La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 11: Secrets of the Painted Lady
La nuit était tombée comme un couvercle sur le Sea Wyvern. Le silence après la tempête des voix dans la cabine de Darrow pesait sur chaque planche du pont. Aidan sentait les regards des hommes glisser sur lui, s'attarder, puis se détourner. On ne parlait plus de l'attaque de la plantation, on la ruminait. Les regards en disaient plus que les mots.
Il frappa à la porte de la cabine qu'on lui avait désignée comme celle de la femme – Isabelle, avait-elle dit enfin, un nom jeté comme un défi. Un murmure lui répondit. Il entra.
La pièce sentait l'huile de lampe et le papier moisi. Isabelle était assise sur une couchette étroite, une carte dépliée sur les genoux, un pistolet à portée de main sur une caisse. Ses cheveux noirs tombaient en cascade sur ses épaules, mais son regard était une lame.
— Tu devrais apprendre à frapper plus fort, dit-elle sans lever les yeux de la carte.
— J'ai frappé. Tu as répondu.
— J'ai répondu pour que tu entres. Ça ne veut pas dire que je te fais confiance.
Aidan s'adossa à la cloison, les bras croisés. Il sentait le roulis du navire sous ses pieds, la coque qui geignait après sa course dans le chenal. Le grattage des récifs lui revenait en mémoire – une entaille dans le cuivre, une faiblesse qu'il gardait pour lui.
— Darrow t'a présentée comme l'atout secret, dit-il. Celle qui connaît le fort de l'intérieur.
Isabelle leva enfin les yeux. Ils étaient d'un vert pâle, presque gris.
— Darrow présente tout le monde comme il veut les utiliser. Toi, tu es son canon. Moi, je suis sa clé. Mais les clés ont des serrures que les canons ne comprendront jamais.
— Alors explique-moi la serrure.
Elle sourit, mais le sourire n'atteignit pas ses yeux.
— Le trésor du gouverneur. Il n'est pas dans un coffre doré comme ces imbéciles l'imaginent. Il circule. Des navires, des dépôts, des hommes de paille. Darrow croit qu'il pourra tout prendre en une nuit. Il se trompe.
— Et tu le laisses se tromper ?
Isabelle posa la carte et se leva. Elle était plus petite qu'Aidan ne l'avait cru, mais sa présence emplissait la pièce. Elle fit deux pas vers lui, s'arrêtant à un souffle de distance.
— Écoute-moi bien, Irlandais. Mon passé m'appartient. Ma loyauté appartient à ceux qui la paient le prix fort. Si tu viens ici pour sonder, pour découvrir ce que je suis vraiment, tu perds ton temps. Si tu viens pour une alliance – une vraie – alors parle clair, et vite. Darrow ne dort que d'un œil, et l'autre est un espion.
Elle lui tourna le dos et retourna à sa carte. Une invitation à partir.
Aidan resta une seconde de plus, puis sortit. La porte se referma derrière lui avec un claquement sec. Mais il avait vu, dans l'instant où elle s'était levée, un reflet sous la couchette. Une latte de bois qui semblait plus claire que les autres.
Le navire dormait. La plupart des hommes étaient sous le pont, les échos d'une querelle étouffée montant de la cale – Jonah et Meeks se disputaient encore le prix du sang. Aidan se glissa le long du bastingage, contourna la grand-voile qui claquait mollement dans le vent nocturne, et atteignit la cabine d'Isabelle par l'écoutille arrière.
La porte était verrouillée de l'intérieur. Mais la serrure – une pièce de ferronnerie anglaise bon marché – céda sous la lame de son couteau après deux tentatives. Il entra, le cœur battant. La lampe était éteinte. Il alluma une mèche soufrée, la tint haute.
La latte. Il la souleva avec la pointe du couteau. En dessous, un renfoncement creusé dans le bois de charpente, assez grand pour une boîte de biscuits. Il l'ouvrit.
Des lettres. Une dizaine de plis scellés de cire rouge, rangées en pile parfaitement ordonnée. Aidan en prit une au hasard. Le sceau portait un lys – le lys français. Il brisa la cire et déplia le papier.
*Ma chère Isabelle, continuez à observer. La flotte anglaise compte sur ses colliers de corail, mais nous savons où se trouvent les vraies perles. La citadelle de La Couronne tombera, et avec elle l'illusion de la domination anglaise sur ces eaux. Vous serez récompensée au-delà de vos espérances.*
La lettre n'était pas signée. Le papier sentait l'encre fraîche, mais le pli du temps indiquait plusieurs semaines. Aidan en prit une autre. Celle-ci portait une date plus récente, écrite d'une main plus précise.
*L'Irlandais doit être ramené dans le droit chemin ou détruit. Il est trop instable pour être un outil fiable. S'il fait montre d'une loyauté envers les Anglais, éliminez-le. Vos ordres prévalent sur ceux de Darrow.*
Le sang d'Aidan se glaça. Il relut le passage trois fois. L'Irlandais. Lui. Pourquoi la France voudrait-elle le détruire ? Et depuis quand Isabelle servait-elle la France – ou ne servait-elle que la France ?
Une autre lettre, la plus récente, était presque un rapport militaire.
