La Septième Heure de Waterloo
Lire le chapitre 27: The Final Piece
La pluie s’était arrêtée. Une aube sale, couleur de cendre et de poudre, rampait sur les crêtes de Mont-Saint-Jean. Harrow ouvrit les yeux, couché dans l’herbe trempée près d’un feu de bivouac, la capote encore raidie de sang séché — le sien, celui de la boucle précédente, celui d’un autre corps qu’il avait déjà oublié. Le brouillard de la mémoire, plus épais à chaque réveil. Mais les noms, eux, restaient gravés à l’acide.
Whitworth. Le jumeau. Le meurtrier. La montre.
Il se redressa d’un mouvement sec. Les artilleurs autour de lui somnolaient encore, la bataille n’avait pas commencé. Il lui restait les heures du matin, l’intervalle fragile entre le sommeil des camps et le premier canon de La Haye Sainte. Il compta les pas. Le quartier général était à moins de cinq cents mètres. Les tentes du 95ᵉ Rifles se trouvaient derrière la ferme, là où la ligne de piquet croisait la route de Genappe.
Harrow se leva, prit un ceinturon abandonné, une épée d’officier subalterne, un havresac aux courroies crevées. Ses mains tremblaient encore — moins de peur que d’épuisement. Il avait passé plus de soixante-dix boucles à mourir dans ce champ. Il savait désormais où étaient les tentes, les gardes, les heures de relève, les angles morts. Il connaissait cette bataille mieux que Wellington lui-même. Il lui fallait maintenant connaître ses mensonges.
À trois cents mètres des tentes du commandement, il vit l’estafette : un sous-officier de dragons, la figure encore rose de sommeil, qui portait une sacoche de courrier matinal vers le quartier général de Wellington. Harrow l’intercepta, se donnant l’allure d’un capitaine de l’état-major pressé, l’air de savoir où il allait.
— Ordre du service du renseignement, fit-il. Qui est le récipiendaire de ce pli ?
— Le major Whitworth, capitaine. Du 51ᵉ.
Le sang d’Harrow fit une volte dans ses tempes. Whitworth. Le faux major, l’imposteur, qui posait comme officier de liaison de la brigade. Le jumeau assassin portait même un uniforme de l’armée du duc. Il tenait les ordres. Il tenait les hommes.
— Je prends le pli. Dites à votre guichet qu’il est transféré au service du procureur militaire.
Le dragon hésita. Harrow lui mit la main sur l’épaule, le regard froid.
— Vous voulez que je vous cite par votre nom devant le duc ? J’ai le temps.
Il n’avait pas le temps. Le dragon leva les yeux, vit l’usure de l’uniforme, le sang séché, la manière de parler d’un homme habitué à commander. Il céda.
— Sous votre responsabilité, capitaine.
Harrow trouva la tente du major Whitworth à l’orée du bois, dressée sous un orme aux branches encore effeuillées. Personne à l’intérieur. Le lit de camp était encore défait, la gabardine suspendue, et sur la table pliante, éparpillés parmi les cartes d’état-major et les lettres tamponnées, se trouvait l’objet qu’il cherchait.
La montre.
Elle était en argent, usée, au cadran pâle, un modèle d’officier de marine de l’ancienne école. Le fermoir latéral dissimulait une lame de huit centimètres, fine comme un poignard de lanceur, que Harrow sortit d’un déclic nerveux. Une empreinte d’acide au creux de la garde : une fleur de lys minuscule.
Il l’avait déjà vue mourir. Il l’avait vue ouverte dans la main d’Élise Marchand, dans la nef de la chapelle, quand le coup partit.
— Tu l’as trouvée.
La voix venait de derrière le rideau de toile. Pas de l’extérieur. Harrow pivota, la montre dans une main, la lame sortie dans l’autre.
Personne. Mais l’air bougeait — la respiration d’un homme patient. Harrow ne bougea pas.
— Je sais que tu es là, Whitworth. Sors. Que la bataille commence.
Une gerbe de toile s’écartouilla du pli : Edmund Whitworth, le visage du major, les mêmes traits, la même cicatrice oblique à la tempe gauche, mais l’œil plus aigu. Il tenait un pistolet de calibre léger, canon baissé, le pouce sur le chien.
— Capitaine Harrow, dit-il calmement. Le fantôme du colonel qui ne veut pas mourir.
— Tu as raison. Je ne meurs pas. Et tu le sais — tu l’es aussi.
Whitworth sourit, un sourire qui ne touchait pas ses yeux.
— Ce que je sais, c’est que tu es un déserteur et un assassin de réputation. Toi, qui tiens ma montre, au milieu de ma tente, à trente minutes de l’ouverture de la campagne. Si je tire ici, personne ne viendra me chercher de compte.
— Si tu tires, tu meurs avec moi. C’est ta constance, non ? Ta manière de tuer. Les témoins disparaissent avec toi.
Harrow rangea la lame dans sa botte, remit la montre à sa poche de gilet, puis plia la seule lettre signée qu’il avait trouvée : un ordre technique du mouvement de la brigade — mais l’encre de la fin était une écriture différente, plus serrée, et les mots annonçaient noir sur blanc à un agent français : « Que les événements accomplissent mon travail. Meuron frappera. »
Meuron. Fersen.
Harrow la fourra dans son ceinturon.
— Wellington sera informé avant le premier canon. Tu es fini, Edmund.
Whitworth baissa le canon d’un centimètre, comme s’il hésitait, puis il rit, d’un rire sans joie.
— Que tu le nies ou non, le temps nous appartient encore à tous les deux. Et tout ce que tu voudras lui dire, je le lui dirai moi-même avant toi. Qui croirait le récit d’un soldat perdu au milieu des batailles, revenu chaque heure avec une histoire plus invraisemblable ?
