La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 12: Worm in the Apple
La vigie avait signalé un banc de brume à deux milles au nord, mais Aidan savait que ce n’était qu’une excuse pour s’éclipser. La nuit était claire, la mer d’encre, et le Sea Wyvern ronronnait sous ses pieds comme une bête endormie. Il descendit l’échelle de la cale, une lanterne sourde à la main, le cœur battant contre ses côtes comme un marteau de charpentier.
Le réduit à poudre sentait le soufre et le sel. Trois barils de poudre noire, deux caisses de grenades, et les nouveaux obus incendiaires que Darrow lui avait montrés—des sphères de fer laquées, prêtes à vomir le feu sur Fort de la Couronne. Aidan déboucha le premier baril, plongea sa main dans la poudre granuleuse, et sortit le petit sac de chaux vive qu’il avait volé à la cambuse.
Un poison lent. Pas une explosion, pas une trahison éclatante. Juste de la poudre gâtée, humide, inerte au moment crucial. Les canons du fort resteraient muets. Les murs tiendraient. Les innocents de la plantation—femmes, enfants, esclaves—survivraient.
Il versa la chaux dans le baril, la mélangea du bout des doigts. Un mouvement derrière lui. Le craquement d’une planche.
Aidan se retourna, le couteau déjà à la main. Vincente se tenait dans l’encadrement, sa silhouette longue et mince découpée contre la lueur d’une lanterne. Le premier officier, les yeux noirs comme des puits, ne regardait pas Aidan. Il regardait le baril ouvert, la main d’Aidan couverte de poudre.
— Tu empoisonnes la charge, dit Vincente. Ce n’est pas une voix interrogative.
Aidan serra la lame. — Et toi, tu espionnes le capitaine.
Vincente sourit, d’un sourire qui ne touchait pas ses yeux, et s’approcha. Il tenait quelque chose dans sa main gauche—un petit objet de cuivre et de verre. Le compas de relèvement de Darrow, celui qu’il consultait avant chaque changement de cap dans les eaux espagnoles.
— Tu as raison, dit Vincente. Je ne suis pas ici pour dormir.
Il posa le compas sur un tonneau et en dévissa le cadran. À l’intérieur, pas une aiguille magnétique—une carte roulée, fine comme une pelure d’oignon, avec des annotations en anglais. Aidan en saisit un coin. *“Fort de la Couronne—défenses ouest faibles. Cache de la trésorerie sous la chapelle. Gouverneur Whitmore—”*
Vincente lui arracha la carte. — Tu lis trop vite.
— Whitmore. Le gouverneur anglais. Tu travailles pour lui.
Vincente remit la carte dans le compas, le referma. — Je travaille pour la couronne. Pas pour cet écumeur français qui nous mène par le nez. Darrow croit servir la cause du roi d’Angleterre, mais il suit les ordres de cette femme et de sa maison de Bordeaux. Ils veulent la trésorerie, oui, mais surtout ils veulent que l’Angleterre et l’Espagne se saignent l’une l’autre. Le pyrrhique, tu comprends ?
Aidan ne comprenait pas grand-chose, mais il comprenait ça : Vincente était un agent du gouverneur, et il était venu saboter la navigation du navire pour les égarer avant qu’ils n’atteignent le fort.
— On joue le même jeu, dit Aidan.
— Non. Toi, tu joues à sauver des innocents. Moi, je joue à sauver une colonie.
Ils se mesurèrent du regard. La poudre collait aux doigts d’Aidan. Le compas luisait entre les mains de Vincente. Deux saboteurs dans une cale sombre, chacun avec son propre mensonge.
Un bruit de pas sur le pont au-dessus. Lourds. Pressés.
— Le capitaine fait sa ronde, murmura Vincente.
Aidan se figea. Le baril était ouvert, la poudre éventrée. La chaux vive en tas sur le bord.
Vincente suivit son regard. Il vit le baril, la poudre, la main coupable d’Aidan. Et au lieu de s’écarter, il fit un pas de côté et poussa le couvercle d’un geste sec.
