La Septième Heure de Waterloo
Lire le chapitre 29: What Must Change
L'orage avait cessé, mais l'air restait lourd, chargé de poudre et de mort. Harrow se tenait au bord du champ, les mains encore tachées de suie, regardant les équipes de brancardiers ramasser les corps. Wellington avait fait arrêter Whitworth avant même que la bataille ne commence, et pourtant, ici, sous ce ciel grisâtre, des hommes mouraient quand même. Leurs cris déchiraient la distance, et Harrow les connaissait tous, les avait lus dans chaque rapport, dans chaque lettre de famille qu'il avait compulsées dans sa vie d'avant.
Tout cela pour rien.
Il fit les cent pas près des fermes en flammes, le sol boueux aspirant ses bottes. L'idée s'était installée en lui depuis le réveil, cette fois plus tenace, plus venimeuse : tuer Whitworth n'avait rien changé. L'arrêter avant la bataille n'avait rien changé. La bataille était là, massive, aveugle, dévorant les bataillons comme elle l'avait toujours fait. L'Histoire ne s'était pas brisée parce qu'un homme avait été arrêté. Elle continuait, mécanique, écrasante.
— Capitaine.
La voix était faible, derrière lui. Il se retourna et la vit adossée à un mur de pierre ébréché, une couverture militaire sur les épaules. Élise Marchand avait le visage pâle, mais ses yeux étaient vifs, fiévreux, comme si elle avait couru pour échapper à un invisible poursuivant.
Harrow s'approcha, un pincement de culpabilité au ventre. Dans la précédente boucle, elle était morte dans ses bras, une balle dans le dos tirée par le cavalier au manteau gris. Cette fois, il avait agi plus vite, avait crié son nom avant que le coup ne parte, et le tir avait manqué son cœur. Le hasard seul l'avait sauvée.
— Vous devriez être avec les blessés, dit-il en s'accroupissant devant elle.
— Les blessés meurent. Je voulais quelqu'un qui sache.
Elle parlait français avec un accent qu'il n'arrivait toujours pas à situer. Un calme étrange l'habitait, comme si la mort l'avait frôlée assez souvent pour qu'elle en apprivoise la présence.
— Qu'est-ce qu'il faut savoir ? demanda Harrow, la fatigue rendant sa voix plus dure qu'il ne voulait.
— Mon frère.
Il attendit. Elle ferma les yeux, les rouvrit, et le regarda avec cette intensité qui lui donnait soudain l'air d'une prophétesse.
— On m'a dit qu'il est mort à Quatre Bras. Une charge de cavalerie, comme un soldat quelconque. C'est ce que l'armée a rapporté à ma mère. C'est faux.
Le cœur de Harrow se mit à battre plus vite. Il avait vu le corps de ce frère, autrefois. Dans les registres, sur les listes de pertes, le nom de Thomas Abel. Un simple soldat au 3e bataillon. Pas de distinction, pas de mention spéciale. Du menu fretin pour le rouleau de l'oubli.
— Vous en êtes sûre ?
— Je l'ai vu tomber. Nous avons traversé les lignes à l'aube pour rejoindre les nôtres. J'ai vu deux hommes sortir des bois, derrière lui. Ils étaient des nôtres – des uniformes anglais. Puis j'ai entendu un coup. Un seul coup. Thomas est tombé en avant, comme s'il avait été poussé. Pas une balle qui l'a frappé dans la poitrine. Dans le dos.
Harrow se releva, les jambes soudain lourdes. Une balle dans le dos. Le même type de meurtre dans toute cette affaire – Élise abattue par-derrière dans la chapelle, Whitworth transperçant sa victime DuPont par derrière dans la voiture, Abel tué par-derrière alors qu'il longeait un bois.
— Les deux hommes, dit-il, s'efforçant de contrôler sa voix. Vous les avez vus distinctement ?
— L'un d'eux m'a vue. Il s'est retourné, et il m'a regardée. Il avait un visage froid, très net, des yeux presque sans expression. Il était jeune, mais il avait ce regard d'homme qui a déjà tout calculé.
— Et l'autre ? demanda Harrow, sa gorge se serrant.
— Plus petit. Manteau gris.
Le cavalier au manteau gris. Le visage froid de Whitworth. Edmund Whitworth avait tué Abel, avec un complice. Ou bien c'était le contraire : le cavalier au manteau gris, le véritable tueur, aidé par Whitworth. Mais pourquoi ?
Le regard d'Élise se fit plus insistant, comme si elle lisait dans le silence de Harrow la question qu'il n'osait pas poser.
— On n'a pas retrouvé son corps, d'ailleurs. Son corps n'a jamais été rendu à la famille. On nous a dit qu'il avait été enterré sur place, dans une fosse commune, mais quand je suis allée chercher une trace de lui, rien. Pas de croix, pas d'enseigne, pas de papier.
Harrow sentit un frisson descendre le long de son échine. Depuis des boucles, il cherchait une explication, une échappatoire. Whitworth avait dit que le vrai crime était un mort déguisé en perte de combat. Thomas Abel. L'assassinat d'Abel.
Il fallait trouver le corps. Trouver ce qui restait de lui, chercher sur ses ossements quelque indice qui lui dirait quoi faire.
— Où sont les bois dont vous parlez ? demanda-t-il. Le lieu exact.