Harrow recula, se glissa sous la toile, sentit l’humide du champ et courut sans ralentir vers le quartier général du duc.
Wellington se tenait à l’écart du groupe de ses aides, sous un sureau, le nez plongé dans sa lorgnette. Les ordres du matin couraient de son armée entière, le frémissement des masses qui se mettent en place. Harrow s’avança, les gardes le laissèrent — il avait pris le ruban d’un aide de camp, il portait l’autorité de quelqu’un qui savait où passer.
— Votre Grâce. Une affaire de meurtre, de trahison et d’assassinat contre votre personne.
Wellington releva la tête, ses yeux gris traversants et incrédules. Il avait déjà entendu cette voix dans une boucle précédente, presque la même scène, quand Harrow avait dévié le bidon d’eau empoisonnée.
— Encore vous, Captain Harrow. On m’a dit que vous étiez prisonnier des Français.
— Je le suis revenu. Et je vous apporte la preuve que votre major de liaison, Edmund Whitworth, est un assassin. Il a tué le colonel DuPont pour fausser le sort des batailles.
Un murmure parcourut les officiers entourant le duc. Whitworth, alerté, venait de s’avancer, l’air calme, les mains jointes dans le dos.
— Votre Grâce, cet homme est un déserteur, en proie à des délires. Il gagne chaque matin en imagination ce qu’il perd en réalité.
— Je vous connais, Edmund, fit Harrow. Ou plutôt, je connais votre frère. Je le connais si bien que je peux le dire mourant : le vrai Major Whitworth est mort dans une geôle anglaise, et vous avez pris son nom, son uniforme et ses ordres. Vous avez assassiné DuPont au signal de la Retraite, vous l’avez saigné au moyen d’une lame cachée dans une montre de l’immortelle main. Et vous avez tué la femme, la sœur de DuPont, non par accident, mais pour effacer le seul témoin qui vit la main armée.
Le visage d’Edmund resta lisse. Mais Harrow avait appris à connaître les traîtres aux nuits passées dans ce champ — il vit le muscle du cou qui durcissait, la pupille qui se figeait comme un animal qui cherche une porte.
— Votre montre, dit Harrow. La poche de votre veste. Montrez-la.
Whitworth hésita. Il porta la main à son gilet, et Harrow vit qu’elle se retirait avec un battant argenté : la montre de rechange, sans lame, pour les inspections. Il était préparé. Mais la sœur de DuPont, Élise, avait vu la vraie.
— Rien que cela, fit Whitworth. Une montre, comme tout officier en a.
Harrow avait alors un choix. Il pouvait sortir la sienne, annoncer qu’elle était la sienne — non, il fallait plus. Il fallait révéler le détail que seul l’assassin pourrait contredire.
— Dans la chapelle de la ferme de l’Or, dit-il lentement, devant Wellington et les officiers rassemblés, la victime, Élise Marchand, tenait une lettre à la main. Une lettre dont seule la sœur morte connaissait le contenu. Vous l’avez tuée parce que vous l’aviez entendue vous reconnaître, parce qu’elle vous avait vu, à trois mètres, dans le contre-jour de la porte, sans uniforme — en civil. Vous étiez en redingote de voyage bleue, Edmund. Une redingote que vous rapportiez à Paris pour la brûler. Votre ordre de mission écrit de la main de DuPont avait la même date que votre assassinat.
Whitworth pâlit. Ce n’était pas un détail qu’il pouvait nier sans savoir ce que contenait la lettre qu’il avait brûlée. Et Wellington, qui connaissait les géométries du commandement, fit un signe aux deux grenadiers.
— Major Whitworth, dit le duc. Vous resterez ici.
Alors, d’un geste que Harrow ne vit pas venir — où avait-il caché une seconde lame ? Dans la manchette, peut-être, ou le bout du ruban d’état-major — Whitworth se jeta en avant, un cliquetis d’acier dans la main gauche, et Harrow sentit le fer froid traverser le côté, entre les côtes, ouvrir quelque chose de chaud et de soudain.
— La boucle, souffla Whitworth contre son oreille. Je te verrai à l’aube.
Et il disparut dans la ligne des tentes enneigées par la fumée du matin.
Harrow tomba à genoux, la main plaquée contre sa flanc, le sang qui sourdait entre ses doigts. Devant lui, à un mètre, se tenait Wellington, le visage fermé, la lorgnette nue à la main — une silhouette grise du champ de bataille, qui regardait le poignard ensanglanté puis l’horizon où la lourde brume commençait à se lever.
— Ce que vous avez dit, fit le duc lentement. Est-ce vrai ? Ce meurtre, cet homme ?
— Votre Grâce, dit Harrow, les dents serrées. Le premier coup sera tiré par la batterie de la ferme. Mais si vous n’arrêtez pas Whitworth, le nombre de morts de ce jour ne suffira pas à payer les siennes.
Wellington le regarda. Puis, sans un mot, il fit un signe aux dragons.
— Après lui. Qu’on le prenne, mort ou vif.
Harrow bascula vers le sol, le sang s’échappant plus rapide. Le dernier bruit qu’il entendit, avant que le néant de l’aube ne l’avale, fut le galop d’une troupe partie dans une direction qu’il ne connaissait pas.
Il se réveilla sous la pluie. Encore.
Mais cette fois, au lieu du feu de bivouac, il se réveilla à côté d’un manteau crasseux qu’il n’avait jamais vu, et dans la poche duquel se trouvait un billet, encore humide : « Il te reste deux boucles. Après, le temps se soudera. — V. »
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.