La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 9: Sails of Faith
Le premier sillon d’écume apparut à l’horizon comme un coup de couteau dans le bleu du ciel. Aidan, perché dans les haubans du grand mât, plissa les yeux contre le soleil déclinant. La forme grossit vite. Un navire de guerre, pas de doute : la coque haute, les deux batteries fermées, la silhouette ramassée d’un vaisseau du roi.
— Voile au nord-nord-est ! cria-t-il, la gorge soudain sèche.
En bas, le pont s’agita comme une fourmilière qu’on frappe. Darrow sortit de sa cabine, la longue-vue déjà à l’œil. Il la baissa lentement, le visage de marbre, et donna l’ordre de piquer droit vers le sud.
— Espagnols ? demanda Jonah, accouru aux côtés d’Aidan.
— Anglais, murmura Aidan. Un frégate. Et elle a pris notre vent.
Jonah jura dans sa barbe et cracha par-dessus le bastingage. Autour d’eux, les hommes filaient sur les vergues, jambes nues et bras de corde, tandis que le Sea Wyvern prenait de la vitesse, sa voilure gonflée par le vent du soir. La mer était d’huile à tribord, un miroir vert que la quille déchirait en écume blanche.
Darrow vint se planter près du grand mât, dans ce silence contrôlé qui précédait ses décisions les plus lourdes. Le second à ses côtés, une carte humide dépliée contre la lisse, ils parlèrent à voix basse. Aidan saisit des bribes : « eaux espagnoles », « récifs », « nuit ».
Il comprit le plan. Fuir vers le sud, vers les hauts-fonds qu’aucun pilote anglais ne connaissait. Leur seule chance de semer la frégate avant la nuit.
— Retourne à tes pièces, O’Malley, lui jeta Darrow sans même le regarder. Si elle nous rattrape, ce sera à toi de lui répondre.
Aidan descendit l’échelle, le cœur lourd. Ses canons étaient chargés, les gargousses au sec, les boulets rangés en pyramides dans leurs racks. Il passa la main sur la culasse d’un douze livres, le bronze encore tiède de la manœuvre, et s’attarda un instant. La pièce portait une marque qu’il connaissait bien : un I couronné, estampillé à la fonderie de Woolwich.
Sa main s’arrêta. Il se pencha, passa le doigt sur le métal pourpre de rouille.
C’était le même type de pièce que ceux qu’il avait servis sur l’Antelope. Que ceux de la flotte royale.
— Qu’est-ce que tu cherches, O’Malley ? La voix de Barrow, rude, le fit sursauter. Le canonnier avait l’œil torve et la pipe éteinte entre les dents, mais il avait vu. Il avait toujours vu.
— Rien. Je vérifiais les attaches.
— Les attaches sont bonnes. Tu vérifiais autre chose.
Aidan se redressa, les mains calleuses sur les hanches. Le vieux canonnier le dévisagea un instant, puis hocha lentement la tête, comme s’il lisait dans ses pensées.
— Tu la reconnais, hein ? dit-il à voix basse en venant se placer à côté de lui. Batterie de Sa Majesté, vendue aux enchères de Portsmouth, revendue trois fois avant d’atterrir ici. T’en as servi des comme ça, avant ton procès.
— Je n’ai pas eu de procès, grogna Aidan.
— C’est ce qu’ils ont dit, oui.
Les sifflets du contremaître retentirent au-dessus, et la voile de misaine vira légèrement. Le navire tangua, prit un nouveau cap vers l’est-sud-est. La mer se fit plus basse, couleur de miel usé. Ils approchaient des récifs qui bordaient les cayes espagnoles.
Aidan remonta sur le pont à contrecœur. La frégate avait gagné du terrain dans la manœuvre. Elle était à quatre encablures maintenant, assez près pour qu’on distingue le pavillon. Un grand pavillon rouge, avec le léopard d’Angleterre brodé dans le ciel du soir.
Mais ce n’était pas ça qui serra la gorge d’Aidan. Ni la carène blanchie de sel qui prenait le vent, ni les sabords ouverts comme des gueules prêtes à mordre. C’était les pavillons de signaux hissés à la vergue de misaine : deux fanions bleus, un jaune, puis un code numérique dont il connaissait la clé par cœur.
— On ne les perdra pas, dit-il sans s’en rendre compte, à voix haute.
Darrow pivota, le regard noir.
— Comment tu sais ça ?
Aidan se mordit la langue, trop tard. Les yeux de Darrow étaient deux trous d’aiguille dans la lumière orange.
— Elle est plus rapide que nous de deux nœuds par bon vent, répondit-il. Et ce soir, le vent force au couchant. Je connais ce genre de navire.
— Tu le connais pour l’avoir servi ?
— Pour l’avoir combattu, peut-être. La Retribution en est un de ce gabarit.