Un geste de trop.
La lanterne de Vincente s’accrocha à une courroie, bascula, et le verre se brisa avec un bruit sec contre la quille. La flamme dansa sur le sol, lécha une fine traînée de poudre qui s’était répandue lors du mélange.
— Non ! cria Aidan.
Il sauta sur la flamme, l’écrasa de son talon. La braise mourut en grésillant.
Mais le bruit avait porté.
La porte du réduit s’ouvrit à la volée. Darrow se tenait là, la main sur la crosse de son pistolet, la lame de son visage éclairée en dessous par sa propre lanterne. Derrière lui, deux matelots armés.
— O’Malley, dit Darrow d’une voix basse et calme. Vincente.
Ses yeux allèrent du baril ouvert à la poudre répandue, du compas dans la main de Vincente au couteau encore serré dans celle d’Aidan. Il fit un pas dans le réduit. L’odeur de la chaux vive flottait dans l’air, aigre et indiscrète.
— On réveillonne à minuit ? demanda Darrow.
Aidan chercha un mensonge, une diversion, une phrase assez solide pour porter son poids. Il ne trouva que le silence.
Vincente parla le premier. — Capitaine. J’ai surpris O’Malley en train de trafiquer la poudre.
Le sang d’Aidan se glaça. Il tourna la tête vers Vincente, qui soutenait son regard sans ciller. Puis il comprit. C’était une manœuvre, un coup de dés. Vincente se jetait sous le bus pour sauver sa couverture.
Darrow regarda la poudre, le sac de chaux à moitié vide, la main d’Aidan encore blanche du mélange.
— C’est vrai, O’Malley ?
Les mots restèrent dans la gorge d’Aidan. Si Vincente le dénonçait, ils les jetteraient tous les deux aux fers, ou pire. S’il disait la vérité—que Vincente était un espion du gouverneur—il n’avait aucune preuve. Juste une carte qu’il avait vue dans un compas. Et la main de Vincente qui tenait maintenant le compas, fermée, innocente.
— Je… mélangeais une charge plus volatile, dit Aidan. Pour le fort.
Darrow le regarda longtemps. Trop longtemps. Puis ses yeux se déplacèrent vers Vincente, vers le compas dans sa main.
— Vincente. Qu’est-ce que tu fais dans mon réduit à poudre avec mon compas ?
Vincente eut un demi-sourire. — J’allais te le rendre. Il était sur le pont, quelqu’un l’avait laissé traîner.
— Et O’Malley est entré par hasard au même moment ?
Le visage de Vincente ne changea pas. — Le hasard fait bien les choses, capitaine.
Darrow les regarda tous les deux, l’un après l’autre. Sa main quitta son pistolet. Il hocha lentement la tête.
— Alors voilà. Deux vers dans ma pomme.
Il fit un geste. Les deux matelots s’avancèrent, saisirent Aidan par les bras, le tirèrent en arrière.
— Capitaine, je vous jure—
— Ta gueule.
Vincente fut saisi à son tour. Darrow les fit aligner devant lui, ses yeux noirs pareils à des trous dans un masque.
— Je ne sais pas lequel de vous deux trahit, dit-il. Vous êtes peut-être complices. Vous êtes peut-être chacun un ver distinct. Ça n’a pas d’importance.
Il sortit son pistolet, l’arma, le pointa sur eux, puis le rengaina d’un geste lent.
— Aux fers, dit-il. Tous les deux. Qu’ils pourrissent dans la cale jusqu’à ce que je décide qui est le ver et qui est la pomme. Et si l’un d’entre vous ouvre la bouche avant que je pose la question—je lui fais manger sa propre langue.
La lucarne du pont s’ouvrit sur le ciel nocturne, puis se referma comme un couvercle. Aidan fut traîné le long du couloir, Vincente à côté de lui, leurs yeux se heurtant dans la pénombre. Leurs regards ne formaient pas un pacte, ni une menace. Juste une certitude partagée : ils étaient tous deux pris dans le même étau, et Darrow tenait la clé.
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