La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 10: The Glass Eye
La mer était plate comme une tombe. Aidan s’adossa au bastingage tribord, les bras croisés, et regarda l’équipage se rassembler sur le pont principal. La lampe à huile du grand mât jetait des ombres dansantes sur les visages tannés. Darrow se tenait sur la dunette, les mains derrière le dos, la femme à sa droite — voilée, silencieuse, les yeux fixes sur la foule comme un oiseau de proie observant des souris.
Ce n’était pas un simple rassemblement de quart. C’était une convocation.
« Vous vous demandez ce que nous transportons dans la cale, » dit Darrow, la voix portée par une habitude de commandement que quarante ans de mer n’avaient pas érodée. « Vous sentez l’odeur de soufre. Vous avez vu les marques sur les mains des imprudents. » Il laissa le silence peser. « Ce n’est pas de la poudre ordinaire. C’est la poudre noire de Carthagène. Trente barils. Capables, mélangés à la poix et au salpêtre, de fondre un mur de pierre ou de brûler une flotte entière. »
Un murmure parcourut les rangs. Jonas cracha par-dessus le plat-bord, l’air de rien.
« Et ce que nous visons, » continua Darrow, « n’est pas un galion espagnol chargé d’or. Ce que nous visons, c’est la nouveauté même : le fort de la Couronne, fraîchement bâti à l’entrée de la baie de Port Royal. »
Le silence qui suivit fut total. Un homme toussa. Quelqu’un lâcha un juron étouffé.
Aidan sentit son estomac se nouer. Le fort de la Couronne. Le gouverneur y entreposait — selon les rumeurs qui circulaient dans les tavernes de Kingston et les récits des marins marchands — le produit d’une taxe extraordinaire levée sur les plantations de canne, en attendant de le charger vers Londres. Une fortune en or et en argent. Un objectif si sacré que même les boucaniers les plus audacieux n’osaient pas en parler à voix haute.
« Le fort a été construit en hâte, » dit Darrow. « Ses murs sont solides, mais sa garnison est réduite — cinquante hommes tout au plus, mal payés, mal nourris. Et ses fondations » — il sourit, découvrant des dents jaunies par le tabac — « reposent sur un roc friable dont je connais les failles. Nous ne prendrons pas le fort par l’avant, mes amis. Nous le prendrons par le dessous. »
Il tendit la main vers la femme.
« Elle connaît le fort mieux que son propre confesseur. Elle a vécu dans la maison du gouverneur pendant six mois, sous le nom d’une gouvernante française. Elle sait où sont les poudrières, les sentinelles, les portes dérobées. Elle nous a fourni les relevés des galeries souterraines creusées sous la cour — un projet secret que la couronne anglaise a abandonné faute de fonds. Des galeries qui n’apparaissent sur aucun plan officiel. »
Aidan fixa la femme. Elle soutint son regard sans ciller, puis abaissa lentement son voile. Ce n’était plus la veuve éplorée ni la passagère fragile. C’était une espionne. Ses yeux n’avaient rien perdu de leur profondeur, mais ils étaient devenus durs comme du verre.
« Nous utiliserons la poudre pour percer sous la cour et atteindre la chambre du trésor, » dit-elle, la voix douce, presque mélodieuse. La foule se tut davantage pour l’écouter. « Mais un tel affaissement attirerait les sentinelles. Nous avons besoin d’une diversion. »
Darrow hocha la tête. « Une diversion. Quelque chose qui fasse sortir les soldats du fort au moment où la poudre fait son œuvre. » Il balaya l’équipage du regard. « À deux lieues au sud de la fortification, il y a une plantation isolée — les Lennox. Le mari, la femme, trois enfants. Ils possèdent un entrepôt rempli de rhum et de denrées, près duquel passe un chemin de patrouille. Si une partie de notre monde brûlait cette plantation au même moment… les soldats accourraient pour protéger les riches propriétaires. Ils laisseraient le fort vide. »
Un trouble s’empara de l’équipage. Quelques visages se détournèrent. Jonah cracha de nouveau, cette fois avec force, tout près des bottes de Darrow.
« Ce sont des innocents, » dit la voix claire d’un jeune gabier nommé Toby. « Des femmes. Des enfants. »
« Ce sont des colons anglais, » dit Darrow, froidement. « Des sujets du roi qui finance la frégate qui voulait nous envoyer par le fond il y a trois jours. Ce ne sont pas des innocents. Ce sont des cibles. »
Aidan serra les poings sous ses aisselles. La plantation à brûler. Une famille entière comme écran de fumée pour le butin du gouverneur. Il regarda Darrow, puis la femme. Et quelque chose se mit en place dans son esprit, lentement, comme un loquet qui tourne dans une serrure rouillée.
Ce n’était pas un simple plan de pirate. C’était trop précis, trop structuré. Les détails, les cartes, les relevés, la poudre spéciale, la femme espionne — tout ceci portait la marque d’un dessein plus grand que le pillage. La Couronne anglaise avait besoin de détruire la confiance dans ses propres fortifications, ou un rival - la France, l’Espagne - avait décidé d’affaiblir la présence anglaise dans les Caraïbes en frappant l’un de ses plus grands symboles de richesse.
Darrow n’était pas un voleur. Il était un outil. Un instrument de politique impériale.
Aidan ouvrit la bouche pour poser la question qu’il ne voulait pas entendre — Quelle puissance vous a payé pour cette femme ? Qui retient votre chaîne ? — mais Darrow le devança.
« Et toi, O’Malley, » dit-il, l’index pointé sur lui par-dessus la foule. « Ton silence de chien battu me plaît. Tu comprends les canons. Tu vas préparer les charges. À l’aube, nous mettons le cap sur le fort de la Couronne. Et ce que tu feras de ce lourd passé de marin de Sa Majesté, tu le laisseras accroché à la vergue du grand mât comme un pavillon du roi qu’on ne hisse jamais. »
Le rire qui suivit était faux. Quelques-uns rirent, mais sans joie. Aidan resta immobile.
À cet instant précis, il comprit que la question n’était pas de savoir s’il pouvait encore rejoindre la marine. C’était de savoir s’il pouvait empêcher qu’une famille anglaise innocente — une famille qui aurait pu être la sienne dans une autre vie — soit brûlée vive pour que l’Angleterre perde son trésor et que Darrow s’en mette plein les poches au nom de quelqu’un d’autre.
Il tourna la tête vers la femme. Elle souriait, à peine, sous son voile.
Sans prononcer un mot, elle confirma tout ce qu’il craignait. Le problème n’était pas la navigation. C’était la destination.