*Le plan de Darrow est viable mais grossier. L'incendie de la plantation servira d'appât. La garnison de La Couronne est réduite à quarante hommes. Les canons sont du 24-pounder, datant de la dernière guerre. Le fort peut être pris avec trois navires, nous avons un. L'Irlandais prépare les charges. Son savoir est remarquable. Il sera utile ou supprimé.*
Le mot l'avait frappé comme un coup de poing. « Il sera utile ou supprimé. » Les mêmes mots que le cuisinier avait employés au sujet de Landon.
— Tu lis mes lettres ?
La voix était glaciale, venant de derrière lui. Aidan se retourna. Isabelle se tenait dans l'embrasure de la porte, un pistolet à la main, le canon pointé sur son cœur. Son visage était de marbre.
— Je vérifiais la solidité de ton plancher, dit Aidan en lâchant la lettre.
— Je vais te tuer, Irlandais. Lentement. Ou vite. Choisis.
Aidan ne bougea pas. Il tenait encore la lettre humide de la dernière page. Il la déchira lentement en deux, puis en quatre.
— Tu peux me tuer, dit-il. Mais alors tu devras expliquer à Darrow pourquoi tu avais une cache de lettres françaises dans ta cabine, et pourquoi l'une d'elles porte son nom en toutes lettres.
Le visage d'Isabelle resta immobile, mais son doigt sur la détente trembla d'un cheveu.
— Darrow sait ce qu'il doit savoir, dit-elle.
— Darrow ne sait même pas ton vrai nom. Isabelle. Un joli nom français. Mais les lettres disent autre chose. Qui t'a envoyée, Isabelle ? Pas la France. Les Français n'écrivent pas à des agents avec du papier que l'on fabrique à Bordeaux, scellé avec de la cire de Lisbonne. Un pirate ou un marchand, peut-être. Mais pas un service du roi.
Elle abaissa le pistolet d'un demi-pouce. Dans la pénombre, ses yeux parurent plus grands, plus vulnérables.
— Tu es observateur, dit-elle. C'est ce qui te tuera.
— C'est ce qui m'a gardé en vie jusqu'ici. Alors, la vérité. Ou je vais voir Darrow tout de suite et je lui raconte la caisse de serrures, les lettres au lys, la mention de mon nom.
Isabelle hésita. Le roulis berça le navire. Quelque part au-dessus, un homme chantait une complainte à moitié oubliée.
— Je travaille pour une maison de Bordeaux, dit-elle enfin. Une maison de commerce qui a des intérêts dans ces eaux. Ils veulent que La Couronne soit affaiblie pour que leurs propres routes commerciales passent. Darrow est un outil. Toi aussi. Nous le sommes tous.
— Et la lettre qui dit de m'éliminer ?
— Elle date d'avant que nous nous parlions. Avant que je sache que tu avais des yeux ouverts. C'était une instruction standard. On écrivait ça pour tous les éléments dont on doutait.
— Et maintenant ?
Elle le regarda longuement. Le pistolet pendait à son côté.
— Maintenant, je ne sais plus. Tu es un problème, Aidan O'Malley. Tu suis une boussole qui n'appartient à personne. Tu es navard, tu es pirate, tu es peut-être espion – tu n'es rien de tout ça. Tu es une interrogation vivante.
Elle remit le pistolet dans sa ceinture.
— Si tu parles à Darrow, je dirai que tu as essayé de me voler. Les mots contre les mots. Tu sais qui il croira.
Aidan savait. Elle avait raison. Il sortit de la cabine sans ajouter un mot, les lettres encore froissées dans sa poche, et regagna sa propre couchette.
Bien plus tard, dans la nuit, des voix filtrèrent à travers la cloison. Isabelle et Darrow, dans la grande cabine. Aidan plaqua son oreille contre le bois.
— ... la part des hommes est trop grande, disait Isabelle. Le trésor doit passer en priorité. Les hommes peuvent attendre.
— Les hommes peuvent se mutiner, répondit Darrow, la voix plus grave. Je ne leur donne pas une livre. Pas un farthing.
— Alors tu vas tout perdre. L'or du gouverneur n'est pas dans la caisse que tu crois. Il est partagé. Trois dépôts. Si tu veux tout, il faut que les hommes attendent la deuxième annexe.
Il y eut un silence, puis un bruit de bouteille.
— Et l'Irlandais ? demanda Darrow. Il me faut sa précision. Mais il me faut aussi sa loyauté.
— Il est loyal à lui-même. C'est le seul homme du navire dont je ne peux pas mesurer le prix.
Darrow rit, une chose brève et sans joie.
— Alors c'est le plus dangereux de tous.
Les voix s'éloignèrent. Aidan resta immobile, couché dans sa couchette, les lettres dans sa poche frottant contre sa cuisse. Il pensa à la flotte anglaise, à son amiral, au visage de Landon sur sa tombe. Il pensa à la dette qu'il devait à la marine qui l'avait chassé. Et il pensa à la troisième voie – celle que personne à bord, ni Isabelle, ni Darrow, ni le contre-amiral au loin, ne voulait qu'il trouve.
Navire. Or. Direction. La sienne.
Il se retourna, ferma les yeux, et tâta le petit morceau de poudre noire au fond de sa poche.
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