Antwerp. Un navire-prison. Un prisonnier politique.
Il avait déserté. Il le savait. Wellington l’aurait fait fusiller pour moins que ça, mais Wellington n’était plus sa priorité. Plus rien de cette bataille ne l’était, pas tant que le cycle ne serait pas brisé. Chaque mort, chaque réveil sur cette colline trempée de rosée, chaque charge de cavalerie qui recommençait — tout cela ne prendrait fin que lorsqu’il aurait résolu le meurtre. Pas le meurtre de DuPont. Pas celui de Fersen. Le vrai : celui que l’on cachait depuis le début.
La route vers le nord était dégagée, étrangement calme. Les bruits de la bataille s’estompaient derrière lui, remplacés par le chant des oiseaux et le souffle régulier de sa monture. Il passa devant des fermes abandonnées, des charrettes renversées, des traces de passage — mais aucun uniforme ennemi. Pendant un moment, il crut qu’il allait y arriver.
Puis il les vit.
Une patrouille de cavalerie française émergea d’un bosquet à sa droite, une douzaine de lanciers, leurs casques brillant sous le soleil levant. Harrow tira sur les rênes, évalua la fuite, mais une seconde colonne apparut sur la gauche, coupant toute retraite. Il n’avait pas d’arme — il avait perdu son pistolet dans la chapelle. Seulement son sabre, et pas assez de munitions pour se battre.
Il leva les mains.
Ils ne le tuèrent pas. C’était presque pire — l’officier qui commandait la patrouille, un homme au visage balafré et aux yeux froids, le fit démonter d’un geste et le fit attacher aux sangles d’un cheval de bât. Pas de questions. Pas d’interrogatoire. Juste une direction : le port.
Le navire était une frégate à l’ancre dans le bassin, ses voiles ferlées, sa coque noire et luisante d’humidité. Elle s’appelait *La Résolue*, et son nom semblait être une insulte à tout ce qui était résolu en cet endroit. L’odeur de la mer se mêlait à celle du goudron et de la poudre. Harrow fut poussé dans une embarcation, puis hissé à bord comme un sac de grain.
Les ponts étaient silencieux. Pas de matelots, pas de soldats en train de vaquer. Juste des hommes postés devant une porte de fer, au fond de la cale.
On le fit descendre. L’escalier était étroit, les marches glissantes d’humidité. Chaque pas résonnait comme un coup de tambour. Il entendit des chaînes avant de voir leur propriétaire.
La cellule était petite, mais pas une cage. Une cabine aménagée, avec un lit, une table, des livres. Mais au centre de cette table, assis avec une dignité calme qui ne correspondait pas à son entourage, se trouvait un homme dont le visage était entièrement recouvert d’un masque de fer.
Pas un masque de carnaval. Pas une parure. Une véritable pièce de métal, martelée à la forme d’un visage, avec seulement deux fentes sombres là où les yeux auraient dû être. La peau visible sur le cou était pâle, marquée de cicatrices anciennes.
L’homme leva une main gantée. Les gardes reculèrent.
« Laissez-nous. »
Sa voix était douce, presque cultivée — un contraste saisissant avec son apparence. Les gardes hésitèrent, mais l’officier à la balafre fit un signe de tête et ils sortirent, refermant la porte derrière eux.
Harrow resta debout, les poignets encore liés devant lui.
« Vous savez qui je suis », dit-il.
« Le capitaine James Harrow », répondit l’homme. « Officier anglais. Historien. Prisonnier de ce que vous pensiez être une bataille, mais qui est en réalité bien plus ancienne. »
Le souffle d’Harrow se coinça dans sa gorge. « Vous me connaissez. »
« Je vous ai vu. Vous m’avez vu aussi, je crois. Sur la crête, aux moments cruciaux. Sous le manteau gris. Je vous observais, capitaine. Je vous observais depuis le début. »
Harrow sentit son pouls s’accélérer. « Vous êtes le cavalier gris. Celui qui a tué Élise. »
Le rire qui suivit était triste, sans joie. « Non. J’ai été le cavalier gris, oui, mais je n’ai pas tué Élise. J’ai voulu la protéger. Je n’ai pas pu. »
Il se leva, ses chaînes cliquetant contre le plancher. Le masque se tourna vers Harrow avec une lenteur délibérée.
