La Septième Heure de Waterloo
Lire le chapitre 26: The Twin's Game
La poudre humide collait à mes bottes, chaque pas une aspersion de boue et de sang. Le grondement de l’artillerie française roulait au loin, mais ici, derrière les lignes britanniques, régnait un calme trompeur, celui qui précède l’orage. Je savais où le trouver. Sa tente se dressait à l’écart, près d’un bosquet de hêtres écorchés par la mitraille. Un guidon de cavalerie y était planté, et deux sentinelles montaient la garde. Major Whitworth, ou plutôt Edmund Whitworth, le frère qui avait volé une vie et un uniforme.
Je n’avais pas d’arme apparente. Une folie. Mais la rage qui bouillait en moi depuis les cales d’Anvers me servait d’armure.
— Major Whitworth ! lançai-je d’une voix qui porta loin.
Il sortit de la tente. Grand, les épaules carrées, la mâchoire taillée au cordeau — le portrait craché de l’homme que j’avais servi. Il me toisa avec cette arrogance polie des officiers de l’état-major.
— Capitaine Harrow. Je vous croyais… mort.
Il savait. Le sourire qui ourlait ses lèvres ne mentait pas. Edmund Whitworth n’était pas surpris de me voir ; il était surpris de me voir encore.
— Vous avez tué DuPont, dis-je sans détour.
Le silence s’épaissit. Les sentinelles échangèrent un regard, la main sur la crosse de leurs mousquets.
Edmund éclata de rire. Un rire clair, franc, presque charmant. Cela le rendait plus monstrueux encore.
— DuPont ? Ah, le colonel à la conscience commode. Voyez-vous, Harrow, vous avez tout faux, comme d’habitude. DuPont n’était pas une victime. C’était un bourreau.
Je m’approchai d’un pas.
— Expliquez-vous.
— DuPont a signé l’ordre d’exécution de mon frère. Le vrai Whitworth, pas cette marionnette que vous voyez devant vous. Mon jumeau, mon sang, avait découvert une vérité gênante sur les marchés d’armes de DuPont, et DuPont l’a fait fusiller au petit matin, sans jugement, sans procès, dans une cour de ferme à Quatre Bras. Il a fait passer cela pour une mort au combat. Glorieux. Propre.
Sa voix se durcit, un tic nerveux agita sa joue.
— Alors oui, j’ai tué DuPont. De mes mains. Avec la montre de mon frère, celle qu’il portait quand on lui a fracassé la poitrine de quinze balles. Le temps de DuPont s’est arrêté à ce moment-là. Il a bien mérité son sort.
Le sol trembla sous nos pieds. Un obus français s’écrasa à cent mètres, projetant des gerbes de terre noire. Ni l’un ni l’autre ne bougea.
— Et Valmont ? demandai-je. Le colonel que vous avez condamné au masque de fer, pourri dans la cale d’un navire à Anvers ? Lui aussi, il avait mérité son sort ?
Edmund hocha la tête, presque avec respect.
— Valmont était un homme de devoir. Il a refusé de couvrir les trafics de DuPont. Pour cela, DuPont l’a fait accuser de trahison, condamner à mort… puis a inventé cette mascarade du masque de fer pour le garder en vie, comme un bijou de famille gênant. Je l’ai libéré. Une ironie douce, n’est-ce pas ? Le tyran et sa créature, enfermés dans le même destin.
Mais il y avait une faille dans son récit. Je la sentais.
— Vous libérez Valmont, vous tuez DuPont par vengeance. Et Fersen ? Le comte suédois ? Élise Marchand ? Cette pauvre femme abattue dans une chapelle ? Eux aussi, ils ont signé des ordres d’exécution ?
Le sourire d’Edmund se figea.
— Marchand était un accident. Le tireur visait le messager, pas la fille. Elle s’est trouvée sur le chemin.
Le mensonge était fluide, presque crédible. Mais je savais ce que j’avais vu. Le cavalier gris avait épaulé, visé Élise, et l’avait abattue froidement avant que je puisse la protéger. Pas un accident. Une exécution.
— Et Fersen ? insistai-je.
— Une distraction. Il fallait bien que les regards se tournent vers autre chose que les affaires françaises.
Je l’avais. Il venait de tout avouer. La vengeance, les meurtres, la manipulation. Dans une heure, Wellington connaîtrait le nom du traître qui tissait sa toile dans les deux armées.
— Major Edmund Whitworth, au nom de Sa Majesté et au nom des hommes que vous avez fait mourir, je vous arrête.
Je fis un pas vers lui. Les sentinelles levèrent leurs mousquets, hésitantes. Edmund ne bougea pas d’un pouce. Son regard était calme, presque amusé.
— Harrow. Vous êtes un homme de papier. Vous croyez aux lois, aux procès, aux preuves. Mais ici, c’est la poudre qui fait la justice.
Il plongea la main dans sa redingote. Je crus à un pistolet, je me jetai de côté. Mais il sortit un objet rond, noir, aux reflets gras. Une bombe. Non, mieux : un baril miniature, un tube de fer scellé, avec une mèche courte qui grésillait déjà.
— Mes respects, capitaine. Vous auriez fait un bon historien.
Il jeta l’obus. Je le vis tournoyer dans l’air, lentement, une seconde d’éternité. Je compris ce qu’il était en train de faire.
Sous nos pieds, sous la tente, se trouvait la réserve de poudre. Une cache creusée par les sapeurs, protégée de l’humidité et des obus français. Edmund avait choisi l’emplacement de sa tente avec soin. Il savait que je viendrais.
Le monde devint blanc. La chaleur fut la première chose qui me frappa, une vague qui arrachait la chair des os. Puis le son, un rugissement qui n’était pas un bruit mais une gifle cosmique. Mes pensées se dispersèrent dans mille fragments, comme des cartes d’état-major jetées au vent.
Une dernière image : le visage d’Edmund, tourné vers moi, souriant tandis que son corps se consumait lui aussi.
Le fou. Il se sacrifiait pour me tuer. Il ne comprenait pas que ce n’était qu’un tour de manège, que la mort n’était pour moi qu’un intervalle.
La lumière se défit, puis se refit.
Je m’assis en sursaut dans la boue du matin. Le ciel était pâle, doux, innocent. Autour de moi, les hommes s’affairaient, préparant le petit-déjeuner. Waterloo. Le jour décisif. Il ne s’était pas encore écoulé une heure de ma première seconde.
Je me relevai, la tête encore sonnante des fracas de ma mort. Mes jambes tremblaient, mais ma certitude était intacte.
Edmund Whitworth était le meurtrier. Il avait tué DuPont pour venger son frère, il avait fait tuer Élise pour étouffer un témoignage, il avait manipulé l’assassinat de Fersen pour détourner l’attention. Mais il restait caché derrière l’uniforme d’un officier britannique, protégé par la confiance de Wellington. Un mot de moi, et l’on me prendrait pour un fou.
La montre. La montre à lame cachée de son frère. C’est avec elle qu’il avait tué DuPont. Cette montre se trouvait quelque part dans sa tente. Si je pouvais la trouver avant de le confronter, avant que la confusion ne le laisse fuir, j’aurais une preuve physique, indiscutable. Un artefact maculé de sang.
Je regardai en direction de la ligne anglaise, puis, à travers la brume, la silhouette lointaine de la ferme de Hougoumont.
J’avais une carte, une méthode et une certitude. Maintenant, il me fallait trouver l’arme avant que le canon ne s’éveille.
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