La Septième Heure de Waterloo
Lire le chapitre 31: The Battle Rages
La fumée déchirait le ciel en lambeaux gris, et le grondement de l'artillerie semblait venir de l'intérieur même de la terre. Harrow courait, le souffle court, entre les rangées de soldats qui chargeaient et mouraient dans un même rugissement. Il savait où trouver le jumeau. Il l'avait toujours su.
La ferme de Hougoumont brûlait à l'horizon, ses murs éventrés vomissant des langues de feu. Mais ce n'était pas là que Whitworth — l'autre Whitworth, celui qui n'était pas mort dans l'explosion — avait choisi son terrain. Non. Il était près du chemin creux, là où les corps s'empilaient comme des sacs de grain oubliés, là où le chaos offrait le meilleur masque pour un meurtre.
Harrow vit la silhouette au moment où un éclair de canon illumina le champ. Vêtue d'un manteau sombre taché de boue, elle se penchait sur un officier français mort, les mains fouillant une sacoche déchirée. La lettre. Il cherchait la lettre de Napoléon.
— Whitworth ! hurla Harrow.
L'homme se retourna. Le visage était le même que celui du mort de l'autre boucle — même mâchoire, mêmes yeux gris-vert, même rictus de mépris. Mais il y avait quelque chose de plus dur dans ce regard. Quelque chose de plus froid.
— Capitaine Harrow. Vous survivez donc à tout. Comme un cafard.
— Je sais tout. Abel. DuPont. La lettre. Le faux. Tout.
Whitworth rit. Un son bref, dénué de chaleur.
— Alors vous savez aussi que vous arrivez trop tard.
Il tenait la lettre dans sa main gantée. Une lettre que Harrow avait parcourue des dizaines de fois dans ses rêves : l'écriture fine et pressée de Napoléon, proposant une trêve. Une paix. La fin de la guerre avant même la bataille. L'homme avait passé sa vie à étudier cette journée, et il avait toujours su que la bataille n'aurait jamais dû avoir lieu. Que les deux généraux avaient été poussés, manipulés, trompés.
Whitworth leva la main. Une petite boîte d'amadou, déjà allumée, dansait entre ses doigts.
— Vous avez gagné une course, capitaine. Mais je vais gagner la guerre.
Harrow plongea.
Le monde devint une succession d'images hachées. Le poing de Whitworth qui le frappa à la tempe. Le sol boueux qui monta vers lui. Le bruit d'un régiment de cuirassiers qui chargeait à quelques centaines de mètres, leurs sabots comme un tonnerre continu. Whitworth se pencha pour achever ses gestes — la flamme touchant le coin du papier.
Non.
Harrow attrapa la cheville de l'homme et tira. Whitworth bascula, la lettre lui échappa des mains, tombant dans la boue entre eux. La flamme de l'amadou vacilla et mourut dans la terre humide.
— Vous êtes impossible ! gronda Whitworth en se relevant.
Il sortit un couteau — un coutelas de cavalerie, large et laid. Harrow roula sur le côté alors que la lame lui frôlait le flanc. Il sentit la morsure du métal et le tissu de son manteau se déchirer.
La douleur vint un instant plus tard. Chaude. Profonde.
Il se releva quand même.
Whitworth avançait, le couteau prêt. Derrière eux, la bataille poursuivait sa danse aveugle. Des hommes tombaient sans savoir pourquoi. Des officiers hurlaient des ordres que personne n'entendait. Des canons crachaient leur fer par salves régulières, indifférents aux ambitions des hommes.
— Pourquoi ? demanda Harrow, le sang coulant de sa blessure dans la terre grasse. Pourquoi tant d'efforts pour empêcher une paix ?
Whitworth hésita — un battement de paupières, presque imperceptible.
— Parce que la paix de 1815 est un mensonge, capitaine. Parce que la paix que Napoléon aurait signée ce jour-là aurait changé le monde. Une Europe unie sous la France. Pas de Congrès de Vienne. Pas de vieux empires restaurés.
— Vous êtes fou. Vous parlez comme un révolutionnaire.
— J'ai vu la feuille de route, murmura Whitworth, comme pour lui-même. J'ai vu ce que le monde serait devenu. Et j'ai vu ce qu'il est devenu réellement.
Il attaqua.
Harrow para le premier coup avec son avant-bras, sentant le choc remonter jusqu'à l'épaule. Il recula, chercha quelque chose — n'importe quoi — sur le sol. Sa main rencontra le canon d'un mousquet abandonné. Il le saisit et balança.
Le coup atteignit Whitworth à l'épaule, le faisant tourner. Pas assez pour l'arrêter. L'homme riposta, la lame sifflant devant le visage de Harrow. Une estafilade ouvrit sa joue. Le goût du sang emplit sa bouche.
Ils tournèrent l'un autour de l'autre, entre les cadavres. Autour d'eux, la bataille devenait secondaire. C'était une lutte primitive, vieille comme le monde. Deux hommes. Un morceau de papier. L'avenir.
Whitworth feinta à droite et frappa à gauche. Harrow le vit venir — trop tard. La lame s'enfonça dans son épaule gauche. Il hurla, lâchant le mousquet.
La douleur était blanche, absolue. Il tomba à genoux.
Whitworth se tenait au-dessus de lui, haletant. Le couteau rouge de sang.
— Vous êtes un bon soldat, Harrow. Un bon observateur. Mais vous n'avez jamais compris votre place.