« Je suis le colonel Jean-Baptiste Valmont. Vous avez entendu mon nom, je suppose. Vous avez entendu que j’étais mort, exécuté pour avoir conspiré contre l’Empereur. »
« C’est ce qu’ont dit les rapports », dit Harrow prudemment.
« Les rapports mentaient. Tout a menti. Je n’ai pas conspiré contre Napoléon. J’ai découvert une conspiration bien plus profonde, une conspiration qui ne visait pas un trône, mais l’histoire elle-même. Et pour m’avoir trouvé, j’ai été jugé, condamné, et jeté dans ce tombeau flottant, avec une exécution qui n’a jamais eu lieu. »
Harrow s’approcha d’un pas. « Vous avez été sauvé. Par qui ? »
« Par ceux qui veulent réparer, pas détruire. Des hommes et des femmes comme vous, capitaine. Des gens qui ont vu le fil du temps se déchirer et qui tentent de le recoudre. Le docteur Bastian était l’un d’eux. Élise aussi, à sa manière. »
Le nom d’Élise fit vibrer quelque chose en Harrow. Il serra les poings, mais ses liens l’empêchaient de les fermer complètement. « Elle est morte. Je l’ai vue tomber. »
« Et vous êtes ici, ce qui signifie qu’elle a accompli sa mission », dit Valmont. « Elle vous a donné mon nom, n’est-ce pas ? Elle vous a donné ce papier. »
Harrow sortit la note de sa poche, le sang d’Élise encore brun sur les bords. Il la déplia et la tendit à Valmont, qui la regarda sans la toucher.
« L’homme au masque de fer est celui que vous cherchez. » Valmont hocha lentement la tête. « Elle m’a trouvé. Elle a su que j’étais vivant. Et elle a compris ce que je savais. »
« Que savez-vous ? » demanda Harrow, la voix serrée. « Qui est le meurtrier ? Qui a tué DuPont ? »
Valmont resta silencieux un long moment. Le bruit des vagues contre la coque semblait énorme dans cette cabine close.
« Le colonel DuPont était un homme honorable », dit-il enfin. « Loyale à l’Empereur, certes, mais honorable. Il a découvert quelque chose lors de la campagne de Quatre Bras — quelque chose qui ne le concernait pas, mais qui aurait tout changé s’il l’avait révélé. Il venait déposer ses preuves à la ferme de Papelotte. Vous avez trouvé sa déposition. »
« Dans son journal. Sur son cadavre. »
« Oui. Et ce journal vous a mené à Élise. Vous suivez le chemin qu’il a tracé, même si vous ne le savez pas encore. »
Valmont s’approcha de la table et posa ses mains gantées sur le bois. Le masque de fer semblait presque vivant dans la pénombre.
« Le meurtrier de DuPont n’est pas français », dit-il d’une voix basse. « Ce n’est pas un soldat de Napoléon. C’est un agent de chaos, un homme qui a trouvé le moyen de voyager dans le temps comme vous le faites, mais sans but de réparation. Tout ce qu’il veut, c’est la destruction. L’histoire, les hommes, les empires — il veut tout voir s’écrouler pour sa propre gloire, ou pour sa propre colère. »
« Son nom. »
Valmont hésita. La porte s’ouvrit soudainement derrière eux, et l’officier à la balafre fit un pas à l’intérieur.
« Colonel, nous avons des soldats anglais qui approchent. Nous devons lever l’ancre. »
Valmont ne bougea pas. Il regarda Harrow.
« Le meurtrier porte un nom que vous connaissez bien. Il est le frère jumeau du major Whitworth. »
Le monde sembla basculer.