Élise lui décrivit un chemin qui longeait la ferme de Papelotte. Harrow l'écouta, puis, sans attendre la fin de sa phrase, s'éloigna en courant dans la fumée. Une balle siffla près de son oreille ; un groupe de tirailleurs français tirait depuis une crête voisine. Il s'accroupit, courut, sauta par-dessus un cadavre de cheval, et parvint enfin à la lisière des bois.
Les arbres étaient éclatés par les canons ici même. L'endroit qu'elle avait décrit était un espace entre deux haies d'aubépine, à quelques pas d'une mare. L'herbe avait été piétinée par des centaines de bottes depuis des heures, mais un monticule de terre récente attirait son regard. Un tumulus sans croix.
Il tomba à genoux et se mit à creuser avec ses mains, les ongles s'enfonçant dans la boue collante. Il dégagea une étoffe, une main. Une brassière bleu roi. Le corps d'Abel. Il creusa plus loin, libérant le buste, le visage. La balle était encore dans le dos. Son médaillon militaire.
Sous le corps, tassée entre deux racines, une enveloppe fermée au sceau de cire. Harrow la tira, ouvrit l'enveloppe d'une main tremblante. Le papier, chiffonné, portait une écriture de secrétaire, avec des lettres trop appliquées, du français soigneusement tracé.
*À Son Excellence, le duc de Wellington.*
Il lut. Et, pour la première fois depuis des boucles, il comprit tout.
Napoléon proposait une trêve. Il savait que la coalition était sur le point de se renforcer, que Blücher approchait de sa jonction. Il offrait la paix – reconnaître les frontières de la France pour que l'Europe cesse son harcèlement. La lettre était datée de la veille. Si elle était parvenue à Wellington, le duc avait assez de filtre politique pour accepter de temporiser. Il aurait pu négocier. La bataille aurait pu ne jamais avoir lieu.
Mais quelqu'un avait intercepté le messager. Quelqu'un avait abattu ce garçon dans le dos, pris la lettre, et fait disparaître sa trace. Cet homme avait voulu le champ de bataille. Il avait voulu que le sang coule.
Harrow resta un long moment à genoux dans la boue, la lettre serrée dans son poing, les cris des mourants autour de lui comme un écho de son propre désespoir.
Il avait cru arrêter le coupable. Il avait cru que la mort de DuPont était la clé. Il avait compris maintenant : ce n'était pas une histoire de jalousie, de vengeance ou même de fratrie. C'était un dessin plus vaste. Quelqu'un, peut-être Whitworth, peut-être d'autres, avait construit cette mort pour s'assurer qu'un conflit n'ait pas lieu – ou plutôt, qu'il ait lieu quand même, malgré les possibilités de paix. Pourquoi ? Pour quoi faire ? Quelle nécessité historique exigeait que cette bataille se déroulât coûte que coûte ?
Il se mit à marcher, le poids de la lettre dans sa poche comme un brûlant reproche. Une voix derrière lui, derrière les lignes :
— Capitaine.
Il se retourna. Un homme en uniforme de l'état-major, un visage de bottier souriant, une cicatrice au menton.
— Le duc vous réclame. On vous attend à la ferme de Mont-Saint-Jean.
Harrow hésita. Puis il suivit.
Le duc se tenait debout devant une carte, entouré d'aides de camp. Il leva les yeux quand Harrow entra, et son regard s'aiguisa.
— Capitaine. J'ai une question pour vous.
Harrow sentit dans sa poche le poids de la lettre. Son cœur se mit à battre plus vite. Tout allait être dévoilé, et il ne savait même pas encore s'il devait la montrer ou la brûler.
— Le meurtrier que vous m'avez désigné, dit Wellington en le fixant. Whitworth. Vous disiez qu'il voulait défaire des plans.
— Oui, monseigneur.
— Hélas, un messager est arrivé de Bruxelles il y a une heure. On a débusqué un complice. Un certain cavalier gris, arrêté à la frontière, transportant un autre ordre. Le voici.
Wellington poussa un morceau de papier sur la table. Harrow s'approcha lentement et lut. L'écriture était la même que sur la lettre ; mais l'adresse, elle, était différente.
Elle était adressée à Napoléon.
Et elle contenait des offres de Wellington lui-même, proposant d'accepter la paix, de retirer ses troupes, de laisser Bruxelles ouverte à l'TheEmperor français.
Harrow sentit le sol se dérober sous ses pieds.
Ce n'étaient pas seulement les plans de Whitworth qui étaient en jeu.
Whitworth et le cavalier gris n'avaient pas seulement volé une lettre de Napoléon à Wellington.
Ils en avaient fabriqué une seconde.
Ils étaient en train de manipuler les deux généraux en même temps.
Et, dans cette fresque de faux et de trahison, la mort de Thomas Abel n'était que le premier domino d'une série de meurtres calqués sur une horloge que personne, jamais, ne semblait pouvoir arrêter.
— Capitaine, dit Wellington d'une voix ferme. Vous me cachez quelque chose.
Harrow regarda le duc droit dans les yeux, la lettre falsifiée encore dans sa main, la vraie lettre de Napoléon brûlant dans sa poche.
— Je crois qu'il faut vous parler de la paix que vous êtes sur le point de ne jamais connaître, dit-il.
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