Il ne dit pas le reste. Il ne dit pas que la Retribution avait été son escorte trois ans plus tôt, dans les eaux de Cuba, quand il était officier d’artillerie aux ordres de l’amiral Halsey. Il ne dit pas qu’il connaissait le lieutenant qui commandait à présent cette frégate, un homme méthodique et patient qui ne renonçait jamais à une proie.
Mais Darrow le regardait, lui. Longuement.
— La Retribution, répéta-t-il. Riche nom pour une chienne de guerre.
Il se détourna, et son silence était plus éloquent que tout ordre. Il avait enregistré la faute. Il ne la récolterait peut-être pas aujourd’hui, mais il la récolterait.
La chasse continua. Trois heures de tension, le pont incliné sous les pieds, les hommes qui allongeaient la voile avec une précision nerveuse, économes de chaque geste. La Retribution restait dans leur sillage, inexorable comme un chien affamé. Le soleil descendit à l’ouest, rouge sang, puis braisé de cuivre. Les ombres s’allongèrent. Le vent sembla hésiter une seconde, se chercher en vain, tomber entre les vagues.
C’est là que Darrow fit sonner l’ordre de rejoindre la bordure des récifs. Aidan vit la carte : des pointillés marquaient sur le papier un chenal étroit, tracé d’une main incertaine, certainement obtenu par un pilote espagnol acheté ou torturé. En s’y engageant dans la dernière demi-heure de lumière, le Sea Wyvern serrait un passage entre des récifs à fleur d’eau. Personne ne les suivrait, pas même un frégate royale.
— Quille doublée de cuivre ? demanda Aidan rapidement à Jonah.
— Deux couches, depuis l’an dernier. Darrow pense à tout.
Il pensait à tout, oui. C’était bien ça qui faisait peur.
La manœuvre fut brutale. Les matelots hurlèrent en échangeant des taquets, la barre tourna, la gîte se fit si forte qu’Aidan dut se tenir à la rambarde pour ne pas glisser. À tribord, la terre sembla venir vers eux comme une muraille sombre sous l’eau, dentelée d’écume blanche. Aidan retint son souffle. Il entendit la coque frôler le corail, un grattement long comme une plainte, puis plus rien.
Le chenal s’ouvrit devant eux.
Aidan se retourna. La Retribution avait ralenti, à deux et demi d’encablure maintenant, ses voiles basses carguées en hâte, hésitant à engager une carène inconnue dans les récifs. Un instant, il distingua la silhouette du commandant sur la dunette, la main tendue. Un ordre. Puis la frégate se mit à louvoyer, perdit du terrain, disparut derrière une avancée de mangrove alors qu’un dernier rai de lumière mourrait à l’horizon.
Le Sea Wyvern était libre.
Les hommes exultèrent. Pas de cris, mais des visages détendus, des tapes sur les épaules, une bouteille de rhum qui circula discrètement entre les feux de quart. Darrow resta impassible sur la dunette, la longue-vue contre l’œil, fouillant l’obscurité grandissante pour vérifier que la frégate était bien partie.
Aidan s’appuya contre la lisse, les mains tremblantes sans qu’il sache pourquoi. Jonah vint se planter à côté de lui, silencieux, offrant une taie de tabac qu’il refusa d’un geste.
— Tu aurais pu leur faire signe, dit Jonah tranquillement. Le pavillon de détresse, un feu mal réglé, même les canons en signal. Tu aurais pu.
Aidan ne répondit pas. Il regardait l’endroit où la Retribution avait disparu, là-bas, vers le nord. Le navire qui aurait pu le sauver. L’uniforme qu’il ne porterait plus jamais. L’honneur, ce mot creux qui pesait maintenant moins lourd que ses mains, que ce voyage, que cette damnée nuit bleue qui s’étalait devant les récifs.
— Elle reviendra, finit-il par dire. Pas demain, pas cette année. Mais un jour, je serai à portée de ses canonnières, et je saurai quoi faire.
Jonah grogna, le regard perdu sur l’horizon.
— Oui, fit-il simplement. Mais toi, tu sauras quoi faire de toi ? Parce qu’une fois qu’on a eu la chance de crier au secours et qu’on l’a pas prise, y a plus beaucoup de monde pour t’entendre après.
Il s’en alla, laissant Aidan seul dans la nuit tombante, la chaleur du bois travaillé sous ses paumes, la conscience plus lourde que les chaînes qu’il avait un jour portées. La retraite était coupée, pas parce que la nature l’avait décidé, mais parce que lui, Aidan O’Malley, avait laissé filer sa dernière chance sans lever le petit doigt.
En bas, dans la cale, sous ses pieds, les barils de poudre noire dormaient dans leur pénombre, et les obus spéciaux attendaient leur heure, rangés dans leurs caisses doublées de plomb. Ils étaient ses enfants, ces bombes de métal et de feu. Et demain, dans une semaine, dans un mois, il chargerait ses canons, viserait, tirerait.
Sur d’autres hommes de Sa Majesté.
Il ferma les yeux. Le vent fraîchit, le navire accéléra, et sous ses pieds, la mer murmurait des choses qu’il ne comprenait plus.