Il ramassa la lettre, encore intacte, encore humide mais lisible.
— Vous êtes un témoin. Pas le monde. Les témoins regardent. Ils documentent. Ils rêvent. Mais ils ne changent rien.
Il sortit l'amadou de nouveau.
Harrow sentit le froid monter de la terre. Sa main droite se déplaça lentement, sans que l'autre homme la voie. Dans sa poche, ses doigts rencontrèrent le métal froid de la montre.
La montre empoisonnée de Whitworth. Celle qu'il avait prise dans la tente, des siècles plus tôt — ou peut-être la veille, ou peut-être une heure avant. Le temps n'avait plus aucun sens.
— Vous avez raison, dit Harrow, la voix rauque. J'ai passé ma vie à étudier cette bataille. À la connaître. À la documenter. C'est mon obsession.
Il ouvrit la montre d'un geste sec. La lame minuscule jaillit du boîtier, discrète, presque invisible.
— Mais vous avez tort sur une chose.
Whitworth se pencha, la flamme encore vacillante dans sa main.
— Laquelle ?
— Les témoins peuvent aussi témoigner contre vous.
Harrow planta la lame dans la cuisse de Whitworth.
L'homme poussa un cri — un son déchirant et surprenant, celui d'un homme pris au dépourvu. Il lâcha la lettre. Il lâcha l'amadou. Il s'écroula, les mains serrées autour de sa jambe, la montrant en train de se répandre dans son corps — le poison agissant vite, très vite.
Harrow se traîna vers lui. Il attrapa la lettre. Encore là. Encore lisible. La flamme était tombée à côté, mourant dans la boue, consumée par l'humidité du champ.
— Vous... marmonna Whitworth, les lèvres déjà bleues.
— Je sais. Je ne suis pas le monde.
— Non. Vous n'êtes qu'un témoin. Mais vous avez raison aussi. Les témoins peuvent mentir.
Il rit. Un gargouillis. Ses yeux se révulsèrent.
Harrow resta un long moment à genoux au-dessus du corps, la lettre serrée contre sa poitrine. Le sang continuait de couler de ses blessures. Il sentait sa vie s'écouler avec lui, chaque battement de cœur plus faible que le précédent.
Autour de lui, la bataille rugissait toujours. Les canonnades. Les hurlements. Les charges. Il savait ce qui allait se passer s'il ne faisait rien. Waterloo. La fin de Napoléon. Cent ans de paix relative. Mais aussi — il le comprenait maintenant — une occasion perdue. Un autre monde qui aurait pu exister.
Il se mit debout.
Ce n'était pas une prouesse. C'était un miracle de volonté pure. Chaque mouvement était une déchirure. Chaque inspiration, un défi.
Mais il fallait la porter. Cette lettre. La porter à Wellington.
Il commença à marcher. Pas longtemps. Le canon cessa un moment — les artilleurs rechargeant — et dans ce silence soudain, il entendit la voix des hommes. Des officiers qui criaient. Des soldats qui gémissaient. Le bruit du monde qui se détruisait.
Il tomba une fois. Se releva. Tomba encore.
Près du chemin creux, il trouva la position de Wellington. L'homme était à cheval, jumelles à la main, observant le carnage. Sa silhouette était impassible, mais Harrow vit la tension dans ses épaules. Le calcul permanent de la survie.
— Mon général ! appela Harrow.
Wellington se retourna. Son regard parcourut le capitaine en sang, le vit à peine debout.
— Harrow ? Que diable...
— Pour vous. De la part de Napoléon.
Il tendit la lettre. Sa main tremblait si fort qu'il dut la soutenir de l'autre.
Wellington descendit de cheval. Il prit la lettre, la déplia. L'écriture fine de l'Empereur dansait sur le papier.
Le silence dura une éternité. Autour d'eux, la bataille continuait — les soldats de la Garde impériale approchaient, leurs colonnes sombres se profilant à l'horizon. Mais Wellington ne la voyait pas. Il lisait. Relisait.
— Pourquoi maintenant ? murmura-t-il. Pourquoi après tous ces morts ?
— Ce n'était pas votre faute, mon général. Ni celle de l'Empereur. On vous a volé cette lettre. On vous a menti. À tous les deux.
Wellington leva les yeux. Quelque chose changea dans son regard. Quelque chose se brisa et se reforma en même temps.
— Une trêve. Malgré tout.
Il se tourna vers son aide de camp.
— Porter le drapeau blanc. Tout de suite. Ordre de cesser le feu.
Le jeune officier cligna des yeux.
— Mon général, la bataille est...
— Maintenant ! tonna Wellington.
Harrow regarda le drapeau blanc monter dans le ciel gris. Un lambeau de tissu au milieu du carnage, fragile comme un espoir. La canonnade cessa — d'abord d'un côté, puis de l'autre, comme une onde qui s'éteint. Les cris moururent. Le silence revint, immense, terrifiant, sur le champ de Waterloo.
Wellington se tourna vers Harrow.
— Vous avez fait quelque chose que personne n'aurait cru possible.
Harrow voulut répondre. Il ouvrit la bouche.
Le monde bascula.
Il tomba à genoux. La terre monta vers lui. Et dans le dernier moment de conscience, il vit Wellington se précipiter vers lui, l'entendit appeler un chirurgien, sentit des mains qui le soulevaient.
Puis tout devint noir.
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