« Whitworth ? » Harrow ne put contenir le choc dans sa voix. « Le major Whitworth ? Mon supérieur ? L’officier britannique qui... »
« Qui vous a envoyé en mission », compléta Valmont. « Oui. Son frère jumeau, un homme nommé Edmund, l’a rejoint dans ce temps-ci, il y a quelques années. Edmund n’avait pas la patience de son frère, ni sa loyauté. Il a vu dans les fissures du temps une occasion, un jeu. Et il a commencé à tuer pour brouiller les pistes. Pour créer suffisamment de chaos pour que personne ne puisse jamais distinguer le vrai crime des mensonges. »
Harrow essaya de respirer, mais sa poitrine était trop serrée. Le major Whitworth. L’homme qui lui avait donné ses ordres, qui l’avait envoyé mourir sur cette colline encore et encore. S’il était complice...
« Votre frère n’est pas complice », dit Valmont, comme s’il lisait ses pensées. « Le major Whitworth a été remplacé il y a trois jours. Edmund l’a assassiné et a pris sa place. Personne n’a remarqué. Personne ne pouvait remarquer — ils étaient identiques. »
Une alarme retentit dans la tête d’Harrow. Les boucles se refermaient avec une précision terrifiante. L’homme qui lui donnait des ordres dans chaque boucle, qui le renvoyait inlassablement vers la bataille, qui l’avait piégé dans ce cycle sanglant... c’était le meurtrier. Il avait dansé avec le diable à chaque réveil.
« Il sait que je suis ici », dit Harrow d’une voix étranglée. « Il saura que j’ai découvert la vérité. »
Valmont hocha la tête. « Il saura que vous êtes revenu. Et c’est exactement ce que nous voulions. »
« Nous ? »
Le masque de fer sembla sourire — une impossibilité, mais Harrow l’aurait juré.
« Le cavalier gris n’est pas votre ennemi, capitaine. Il vous a guidé ici pour que vous puissiez repartir avec la vérité. Edmund ne sait pas encore que vous savez. Il croit que vous êtes simplement un autre soldat perdu dans le chaos. Utilisez cela. »
Un coup de feu éclata à l’extérieur. Un cri. Valmont se tourna vers la porte, mais Harrow avait déjà compris.
« Il est là. Edmund est là. »
Valmont fit un pas vers lui, saisit ses liens d’une main gantée et les trancha avec une lame dissimulée dans son gant. « Allez. Retournez à la bataille. Retrouvez-le. Et cette fois, ne lui laissez aucune issue. »
La porte s’ouvrit en grand, et la lumière crue de l’après-midi inonda la cabine. Des silhouettes se découpèrent sur le pont : des soldats anglais, des manteaux rouges.
Non. Un manteau rouge. Edmund Whitworth.
Le visage du major souriait, mais ses yeux n’avaient rien d’humain.
« Capitaine Harrow », dit-il d’une voix douce comme du poison. « Vous avez été très difficile à trouver. »
Harrow bondit en avant, saisissant un pistolet sur la table de Valmont, mais une balle le frappa à l’épaule, le faisant pivoter sur lui-même. Le monde explosa en douleur blanche. Il tomba sur le plancher, le sang jaillissant entre ses doigts.
À travers ses yeux brouillés, il vit Valmont se lever, le visage de fer tourné vers l’intrus.
« Edmund », dit le prisonnier. « Vous avez fait une erreur. Vous avez laissé un témoin vivre. »
Edmund rit. « Il ne vivra pas longtemps, mon cher Valmont. Personne ne vivra très longtemps à cette époque, si j’ai mon mot à dire. »
Une seconde balle. Puis une troisième. Harrow sentit le froid envahir sa poitrine, le monde qui basculait dans l’obscurité.
*Le jumeau. Edmund Whitworth. Le meurtrier.*
Puis plus rien.
Le bruit des canons. L’odeur de la poudre. L’herbe mouillée sous son dos.
Il ouvrit les yeux.
Il était allongé sur la colline de Mont-Saint-Jean, au début du premier cycle. La bataille n’avait pas encore commencée, le soleil se levait à peine sur les lignes françaises.
Il avait le nom. Il avait le visage. Et cette fois, il n’allait pas rester sur la touche.
Cette fois, il allait trouver Edmund Whitworth. Et il allait lui faire payer chaque seconde de cette boucle infernale.
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